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Climat

Inondations meurtrières : l’Europe sous le choc du changement climatique

Les cumuls de pluie observés en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg, en France et en Suisse sont exceptionnels pour la saison. Ces précipitations extrêmes sont une conséquence du changement climatique, et nous appellent à agir, souligne un climatologue auprès de Reporterre.

Le bilan des précipitations dévastatrices qui ont frappé une partie de l’Europe ces derniers jours ne cesse de s’alourdir. Vendredi 16 juillet à 16 h, 103 décès avaient déjà été dénombrés en Allemagne et près de 1 300 personnes étaient encore recherchées, dans les villes les plus touchées de Cologne, Erftstadt-Blessem, Euskirchen (Rhénanie du Nord-Westphalie) et Bad Neuenahr-Ahrweiler (Rhénanie-Palatinat). 20 personnes au moins sont mortes et autant sont portées disparues en Belgique, où 112 communes — en particulier Liège, Chaudfontaine, Spa et Verviers (Wallonie) — ont subi des inondations, d’après la ministre de l’Intérieur belge.

D’autres territoires aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Suisse et en France se sont retrouvés les pieds dans l’eau, ou craignent de le devenir. Vendredi à 17 h, plusieurs lacs suisses avaient atteint leur niveau de danger maximal et les villes de Lucerne et d’Yverdon-les-Bains étaient inondées. À la même heure, huit départements français, le Nord, l’Aisne, les Ardennes, le Bas-Rhin, le Haut-Rhin, la Marne, la Meuse, et la Saône-et-Loire, étaient encore placés en vigilance orange pour les crues par Météo-France — ils étaient treize dans la nuit de jeudi à vendredi. Une forte crue qualifiée de « très importante et atypique pour la saison » par la préfecture était en cours sur les tronçons de l’Aisne et de la Chiers, dans les Ardennes. Les pluies continuaient aussi de tomber dans certaines régions de l’ouest de l’Allemagne, faisant dangereusement monter le niveau du Rhin et de plusieurs de ses affluents.

Les pluies ont été d’une abondance rarement observée. « 154 millimètres de pluie sont tombée mercredi 14 juillet à Cologne, dont 145 millimètres de 8 h à 20 h. C’est-à-dire qu’il est tombé en douze heures ce qui tombe habituellement en juillet et août réunis, sachant qu’il ne s’agit pas d’une région particulièrement sèche. Localement, les cumuls ont pu atteindre 200 millimètres », indique à Reporterre François Gouraud, prévisionniste à Météo-France. Le même phénomène s’est produit en France, mais avec une intensité moindre : « Depuis lundi [12 juillet], il pleut tous les jours quasiment en permanence. Les cumuls ont atteint aussi 150 millimètres, mais sur plusieurs jours, ce qui a minoré la vitesse de montée des fleuves. » Les conséquences de ces fortes précipitations ont été aggravées par le fait que les sols, déjà saturés d’eau par un début juillet pluvieux, n’ont pas pu absorber grand-chose.

« Goutte froide » et courant-jet 

Cette situation, exceptionnelle pour la saison, est due à un phénomène de « goutte froide », explique le prévisionniste : une poche d’air froid à quelques 5 400 mètres au-dessus de nos têtes, entrant en conflit avec les masses d’air au-dessus du sol et provoquant une instabilité importante avec des pluies et des orages. « Ces gouttes froides se succèdent depuis fin juin, explique M. Gouraud. Ce qui est inhabituel, c’est qu’elles bougent aussi lentement et que les pluies soient aussi fortes. »

La faute au changement climatique ? Assurément, selon le professeur en climatologie à l’Université catholique de Louvain Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). « Quand l’air est plus chaud, il contient plus de vapeur d’eau, explique-t-il à Reporterre. Cela signifie que, quand les conditions sont réunies pour que cette vapeur d’eau se condense, les précipitations ainsi créées sont automatiquement plus intenses. » Une étude, publiée le 6 juillet dans Nature Communications, confirme cette tendance.

Un autre phénomène pourrait être à l’œuvre, « même s’il n’est étudié que depuis quelques années et ne fait pas encore l’objet d’un consensus », précise M. van Ypersele : la modification du courant-jet (jet-stream), un courant d’air situé à une dizaine de kilomètres d’altitude aux latitudes moyennes. « Ce courant, qui se déplace d’ouest en est à une vitesse d’environ 300 kilomètres/heure, entraîne les zones de haute et de basse pression en-dessous qui déterminent la météo, explique le professeur en climatologie. Il est entraîné par le contraste de température entre l’Équateur et les pôles. Or, cette différence de température diminue, du fait du réchauffement plus rapide des pôles en raison de la fonte de la banquise. » En conséquence, le courant-jet ralentirait et deviendrait plus sinueux. « Ce qui fait qu’une perturbation, au lieu de traverser une région en une journée, va le faire en trois jours et entraîner des dégâts plus importants. »

D’après Météo-France, les pluies devraient se calmer ce week-end. Mais ces épisodes de précipitations extrêmes pourraient devenir plus fréquents et plus intenses, d’après M. van Ypersele. « Il va falloir prendre des mesures d’adaptation pour réduire la gravité des dégâts, en rendant les constructions plus résilientes et en aidant l’eau à pénétrer dans le sol plutôt qu’à circuler en surface, dit-il. Mais, surtout, la prévention fondamentale de ce phénomène reste la protection du climat par la sortie des énergies fossiles et la décarbonation de nos sociétés. »

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