Stades inondés, chaleurs insupportables : comment le changement climatique bouscule le football mondial
Le joueur français Kylian Mbappé s'arrosant le visage avec de l'eau, lors d'un match au Qatar en 2022. - ERCIN ERTURK / ANADOLU AGENCY / Anadolu via AFP
Le joueur français Kylian Mbappé s'arrosant le visage avec de l'eau, lors d'un match au Qatar en 2022. - ERCIN ERTURK / ANADOLU AGENCY / Anadolu via AFP
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Un rapport évalue pour la première fois les risques climatiques qui pèsent sur les stades de la prochaine Coupe du monde. Ses conclusions dessinent un avenir aussi incertain que périlleux pour le sport le plus populaire du monde.
La Coupe du monde masculine de 2026 pourrait bien être la dernière organisée en Amérique du Nord, sous son format actuel. Non pas à cause d’une décision sportive ou diplomatique, mais parce que le changement climatique menace directement la tenue de ce type de compétition. C’est l’avertissement du rapport Pitches in Peril (Terrains en péril), publié le 9 septembre par les organisations Football for Future et Common Goal, en collaboration avec la société d’analyse Jupiter Intelligence.
C’est la première fois qu’une étude applique les projections du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, non seulement aux seize stades qui accueilleront les matchs du prochain Mondial, mais aussi aux terrains où les meilleurs joueurs du monde comme Lionel Messi, Cristiano Ronaldo, Mohamed Salah ou encore Kylian Mbappé ont appris à jouer dans leur enfance.
Les stades nord-américains déjà fragilisés
Aux États-Unis, au Canada et au Mexique, seize enceintes doivent accueillir la Coupe du monde 2026. Quatorze d’entre elles sont déjà exposées à des conditions dépassant les seuils de sécurité pour les joueurs, que ce soit à cause de la chaleur, des pluies diluviennes, des inondations ou des vents violents.
Dans le sud des États-Unis, la chaleur extrême s’impose déjà comme le principal danger. À Miami, Houston, Dallas et Kansas City, les journées où la température humide (indice WBGT) excède le seuil de sécurité se comptent par dizaines chaque année. Et à l’horizon 2050, ces villes pourraient connaître plus de cent jours par an où disputer un match relèvera de l’impossible.
Monterrey, au nord du Mexique, est emblématique de cette invivable nouvelle donne climatique. Aujourd’hui, la ville compte 68 jours de chaleur impraticable par an, mais en comptera 108 dans un quart de siècle, dont près d’un mois entier au-delà du seuil critique de 35 °C WBGT, limite de tolérance humaine.
D’autres menaces planent. Les projections annoncent des inondations atteignant 2 mètres à Houston, Philadelphie, New York et Vancouver lors d’épisodes extrêmes. Toronto pourrait voir tomber en une seule journée 140 millimètres de pluie, sept fois la limite au-delà de laquelle une pelouse devient injouable. À Mexico City, où doit se jouer le match d’ouverture dans le mythique Estadio Azteca, la demande en eau devrait excéder dix fois l’offre locale, compromettant l’entretien des pelouses. Même Seattle, réputée pour son climat tempéré, pourrait subir des rafales dépassant les 110 km/h, menaçant la sécurité des spectateurs.
Mbappé, Messi, Ronaldo : des terrains d’enfance de plus en plus hostiles
L’étude ne se limite pas aux enceintes prestigieuses. Elle a aussi passé au crible dix-huit terrains d’enfance de joueurs emblématiques, ces lieux plus modestes où s’enracine la passion du jeu. Le constat est sans appel : tous sont déjà exposés à plusieurs risques climatiques, et leur vulnérabilité ne fera que croître.
En France, c’est le stade Léo-Lagrange de Bondy (Seine-Saint-Denis) qui a retenu l’attention. C’est là que Kylian Mbappé, aujourd’hui attaquant du Real Madrid et champion du monde 2018 avec la France, a fait ses premiers pas. D’ici 2050, le terrain sera confronté à la fois à des sécheresses plus longues et à des épisodes de pluies extrêmes, le rendant régulièrement impraticable.
À Rosario, en Argentine, ville natale de Lionel Messi, huit fois Ballon d’or et champion du monde 2022, les vagues de chaleur devraient s’étendre sur près de deux mois chaque année. Sur l’île de Madère, où Cristiano Ronaldo, quintuple Ballon d’or, a grandi, les averses torrentielles s’ajouteront à des températures en forte hausse, fragilisant durablement les infrastructures locales.
Impraticables plusieurs mois par an
Au sud de la Méditerranée, le constat est encore plus rude. À Basyoun, où a débuté Mohamed Salah, attaquant vedette de Liverpool et capitaine de la sélection égyptienne, le terrain sera inutilisable plus d’un mois par an à cause de la chaleur extrême. Au Nigeria, celui de William Troost-Ekong, capitaine de la sélection nationale, pourrait devenir impraticable près de cinq mois par an.
