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L’Europe fait une annonce décevante sur le climat

26 février 2015 / Emilie Massemin (Reporterre)



Mercredi 25 février, la Commission européenne a présenté sa stratégie pour une Union de l’Énergie. Laquelle prévoit entre autres des investissements importants dans l’approvisionnement en gaz. Publiée le même jour, la contribution de l’Union européenne à l’accord de Paris est peu précise et n’intègre ni finance, ni adaptation. L’Europe, leader mondial de la lutte contre le changement climatique ? Peut mieux faire...

Mercredi midi, tout est prêt dans la salle de presse de la Commission européenne pour des annonces fracassantes. « L’Union de l’Énergie peut stimuler l’intégration européenne comme l’a fait la Communauté européenne du charbon et de l’acier dans les années 1950, déclare d’emblée aux journalistes Maroš Šefčovič, vice-président de la Commission européenne en charge de l’Union de l’Énergie. Cette stratégie donne une feuille de route complète pour une énergie plus durable, sécurisée, compétitive et abordable pour les citoyens et les entreprises. »

Cela fait rêver. Mais que dit cette Stratégie-cadre pour une Union de l’Énergie résistante, avec une politique de changement climatique tournée vers l’avenir ?

L’Europe premier importateur d’énergie au monde

Elle part d’un constat : l’Union européenne est « la plus grand importatrice d’énergie dans le monde ». Elle importe 53 % de son énergie, pour un coût annuel de 400 milliards d’euros. Prix élevés, installations vieillissantes, cadres législatifs nationaux différents les uns des autres... La Commission européenne estime que « cela ne peut pas continuer ainsi ».

Pour organiser tout cela, le projet d’Union de l’Énergie repose sur cinq piliers : la sécurité énergétique ; un marché énergétique européen intégré ; l’efficacité énergétique ; la décarbonisation de l’énergie ; et la recherche, l’innovation et la compétitivité. Il reprend à son compte les objectifs du paquet énergie-climat 2030, adopté en octobre dernier par les chefs d’État des Vingt-Huit : réduction d’au moins 40 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2030 par rapport à 1990, amélioration de 27 % de l’efficacité énergétique d’ici 2030 et augmentation du partage des énergies renouvelables de 27 % d’ici 2030.

- Maroš Šefčovič- -

Investissements massifs dans le secteur gazier

Mais dès les premières pages, désillusion. La Commission européenne propose d’investir massivement dans le secteur gazier, sous couvert de sécurité énergétique. L’instabilité politique en Russie, en Ukraine et en Afrique du Nord, principaux fournisseurs d’énergie de l’Europe, l’inquiète ; elle insiste sur une nécessaire « diversification des fournisseurs ». « Le travail sur le Corridor Gazier Sud doit être intensifié, pour rendre l’Asie centrale capable d’exporter son gaz en Europe, indique le document. En Europe du Nord, la mise en place de hubs de gaz liquéfié avec de multiples fournisseurs a grandement amélioré la sécurité de l’approvisionnement. Cet exemple doit être suivi en Europe centrale et en Europe de l’Est, et dans la région méditerranéenne, où un hub gazier méditerranéen est en fabrication. »

La Commission promet de « renforcer son soutien [aux projets d’infrastructures gazières] grâce à l’utilisation de tous les instruments de financement communautaires disponibles, en particulier le futur Fonds européen pour les investissements stratégiques (EFSI) ».

Une perspective qui fait bondir Célia Gautier, responsable politiques européennes au Réseau Action Climat (RAC) France : « La Commission propose le développement d’infrastructures très lourdes et très coûteuses sur le long terme, qui n’ont rien à voir avec des solutions d’urgence apportées à la crise russo-ukrainienne. »

Pour Yannick Jadot, eurodéputé écologiste, ces « incroyables » investissements gaziers sont le résultat de « quatre années de lobby extrêmement intensif des gaziers à l’échelle européenne. L’objectif n’est plus tellement de résoudre le problème de la sécurité énergétique par l’efficacité énergétique et l’innovation, mais par la multiplication des fournisseurs. » Miguel Arias Cañete, commissaire européen à l’Action climatique et à l’Énergie, est là pour rassurer : « L’Union de l’Énergie n’a pas pour objet d’utiliser plus de gaz, mais de diversifier ses fournisseurs et de l’utiliser plus intelligemment. »


