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Enquête — Chasse

Féminicides, suicides… les ravages des fusils de chasse

Une fois la sortie en forêt terminée, les armes des chasseurs ne perdent pas leur dangerosité. Ces hommes, en majorité, peuvent les utiliser pour tuer leur femme ou se suicider. Reporterre a épluché la presse pour dresser le bilan 2020 et 2021 de ces morts.

Alors que les blessés et les morts se multiplient, de plus en plus de voix s’élèvent dans la société civile pour restreindre la chasse. Celle-ci s’invite même dans les débats de la présidentielle [1]. Mais qu’en est-il des ravages causés par les armes des chasseurs une fois le gibier ramené à la maison ? « À Martigues, près de Marseille, un homme a tué sa femme avec un fusil avant de se suicider. » « Landes : trois corps découverts dans une habitation, les victimes tuées par une arme de chasse » « Il n’y a eu ni cri ni pleurs, juste la détonation : il tue sa femme à la carabine à Suresnes. » La presse quotidienne régionale est remplie de ces faits dits « divers », sans que l’on en saisisse l’ampleur.

Lire aussi : La colère gronde contre la chasse meurtrière

Difficile d’y voir clair en effet, tant les données sont éparpillées. Reporterre a donc épluché méthodiquement la presse et créé une base de données inédite recensant toutes les morts impliquant des armes de catégorie B et C pour les années 2020 et 2021.

Le constat est net : les meurtriers sont quasi exclusivement des hommes, ces derniers tuent leur (ex-)compagne, et, souvent, se suicident ensuite.

Dans le détail, Reporterre a identifié au moins 94 morts provoquées par des armes de chasse en 2020, et 95 en 2021. En 2020, nous avons comptabilisé 38 hommes tués, 27 femmes tuées, 26 suicides, deux accidents auto-infligés et un décès provoqué par l’intervention en riposte du Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN). En 2021 : 41 hommes tués, 24 femmes tuées, 27 suicides, et trois morts provoqués par une intervention du GIGN.

Notre base de données pour l’année 2020 est ici. Celle pour 2021, ici.

Voici nos conclusions :

1- Une violence masculine : ce sont des hommes qui tuent

Le premier constat tient de l’évidence : les décès liés à des armes de chasse sont quasi exclusivement le fait d’hommes. Les femmes relèvent de l’exception. En 2020, seules deux femmes ont fait usage d’une arme à feu : la première dans un acte qui pourrait relever de l’autodéfense, la seconde dans un accident tragique. En 2021, un seul homicide provoqué par une femme a été relevé, dans le cadre d’une dispute violente et alcoolisée sur fond de séparation.

Le fusil de chasse est « l’arme classique la plus répandue en France ». Pixabay / CC / klimkin

Pour ce qui est des homicides commis par des hommes sur des hommes, les motifs sont trop variés pour déceler des tendances fortes : accidents de chasse, meurtre d’une connaissance, règlement de compte dans le crime organisé ou épisode de décompensation psychique…

2- Un féminicide sur quatre provoqué par une arme de chasse

Notre base de données met au jour un grand nombre de féminicides, suivis d’une tentative de suicide de la part du conjoint ou ex-conjoint. Dans la majorité des cas, l’acte est concomitant de la rupture conjugale. D’après le décompte du collectif Féminicides par conjoint ou ex-conjoint, mis en scène et illustré par Ollune Cillimaleg, un fusil de chasse a été utilisé dans au moins 27,54 % des 102 féminicides de 2020, et 25,44 % des 106 meurtres de 2021. Soit 1 féminicide sur 4 provoqué à l’aide d’une arme de chasse.

La Délégation aux victimes (DAV) a recensé 41 décès par armes à feu en 2020 sur 125 homicides sur conjoint, dont 23 par des armes détenues légalement — sans que ne soit précisé s’il s’agit d’armes de chasse ou non.

Globalement, environ 32 % des féminicides sont perpétrés à l’aide d’une arme à feu (dont des fusils de chasse donc). [2] Dans une étude, la médecin légiste Alexia Delbreil et le médecin et enseignant de criminologie clinique Jean-Louis Senon parlent d’« armes d’opportunités, que l’on retrouve fréquemment dans les foyers ». « Parmi les armes blanches, quasiment les trois quarts sont des couteaux de cuisine. De même, parmi les armes à feu, les fusils de chasse représentent 71 % des cas », écrivent-ils.

« Le risque de meurtre d’une femme est cinq fois plus élevé dans un foyer pourvu d’une arme à feu », assurait le professeur Jean-Louis Terra, chef de service au centre hospitalier psychiatrique du Vinatier à Lyon, dans un article scientifique daté de 2003, et toujours d’actualité confirme son auteur à Reporterre.

