« Il faut dépasser la société verticale pour une société d’acteurs-réseaux »

20 mai 2016 / Entretien avec Éric Piolle



Grenoble est la plus grande ville française dirigée par un écologiste. Éric Piolle, son maire, s’appuie sur l’échelon local pour lancer la transition démocratique et écologique. Un changement qui, selon lui, n’arrivera que « par le bas », accompagné par les partis politiques et fondé sur un projet.

Membre d’EELV depuis 2009, issu du privé et de l’industrie, Éric Piolle est le maire de Grenoble. Avec son équipe, il cherche à maintenir un équilibre entre forces citoyennes et partis politiques.



Reporterre — Comment analysez-vous la situation politique actuelle ?

Éric Piolle — En France, trois espaces politiques émergent. D’un côté, il y a une envie de changement, d’engagement et d’action concrète. Un souffle citoyen cherche quelque chose de nouveau. Le mouvement est très vaste mais il n’a pas encore trouvé les bonnes combinaisons ni la bonne mise en réseau.
En face, il y a un pôle du repli sur soi, qui prend la forme d’un nationalisme exacerbé, avec le Front national et ceux qui gravitent autour.
Et puis, il y a au milieu un pôle qui est paumé. C’est celui qui a géré le système jusqu’à présent, et qui continue de le gérer. C’est la droite et la partie « vallsienne » ou « macronienne » du Parti socialiste, qui font des ajustements avec un peu plus de libéralisme pour les uns, un peu plus de protection pour les autres.


C’est plutôt le camp du changement qui a l’air « paumé », en ce moment…

On n’a pas forcément les bonnes clés. Ce n’est pas facile à faire émerger : comment passe-t-on d’une situation où le citoyen est consommateur de politiques publiques à une logique de coopération et d’augmentation du pouvoir d’agir ? Il faut dépasser cette société jacobine, verticale, où on a un grand plan à suivre, pour aller vers une société d’acteurs-réseaux et de transformation. Cette culture du citoyen comme « partenaire » de la puissance publique est ce que l’on met en actes, au quotidien, à Grenoble. Ce nouveau modèle nécessitera toujours une action nationale et internationale, mais les choses devront se déverrouiller par le bas.

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Éric Piolle, à l’hôtel de ville de Grenoble.


Comment interprétez-vous le phénomène Nuit debout ?

Partout en France, en ville ou à la campagne, les mobilisations citoyennes prennent de l’ampleur. Ce n’est pas nouveau, l’équipe municipale que j’anime à Grenoble en est pour partie issue. Les succès d’Alternatiba ou plus récemment des films Demain et Merci patron ! montrent que les Français sentent qu’on est arrivé au bout d’un cycle et qu’il faut construire quelque chose de nouveau ensemble. L’envie est là.
Nuit debout participe de cet élan : autour d’enjeux concrets, comme le refus du projet de loi travail, mais aussi avec l’envie d’interroger les évidences ou de mettre en commun des expériences, un peu partout, l’énergie citoyenne se lève et s’organise. Reste à voir comment cette énergie peut s’incarner en un projet de transformation.


Vous parlez du courant de la transition ou du changement : faut-il abandonner le terme de « gauche » ?

Non, parce que c’est un axe structurant. Mais ce n’est qu’un axe. Or, dès lors qu’on fonctionne sur un tel axe, chacun doit se positionner à gauche ou à droite du voisin. C’est d’une pauvreté intellectuelle terrible. En pratique, on peut tout à fait porter un projet qui parle à un spectre beaucoup plus large, sans pour autant renier notre histoire.
Sur la question du productivisme par exemple, le clivage gauche-droite a-t-il du sens ? Non. Il y a une sorte de consensus sur la sortie de crise par la croissance du PIB dans lequel nous ne nous retrouvons pas. Cela ne veut pas dire que nous sommes décroissants...


En refusez-vous le terme ?

Ce n’est pas notre prisme. Est-ce qu’on se décale de la société de consommation ? Oui. On ne pense pas que la consommation soit l’alpha et l’oméga des aspirations de l’homme. Sur les besoins fondamentaux, le logement, l’alimentation, la sécurité, l’éducation, la mobilité, le dérèglement climatique, les pollutions et les cinq grandes pénuries auxquelles on doit faire face — l’eau, les matières premières, l’énergie, la biodiversité, le foncier —, le PIB ne répond à rien de tout ça. Ni non plus à la question du sens, qui est majeure.
Et s’il faut abandonner la croissance du PIB comme un marqueur, la décroissance du PIB n’a plus de sens non plus. Le défi, c’est de s’écarter du PIB pour s’en tenir à des objectifs beaucoup plus concrets. Il faut mettre notre intelligence à profit non plus pour économiser du travail humain — on l’a fait de façon magique, on a sept millions de chômeurs, donc on s’est parfaitement libéré du travail —, mais pour améliorer réellement le bien vivre de tous.