- Miguel Arias Cañete -

Énergies renouvelables et gaz de schiste au même niveau

La Commission pousse également à la production domestique d’énergie, en mettant sur le même plan énergies renouvelables et combustibles fossiles et même les ressources fossiles non-conventionnelles : « La production de pétrole et de gaz de sources non-conventionnelles en Europe, comme le gaz de schiste, est une option, à condition que les questions d’acceptation du public et d’impact environnemental soient traitées de manière adéquate. »

Le projet d’Union pour l’Énergie propose cependant aussi des pistes de travail intéressantes. La Commission encourage le développement de technologies intelligentes pour aider les consommateurs à contrôler leur consommation – voire leur production – d’électricité. Elle propose également de réviser toutes les législations pertinentes sur l’efficacité énergétique ; de développer un « financement intelligent pour des bâtiments intelligent » pour rendre le bâti existant plus efficace sur le plan énergétique ; de prendre à bras le corps le problème du transport routier et de proposer un nouveau paquet Énergies renouvelables en 2016-2017...

« Rien pour encadrer une transition énergétique européenne »

Mais tout cela ne va pas assez loin au goût de Yannick Jadot. « Ce qui manque terriblement, c’est l’idée de directives européennes qui encadrent la transition énergétique, estime l’eurodéputé. Au contraire, chacun va pouvoir revenir à ses amours : la France au nucléaire, la Pologne au charbon... » Les énergies renouvelables sont les grandes perdantes de ce processus. « Certains pays comme la France les considèrent encore comme une contrainte, et non comme une opportunité. »

Au même moment, la Commission européenne présentait son Plan pour lutter contre le changement climatique après 2020, intégrant la « contribution » européenne à l’accord de Paris.

Pour rappel, les contributions nationales doivent détailler les engagements des pays en matière de réduction des émissions de GES pour l’après-2020. Les pays développés et les gros émetteurs (Europe, États-Unis, Chine...) sont censés rendre leurs copies avant le 31 mars, pour que leurs engagements puissent être évalués à l’aune de l’objectif des 2°C.

Une contribution européenne « floue » pour Paris

Là aussi, déception. La Commission européenne reprend dans cette contribution les objectifs du paquet-climat 2030, adopté en octobre dernier par les chefs d’État des Vingt-Huit. Mais un « flou artistique » subsiste aux dires de Célia Gautier : « La contribution ne dit pas comment les objectifs seront répartis entre les États-membres. Rien non plus sur les mesures politiques qui seront mises à l’oeuvre pour y arriver. »

La contribution intègre l’usage des sols dans ses domaines d’action, ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle. « Les forêts européennes absorbent plus de carbone qu’elles n’en rejettent. C’est en grande partie dû à un jeu comptable dans les méthodologies européennes de mesure de leurs rejets de gaz à effet de serre, indique la responsable du RAC dans son communiqué de presse. L’inclusion des forêts signifie donc que les pays ont moins besoin de transformer leur secteur énergétique, leur secteur des transports, etc., afin de les rendre plus propres. »

Pas d’adaptation, pas de finance

Pas un geste n’a été fait en direction des pays en développement. L’Appel de Lima pour une action climatique de décembre dernier invitait les États à intégrer des mesures d’adaptation dans leurs contributions. Mais ce n’est pas obligatoire, et l’Europe s’en est donc dispensée.

Rien non plus sur le financement du Fonds vert, autre point d’achoppement à Lima. « Ce serait dramatique si ça n’évoluait pas de ce côté-là, à cause de la défiance des pays du Sud vis-à-vis des pays du Nord, notamment au regard des promesses non tenues en matière de financement », prévient Yannick Jadot.

Des changements sont néanmoins encore possibles. Cette contribution proposée par la Commission doit être validée par les États-membres de l’Union européenne. Elle le sera soit le 27 février par les ambassadeurs, soit le 6 mars par les ministres européens de l’Environnement, soit au plus tard les 19 et 20 mars par les chefs d’État, en cas de désaccords persistants.

« Cela constitue une occasion pour les Vingt-Huit d’améliorer la contribution européenne à l’accord de Paris », insiste Célia Gautier. Pour Yannick Jadot, c’est une nécessité : « Si l’Europe ne prend pas le leadership, y compris en montrant l’exemple et pas simplement en faisant mieux que les autres, en montrant que lutter contre le changement climatique est une opportunité économique, sociale, démocratique, les négociations vont continuer à échouer. »




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Source : Emilie Massemin pour Reporterre

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