Gaz de schiste : dans le Jura, une manifestation massive pour dire « Non »

Durée de lecture : 5 minutes

21 octobre 2013 / Daniel Bordur (Reporterre)

A Saint-Claude, dans le Jura, on n’avait pas vu autant de monde dans les rues depuis 1928 ! Comme dans de nombreux endroits du monde en ce samedi 19 octobre de mobilisation mondiale contre le gaz de schiste, les citoyens ont protesté contre les projets de forage dans le Jura et dans le Bugey.


- Saint-Claude (Jura), correspondance

« On n’est pas masoschiste », « N’inschistez pas, dégazez ! », « L’eau est vitale, la polluer est fatal », « Bonjour forage, adieu fromages », « No gazaran »... Des slogans souriant ont fleuri samedi 19 octobre dans les rues de Saint-Claude, sous-préfecture du Jura à la tradition coopérative vivace, enchâssée dans la moyenne montagne. Entre 1 500 et 2 500 personnes ont défilé dans la ville qui compte 11 000 habitants, afin de clamer leur opposition aux gaz de schiste. L’événement avait lieu à l’appel de collectifs de Savoie, d’Ain, du Haut-Jura, du Haut-Doubs, du Val de Travers (Suisse), à l’occasion de la Journée internationale de mobilisation contre le gaz de schiste.

Dès le matin plus de 200 personnes s’étaient massées dans une salle prêtée par la ville pour écouter l’économiste Thomas Porcher, auteur d’une thèse sur la stratégie des compagnies pétrolières et professeur à l’Ecole supérieure de gestion. Il se réjouit d’avoir éclairé les pouvoirs publics avec ses études résumées dans Le Mirage des gaz de schiste et entend fournir des arguments susceptibles d’être entendus au-delà des seuls défenseurs de l’environnement. C’est déjà le cas dans les montagnes du Jura où une large part de l’économie repose sur l’agriculture extensive, les fromages AOC-AOP (Appelllation d’origine contrôlée), le tourisme vert. La Confédération paysanne ou les accompagnateurs en montagne sont parmi les réseaux mobilisés...

Duplex avec la Pologne et l’Argentine

Deux liaisons duplex avec Zurawlow (Pologne) et un village d’Indiens Mapuche en Patagonie (Argentine) ont conclu dans l’émotion la conférence. Là-bas, les paysans résistent aux engins, à la police, à la pression économique de Chevron, percent l’indifférence médiatique, s’activent sur le plan juridique. « Pour les Mapuche, la terre est la mère. Si la terre est malade, tout est malade », explique Virginia Cattin, qui traduit les propos en espagnol des paysans Mapuche.

Architecte à la retraite, cette habitante du Val-de-Travers, en Suisse, raconte la mobilisation dans cette haute vallée célèbre pour son absinthe : « C’est la moindre des choses de venir manifester à Saint-Claude, les Français nous ont réveillés ! Une concession avait été votée en 2010 par le Grand Conseil neuchâtelois [parlement cantonal] au profit de Celtique Energie. En juin, lors d’une réunion avec les Verts, nous avons appris que quelque chose s’était passé. Nous avons lancé une pétition qui a obtenu 10 518 signatures en deux mois pour demander un moratoire contre tout forage... Maintenant, Celtique revient par derrière dire qu’ils vont rechercher du gaz conventionnel pour lequel il faut ’’stimuler’’ la roche. Mais ça se fait avec de la fracturation ! Si les problèmes continuent, nous irons vers une initiative cantonale, il faut 4 500 signatures... ». Autrement dit, la prochaine étape avant un référendum d’initiative populaire dont les Suisses sont friands.

Maire « à cause de ça »

Côté français où plusieurs concessions sont en cours, les choses sont moins bordées juridiquement. Les motions anti gaz de schiste adoptées par une cinquantaine de collectivités, dont la ville de Saint-Claude et le Parc naturel régional du Haut-Jura, n’ont pas de valeur contraignante. Les produits du sous-sol appartiennent en effet à l’Etat à qui revient le dernier mot. On connaîtra sa position à l’échéance des concessions d’exploration : renouvellement ou pas ? Aux Moussières, village emblématique du fromage bleu de Gex, 1 200 m d’altitude, la concession accordée à Celtique Energie, qui assure ne chercher que du pétrole s’est terminée en mars dernier.

Mais « l’Etat a quinze mois pour se prononcer », explique Julien Vandelle, du collectif Non aux forages d’hydrocarbures. Si aucun forage n’a eu lieu sur le Haut Jura, il n’en a pas été de même dans le Bugey, plus au sud. « Ils avaient foré à 200 m de notre source qui n’a pas été polluée, mais celle à 2 kilomètres l’a été », dit Hervé Leroy qui a été élu maire de Lantenay (Ain) en décembre 2011 après la démission de son prédécesseur qui s’apprêtait à louer un terrain communal à Celtique : « Il y avait eu 900 manifestants pour 360 habitants », souligne Hervé Leroy qui co-préside désormais l’association des élus contre le forage à laquelle ont adhéré une quinzaine de collectivités.

Claude Leroy -

Une échéance le 27 octobre...

On devrait être rapidement fixé sur les intentions de l’Etat. La concession accordée à European Gas Limited à Lons-le-Saunier où du gaz de houille a été exploité dans les années 1950, arrive à échéance le 27 octobre. L’absence de nouvelles de l’Etat vaudra refus tacite de renouvellement. Quant à la concession de Pontarlier dont le périmètre inclut notamment la station de ski de Métabief, accordée là encore à Celtique Energie jusqu’en septembre 2015, elle n’a débouché sur aucun acte.

Plusieurs élus, ceints de tricolore ou non, ont pris la tête du cortège, juste derrière un tracteur tirant une charrette de bidons de lait.

Francis Lahaut, maire de Saint-Claude (PCF) dit qu’il faut remonter à 1928 et aux obsèques du député-maire Henri Ponard pour voir autant de monde dans une manifestation à Saint-Claude.

Il considère que « la décision du Conseil constitutionnel ne met pas fin au débat. Face à nous il y a des lobbies très puissants, Solvay (basée à Taux, près de Dole) vient de racheter une entreprise américaine spécialisée dans le fracking : les pétroliers y croient. Ils ne renonceront pas sans une opposition forte et populaire... » Jacques Laçon, adjoint écologiste au maire UMP de Lons-le-Saunier, est présent car c’est « un combat majeur ». Il y a aussi le conseiller général de Morez François Godin (Parti radical), la députée du Doubs Barbara Romagnan (PS), les conseillers régionaux (EELV) Brigitte Monnet et Eric Durand...

Mais c’est bien la société civile qui est dans la rue avec calicots, musique et banderoles. Au printemps dernier, le collectif du Haut-Jura défilait même avec un char à l’occasion de la fameuse fête pluri-centenaire des Soufflaculs dans les rues de Saint-Claude !


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Source et photos : Daniel Bordur pour Reporterre.

Lire aussi : A Jouarre, des activistes ont investi la tour de forage du pétrole de schiste.


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