Sous quelle forme s’engager dans cette transition ? Par les partis politiques ?

Pourquoi me suis-je engagé chez EELV, à l’automne 2009, alors que ce n’était pas ma trajectoire de vie et que j’étais d’abord un militant associatif ? Parce qu’il y avait là un projet avec une incarnation diversifiée : d’Eva Joly, étiquetée centriste à ce moment-là, à des activistes comme José Bové, avec, au milieu, Daniel Cohn-Bendit, dont on connaît la dimension pro-européenne et les débats que cela ouvre sur les questions économiques. Il y avait de l’engagement citoyen avec Sandrine Bélier [FNE à l’époque] et Yannick Jadot [Greenpeace]. Des gens différents choisissaient d’avancer ensemble sur la base de ce qu’ils avaient en commun.
Mais il faut mettre la priorité sur le projet. On porte d’abord un projet et ensuite, on a le soutien de formations politiques. À Grenoble, on n’a écarté aucun parti politique, mais on a d’abord construit le projet avec des gens qui venaient de tous bords. On ne renie l’histoire de personne mais on laisse de la place à tout le monde. Et notamment à des gens qui n’ont pas de culture partisane. Or, aujourd’hui, il y a plus d’un Français sur deux à qui le clivage gauche-droite ne parle pas, qui se sent ailleurs, dans un électorat dit « antisystème ».


Le discours « antisystème » ne bénéficie-t-il pas au Front national ?

Je ne crois pas. Ce qui bénéficie au FN, c’est la peur du lendemain, le chômage, l’angoisse, la spirale du repli sur soi, un certain rapport à l’échelon local, vécu comme un terrain de repli défensif. Or, il est bien plus que cela : un terrain d’opportunités et d’innovations. L’engagement politique doit retrouver du sens, y compris en dehors des grandes métropoles, et notamment pour les jeunes générations.

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« Il y a une aberration avec la baisse des dotations de l’État : à l’heure où on présente l’échelon local comme le moyen de déverrouiller la transition énergétique, on nous coupe les ailes ! »


Vous avez gardé votre carte à EELV. Continuez-vous à croire dans les partis politiques ?

La politique, c’est intrinsèquement de travailler avec des gens avec qui on ne partage pas tout. Ce n’est pas parce que c’est le bazar qu’il faut s’en aller. On représente quelque chose dans le débat public, nous avons une responsabilité et on peut l’assumer en étant dedans.
Les formations politiques restent utiles parce qu’elles apportent une expérience logistique et une permanence de certaines valeurs — et c’est important de ne pas balayer l’histoire politique. Mais elles doivent garder le souci d’être une courroie de transmission pour faire émerger des nouvelles idées, des nouvelles façons de faire, avec des gens nouveaux. Dany Cohn-Bendit a eu l’intuition de créer la « coopérative » pour que cela ne se fige pas, mais cela ne marche pas. Il y a un problème de pesanteur à EELV : on doit pouvoir passer la porte sans pour autant adhérer à toute l’histoire ou être d’accord avec tout. Comme les autres structures, EELV doit se réinventer.


À l’échelon local, quel est le principal reproche que vous formulez à la politique du gouvernement de Manuel Valls ?

La liste des reproches est longue. Il y a une aberration avec la baisse des dotations de l’État : à l’heure où on présente l’échelon local comme le moyen de déverrouiller la transition énergétique, on nous coupe les ailes ! Les effets de cette politique récessionniste, on les connaît : on coupe dans les budgets mais on ne réduit ni la dette ni les déficits annoncés.
Et dans le même temps, on arrête la taxe poids-lourds, on relance les autoroutes, on poursuit Notre-Dame-des-Landes. Il y a donc à la fois le frein de la récession et l’accélération de projets climaticides : on est dans l’incohérence totale.


Est-ce pour lutter contre cette tendance que vous avez lancé votre « Green New Deal » ?