Échantillon de titres d’articles de presse parus ces trois dernières années. Montage Reporterre

L’une des urgences donc est de réduire le nombre d’armes en circulation, et d’empêcher les hommes les plus violents à y avoir accès. En mai dernier, après le féminicide de Mérignac, en Gironde — le mari de Chahinez Daoud lui a tiré dessus au fusil de chasse avant de l’immoler par le feu — les associations féministes ont rappelé l’inaction gouvernementale en matière de lutte contre les violences faites aux femmes. « Gérald Darmanin pourrait dès demain demander la confiscation immédiate de toutes les armes à feu de tous les hommes contre qui des femmes ont porté plainte pour violences conjugales. Ce serait quand même la base. Ce n’est pas systématiquement fait », a ainsi regretté Anne-Cécile Mailfert, la présidente de la Fondation des femmes, sur France Info.

Précisons que les morts liées aux armes à feu ne concernent bien sûr pas uniquement les armes de chasse : celles maniées par les gendarmes ou les policiers en dehors de leurs heures de travail tuent, aussi. C’est pourquoi l’article 53 [3] de la loi Sécurité globale est une régression pour les droits des femmes. Celui-ci autorise les forces de l’ordre à porter leur arme hors service dans les établissements recevant du public — et donc, à les rapporter chez eux.

3- Des suicides facilités par la possession d’une arme à feu

Selon l’article du professeur Jean-Louis Terra, « les résultats des recherches épidémiologiques (cas/témoin) indiquent qu’il y a 4,7 fois plus de risques de suicide et 2,7 fois plus de risques d’homicide dans un foyer où il y a une arme à feu que dans celui où il n’y en a pas ». Selon ses calculs, « la présence d’une arme dans un domicile “tue” vingt-deux fois plus souvent quelqu’un du foyer qu’un agresseur extérieur ».

Le chercheur remarque que « l’excès de risque de suicide est attribuable à la létalité considérable des armes à feu, qui est évaluée à 92 % ». Un taux de mortalité, auquel s’ajoute « la rapidité de la mise en œuvre [qui] ne donne pas de temps de réflexion pour stopper le processus suicidaire ».

Il semblerait que les suicides par armes à feu soient beaucoup plus fréquents que ne le laissent penser les brèves de la presse quotidienne régionale. En 2014, le Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDc de l’Inserm) comptabilisait 1 594 décès provoqués par des armes à feu sur un an, dont 1 102 suicides. Ce mode de suicide toucherait particulièrement les personnes âgées : entre 2013 et 2015, 1 710 personnes âgées de plus de 65 ans se sont donné la mort par arme à feu selon le service statistique public du ministère des Solidarités et de la Santé.

Une nouvelle comptabilisation a été demandée auprès du CépiDc, sans réponse à la publication de cet article.


COMMENT AVONS-NOUS PROCÉDÉ ?

En France, les armes de chasse relèvent des catégories B (soumises à autorisation) et C (soumises à déclaration). Pour obtenir une vision précise des décès commis à l’aide d’armes dédiées à la chasse, Reporterre a élaboré sa propre base de données des faits divers impliquant ces armes pour les années 2021 et 2020. Seuls ont été pris en compte les cas où la présence d’un fusil a été constatée. Les armes non identifiées n’ont pas été retenues. Il s’agit d’une estimation minimale : de nombreux drames, en particulier les suicides, ne précisent pas le calibre utilisé.

Nous avons également écarté les tentatives de meurtre à l’aide d’une arme de chasse et les (nombreux) accidents sous l’emprise de l’alcool pour nous concentrer sur les homicides. Nous n’avons également pas décompté les animaux, chats, chiens et chevaux, tués par des fusils de chasse — des faits toutefois si courants qu’ils méritent d’être mentionnés.

Cette base de données est perfectible. Si vous souhaitez y apporter une contribution, vous pouvez écrire à [email protected]

Combien y a-t-il d’armes de chasse en circulation ? Le 24 novembre, le fichier informatisé des propriétaires et possesseurs d’armes (Agrippa) recensait 1,4 million d’armes de catégorie B et 4,03 millions de catégories C. Des armes détenues respectivement par 1,03 million de chasseurs et 228 221 licenciés de tir sportif. Mais le nombre réel de fusils en circulation serait beaucoup plus élevé que les chiffres officiels.

5,43 millions d’armes de catégorie B et C minimum en circulation

Selon le témoignage du président du syndicat des armuriers, recueilli par France Info, le fusil de chasse dit « à un coup par canon lisse » est « l’arme classique la plus répandue en France ». Or, les exemplaires de ce fusil acquis avant 2011 ne font pas l’objet d’un enregistrement ou d’une déclaration obligatoire. Près de deux millions de personnes pourraient posséder un de ces fusils non recensés selon le ministère de l’Intérieur.

Sollicitée pour savoir combien d’homicides en France sont provoqués au moyen d’une arme à feu de catégorie B ou C, la Place Beauvau botte en touche. « Nos services ne recensent pas le nombre d’homicides commis par des armes à feu », explique-t-on à Reporterre. Étonnant, lorsque l’on sait que la Délégation aux victimes (DAV), sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, comptabilise, en tout cas, le nombre de femmes tuées par une arme à feu.

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