L’école de la « simplicité nécessaire » fait revivre un village roumain

28 juin 2016 / Anne et Oswald (Silence)



Dans un village de Transylvanie, Lars et Robyn ont créé une école d’autonomie et d’autosuffisance afin de faire découvrir la richesse des savoir-faire traditionnels villageois menacés de disparition. Anne et Oswald, partis de France en roulotte tractée par deux juments, ont raconté cette étape dans la revue Silence.

- Alunisu-Magyarokereke (Roumanie), reportage

Ce sont trois histoires qui se croisent à Alunisu-Magyarokereke, village de 103 habitants dans l’ouest de la Roumanie, en Transylvanie. La première est en train de se terminer. C’est l’histoire des petits paysans [1], vivant en autosuffisance, le surplus étant soit troqué, soit vendu au marché du bourg, à 8 km. Village typique de la Roumanie.

La deuxième histoire prend le relais. La route est asphaltée, les jeunes partent travailler en ville ou s’expatrient, les résidences secondaires fleurissent, les petites exploitations n’ont pas droit aux aides, le gros agriculteur du coin accapare les terres. Un village comme tous les villages d’Europe, en somme.

Et pour finir, Robyn et Lars essayent de commencer la troisième histoire. « Provision », c’est la concrétisation du rêve de Lars, vétérinaire néerlandais, et de Robyn, musicothérapeute étasunienne : découvrir et faire vivre la richesse des anciens savoir-faire menacés tant qu’il en est encore temps. Comme il n’était pas question de garder pour eux seuls cet apprentissage, l’idée leur est venue de le partager en créant une école d’autonomie et d’autosuffisance. La grande originalité, c’est d’inclure dans leur projet la population du village.

Les villageois ont beaucoup de choses à leur enseigner

Dans ce village biculturel roumano-hongrois, la population est vieillissante. Jardins et vergers ne sont séparés par aucune clôture. Moutons, chèvres et vaches pâturent sur les communaux durant la belle saison. Six familles vivent (ou plutôt « survivent », disent-elles) uniquement de l’agriculture, avec trois ou quatre hectares. Ce sont les moutons qui permettent de « faire un peu d’argent » : ils sont pratiquement tous vendus à l’exportation.

Lars et Robyn ont fréquenté des écoles alternatives. Après leur rencontre aux États-Unis, le rêve émerge dans leur esprit. Le « tilt » est la découverte de la communauté de l’Arche de Lanza del Vasto, à Roqueredonde. Ils y sont marqués par l’importance accordée à la spiritualité, à la pratique de la non-violence et à l’autonomie.

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La grange de l’association Provision.

En 2000, à l’occasion d’une visite, Lars découvre comment fonctionnent les petits villages roumains. Il a conscience que ce mode de vie est en danger, que tout va basculer : l’Europe est en route. Lars et Robyn décident donc de vivre les dernières années d’un de ces villages traditionnels. Dans la simplicité volontaire, qu’ils préfèrent nommer « simplicité nécessaire ». Ils achètent donc leur petite ferme avec grange, verger, jardin.

Les deux premières années : observation, apprentissage, achat du cheval. Ils cultivent leurs céréales, font leur farine et leur pain avec leurs propres graines. Ils ont déjà en tête l’idée de leur projet : maraîchage bio et école d’autosuffisance. Ils sont conscients que les villageois ont beaucoup de choses à leur enseigner. L’hiver, période creuse, ils le passent en France où Lars exerce son métier de vétérinaire, pour pouvoir financer le projet.

Lars se passionne pour la traction animale

Dans le village, Szilárd, le pasteur de l’église réformée, leur est une aide précieuse pour convaincre quelques-uns des habitants qu’ils détiennent des connaissances précieuses, et qu’ils pourraient devenir « professeurs ».

La ferme est cultivée les premières années avec les méthodes locales. Lars se passionne pour la traction animale. Culture d’une parcelle de céréales, verger et maraîchage. Le foin est coupé à la faux et monté en meule dans le pré. L’abattage des arbres est effectué à la hache. Ce sont les gens du village qui enseignent ces méthodes. « Le projet de Lars et Robyn nous a ouvert les yeux, pour découvrir les trésors présents dans notre style de vie », témoigne Szilard.

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La fenaison se pratique à la faux.

Dès le début de l’école, en 2013, avec très peu de réclame, les deux mois d’été sont pleins. Les stagiaires viennent de Roumanie, des États-Unis, de France, des Pays-Bas, d’Allemagne, d’Angleterre, de Belgique, d’Autriche, et même du Mexique, de Thaïlande et d’Égypte... Chaque stage dure une semaine et accueille 10 personnes au maximum. Son originalité, c’est l’interaction avec le village, qui n’est pas du tout « folklorique », mais bien ancrée dans le quotidien des gens, dont c’est le mode de vie réel. Il ne s’agit pas de l’habituel groupe d’« écologistes à part ». De plus, ce stage est accessible financièrement. La nourriture vient presque exclusivement d’Alunisu-Magyarokereke. L’école fonctionne depuis maintenant trois ans.

Les stagiaires sont très motivés, avides de découvrir. En dépit de la grande fatigue physique, la satisfaction est le plus souvent profonde. Suite au stage intensif d’une semaine, ceux qui le souhaitent peuvent rester davantage pour mettre en pratique ce qu’ils ont appris. Provision accueille également des wwoofers [2]. Il est possible de rester un an en tant que bénévole.