D’autres légendes voient aussi leur terrain d’enfance menacé. À São Paulo, au Brésil, où la légende Pelé, triple champion du monde, a commencé à se faire un nom au Bauru Atlético Clube, le nombre de jours de chaleur intenable sera multiplié par cinq d’ici 2050, aggravé par un stress hydrique sévère. À Sydney, le terrain d’enfance de Tim Cahill, meilleur buteur de l’histoire de l’équipe australienne, pourrait subir des inondations de 7 mètres. Et à Séoul, le terrain de Son Heung-Min, capitaine de la Corée du Sud, sera exposé à des pluies diluviennes menaçant de l’engloutir.
Ces résultats montrent une fracture criante entre Nord et Sud : les terrains du Sud global, pays historiquement responsables de beaucoup moins d’émissions, devront affronter en moyenne sept fois plus de jours de chaleur impraticable que ceux du Nord. Or, dans ces pays, les moyens pour adapter les infrastructures sportives sont largement plus limités.
Des voix rares dans un football longtemps silencieux
Le rapport se distingue aussi par la place qu’il accorde aux joueurs. Dans un monde du football masculin jusqu’ici peu enclin à s’exprimer sur la crise climatique, leurs paroles résonnent comme une nouveauté.
Juan Mata, milieu de terrain espagnol aujourd’hui en fin de carrière, champion du monde en 2010, déclare que « le football a toujours rassemblé les gens, mais aujourd’hui il nous rappelle aussi ce que nous risquons de perdre si nous n’agissons pas ». Il désigne « en tant qu’Espagnol » — qui a encore subi cet été des incendies dévastateurs — les communautés déjà frappées par les canicules ou les inondations, et les générations futures de joueurs et de supporters.
Serge Gnabry, international allemand du Bayern Munich, insiste quant à lui sur ses deux ancrages : l’Allemagne et la Côte d’Ivoire. Il évoque un terrain de quartier conçu, à Abidjan, comme un refuge pour les jeunes. Mais celui-ci, dit-il, est déjà frappé par la hausse des températures et les événements extrêmes : « Nous devons agir ensemble pour protéger ces espaces et garantir à chaque enfant un environnement sain. »
« Le football doit se mobiliser »
La Canadienne Jessie Fleming, capitaine de la sélection nationale et joueuse des Portland Thorns, confie son effroi : « J’ai joué dans beaucoup de ces villes et ce rapport montre à quelle vitesse le jeu évolue : nous devons nous adapter dès maintenant pour protéger l’avenir du football. C’est déchirant de voir que les terrains des régions les moins responsables des émissions sont les plus touchés. Le football doit se mobiliser pour ces communautés. »
Ces voix traduisent une inquiétude inédite dans un milieu globalement déconnecté de l’urgence climatique, et un appel clair : il faut agir, et vite. Mais elles ne tracent pas encore de feuille de route précise, ni de grande remise en question des instances internationales qui régissent le football, et contribuent à aggraver la situation.
Des recommandations encore timides
Pour cela, le rapport appelle la Fédération internationale de football association (Fifa), les fédérations et les clubs à viser la neutralité carbone d’ici 2040, à publier des plans clairs de décarbonation et à investir dans l’adaptation des infrastructures locales. Il plaide aussi, dans une formulation très douce, pour que les sponsors soient « alignés avec ces objectifs ».
Mais ces recommandations apparaissent, là encore, timorées. Elles n’abordent pas la multiplication des compétitions internationales et continentales, ni la cadence infernale imposée aux joueurs, pourtant identifiées comme un facteur majeur d’émissions. Elles n’évoquent pas la possibilité de réduire la taille des tournois ou d’espacer leur fréquence, alors même que le Mondial 2026 passera de 32 à 48 équipes, multipliant les déplacements et les conséquences climatiques. Les sponsors liés aux énergies fossiles, qui font flamber les émissions du football, ne sont jamais mentionnés.
La neutralité carbone, par ailleurs, est un horizon souvent galvaudé : elle permet aux grandes organisations de continuer à polluer massivement tout en s’achetant des crédits de compensation. Un écran de fumée qui ne répond pas au problème central : la réduction effective des émissions.
En s’adressant aux instances dirigeantes, mais aussi aux clubs, aux sponsors et aux supporters, le rapport Pitches in Peril a néanmoins le mérite de placer la balle au centre du terrain. Reste à savoir si la planète football saura enfin s’emparer de cette urgence. Car sans inflexion, les terrains où l’on joue aujourd’hui — des pelouses du Mondial aux stades de quartier — risquent d’être bientôt impraticables. Et ce ne serait pas seulement une défaite sportive, mais une perte culturelle et sociale immense.