À Grenoble, nous sommes particulièrement étranglés, avec une capacité d’investissement limitée. Or, dans la sphère publique, on mélange tous les genres d’investissement. Ce n’est pourtant pas la même chose de financer la construction d’une nouvelle salle des fêtes que d’investir dans les énergies renouvelables ou dans la réhabilitation thermique des bâtiments. Il n’y a pas le même retour financier.
Or, des projets comme ça, bons pour l’emploi et pour la transition énergétique, j’en ai plein prêts à lancer, mais je ne peux pas. Aujourd’hui, la législation budgétaire des collectivités locales nous empêche de faire ces investissements. La nature de notre Green New Deal, c’est de sortir des normes comptables actuelles pour pouvoir faire de véritables investissements. Nous avons besoin de franchir une nouvelle étape de la décentralisation, pour que les collectivités soient enfin reconnues pour ce qu’elles sont : des investisseurs stratégiques à part entière.
Quand on vient du privé et de l’industrie — comme c’est mon cas —, on analyse les projets en regardant aussi les retours financiers.

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« La transition énergétique, c’est à la fois de l’emploi local, de la qualité de vie, du pouvoir d’achat et des baisses de charge, avec un retour financier, même s’il est long. »


Ceci n’explique-t-il pas la lenteur de transition énergétique, en France ?

La transition énergétique, c’est à la fois de l’emploi local, de la qualité de vie, du pouvoir d’achat et des baisses de charge, avec un retour financier, même s’il est long. Ce n’est pas du fric brûlé.
Ici, on a commencé avec l’éclairage public : on a un retour sur investissement d’à peine 10 ans, on réduit de moitié notre consommation d’énergie, on réduit de 80 % la pollution lumineuse, on va améliorer la tranquillité publique dans chaque quartier.
Les obstacles à la transition énergétique sont anachroniques. Dans le même temps, l’Allemagne met 500 milliards d’euros dans la transition énergétique. On se moque d’elle à cause du charbon, sauf que dans dix ans, les Allemands auront transformé radicalement toute leur économie et ils seront sortis du charbon. Et nous ? On sera toujours avec nos centrales nucléaires et des énergies renouvelables en peau de chagrin.


Comment abordez-vous la question de la migration ?

La position de la France sur l’accueil a été tellement détestable que personne ne veut venir. Un million de migrants en Allemagne, combien en France ? On avait annoncé 30.000 sur deux ans : où sont-ils ? Si je regarde à Essen –- une ville allemande de la taille de Grenoble —, ils ont accueilli 6.000 migrants dans l’année. Il en arrivait 200 par semaine. Et ça marche.
C’est un sujet européen, sur lequel la France rompt avec sa tradition d’accueil. Grenoble a toujours été un vivier d’immigration, italienne, espagnole, arménienne, maghrébine, chilienne… Cela a fait la richesse de cette ville. Et il faudrait le balayer ?
En France, on ne travaille pas sur les raisons de fond, mais on dit qu’on va mettre des murs tout autour de l’Europe. L’histoire montre qu’ils ne seront jamais assez hauts, et on ne peut pas vivre barricadés.


En tant que maire, que faites-vous sur cette question ?

La politique d’accueil est une compétence régalienne de l’État. Et je suis sidéré de voir qu’on n’arrive pas à faire mieux avec les moyens qui existent.
Les objectifs du millénaire du développement, qui avaient été votés par l’ONU, n’ont pas reçu l’argent promis par les pays. Outre les guerres, la plus grande partie des déplacés sont aujourd’hui issus de migrations climatiques. Le fonds de cent milliards d’euros sur le climat, qui a été voté à Durban, où est-il ? Il n’existe pas aujourd’hui.
À Grenoble, on fait notre part. On a récupéré les logements de fonction pour les instituteurs dans les écoles pour les ouvrir à des familles. Et cela se vit bien. On expérimente un village d’insertion, où on a récupéré des bungalows. Après l’été, en tant que « ville solidaire », on a mis en place une plateforme pour que chaque citoyen puisse proposer de l’aide, de la nourriture ou une solution d’hébergement, et des dons en nature divers. Plus de 350 personnes se sont inscrites. Dont 35 qui hébergent des gens aujourd’hui. Il y a donc une mobilisation qui existe.
Mais l’évolution de l’action publique sur ce sujet est critique. Quand on commence à dire qu’il n’y en aura pas assez pour tout le monde, qu’il ne faut pas que ce soit trop humain pour éviter de faire appel d’air, l’étape d’après est de demander depuis combien de temps et de générations on est Français, pour trier, diviser. Le risque de céder à cette absurdité est permanent.

- Propos recueillis par Barnabé Binctin




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Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos : Mairie de Grenoble.

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