Que faire pour revitaliser le village 

L’expérience ne va pas sans difficultés. Ainsi, la communication n’est pas toujours évidente. Lars et Robyn ont appris le roumain, mais les subtilités leur échappent souvent. Par ailleurs, le projet exige beaucoup de temps et d’énergie. Ce qui occasionne de la fatigue physique. Enfin, l’accaparement des terres suscite de nombreuses inquiétudes. Cela menace directement Alunisu-Magyarokereke. En effet, pour toucher les subventions de l’Union européenne [3], l’agriculteur doit être soit propriétaire, soit locataire des terres. Il ne peut donc pas prétendre à ces aides en faisant pâturer ses animaux sur les communaux. Pour obtenir ces subventions, il faut exploiter directement les terres, donc les communes propriétaires ne peuvent pas les toucher non plus. Résultat : de nombreuses communes louent ou vendent les communaux aux gros exploitants qui en ont les moyens, et qui, eux, pourront ainsi avoir droit aux subventions. Catastrophique pour les petits paysans en autosubsistance.

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Mise en œuvre des techniques traditionnelles de construction.

La réalité incontournable, c’est que le village se dépeuple de ses paysans, et se peuple de résidences secondaires. Le gros agriculteur du coin est en train d’accaparer toutes les terres disponibles et de pratiquer une agriculture intensive. Il n’y a pas de jeunes pour continuer un mode de vie non choisi, en voie de disparition rapide. Que faire pour tenter de revitaliser le village ? Le projet Provision, créé au départ pour faire partager à des citadins sursaturés un retour vers la simplicité et le savoir faire soi-même, a donc évolué vers la question : « Est- il possible d’attirer de jeunes paysans ? De prouver qu’une petite structure peut être viable ? »

Après avoir beaucoup appris des villageois, il est temps maintenant de partager les savoirs et de montrer d’autres possibilités. Lars et Robyn ont donc consacré plusieurs mois, délaissant quelques temps Alunisu-Magyarokereke, à se former eux-mêmes à la permaculture, en France. Depuis leur retour, en août 2015, ils travaillent à convertir leur petite ferme. Alors que les villageois pensent qu’il est judicieux de vendre le cheval pour faire appel au tracteur, Lars veut tenter de promouvoir la traction animale.

Des oasis de biodiversité dans le paysage de grandes cultures 

Des petits projets sont tout à fait envisageables. Puisque les jeunes du village s’en vont, il faudrait attirer de jeunes citadins roumains (mais oui, les néo-ruraux existent ici aussi !) ou même des personnes venant d’autres pays. Cluj, la deuxième plus grande ville du pays, ne se trouve qu’à 60 km. Dans cette ville étudiante, très vivante, beaucoup de gens prennent conscience de l’importance de la qualité de la vie et de celle de la nourriture.

Concrètement : un jeune couple roumain, parti travailler en Angleterre pour financer son installation, a déjà acheté une petite ferme ici et va venir s’installer dans un an pour faire du maraîchage en bio.

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Transport en commun des stagiaires.

Pour Lars et Robyn, le choix définitif de rester à Alunisu-Magyarokereke s’est effectué en 2015. Cela s’est concrétisé par l’achat de deux maisons, qui serviront de logement aux stagiaires et wwoofers. Agrandissement du terrain pour les cultures, plantation de nouveaux arbres fruitiers… Lars et Robyn recherchent des bénévoles pour un stage approfondi de plusieurs mois, voire un an. Ce qui leur permettrait de libérer du temps pour leurs autres activités dans diverses associations. Il est très important pour eux d’entretenir des liens d’une façon plus large avec des associations et des ONG qui puissent apporter un soutien au minimum moral. Autre projet de Provision : créer autant que possible des petites oasis de biodiversité dans le paysage de grandes cultures qui menace de s’installer dans la région.

Avec Dan et Adela, des activistes de Cluj, Lars et Robyn ont monté l’association Économie circulaire. Ils adhèrent également à Ecoruralis, le Via Campesina roumain. Provision joue également un rôle dans le mouvement Nyéléni, dont le Forum pour la souveraineté alimentaire va justement avoir lieu à Cluj, fin octobre 2016. Provision participe activement à son organisation.


EN MARGE

Tête de mulet
Anne et Oswald sont partis courant 2014 depuis l’Indre pour un périple en roulotte à travers l’Europe, tractés par leurs juments Océane et Noé. À travers les routes de France, d’Italie, de Slovénie, de Hongrie et de Roumanie, ils ont rencontré de nombreux projets et personnes inspirant-e-s et ont réalisé des échanges de semences paysannes. On peut suivre leur périple sur www.tete-de-mulet.org.uk. La revue Silence est partenaire de leur projet.

Déroulement des stages d’autosuffisance
Ils abordent un thème par jour : découverte du village, nourriture, animaux, foin, jardinage biologique, verger, traction animale, constructions traditionnelles, vêtements.

À contre-courant
À l’Ouest comme en Roumanie, peu de personnes comprennent le choix de vie de Lars et Robyn. Ils arrivent à expliquer les raisons de leur vie « écologique » (nourriture saine) mais pas la simplicité volontaire, qui donne une image de retour en arrière. Malgré toute leur sympathie, les villageois aussi s’étonnent de ce choix de vie « simple ». Ils ne parviennent pas à saisir qu’il s’agit de la recherche d’une voie différente, avec une amélioration possible des traditions (matériel moderne pour la traction animale, permaculture...).

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Robyn, Carsten et Lars.

Nyéléni
La lettre d’information Nyéléni tire son nom de la Déclaration de Nyéléni, qui a posé les bases politiques d’un large mouvement de défense de la souveraineté alimentaire au niveau mondial. De nombreuses organisations comme Grain, Via Campesina, Marche mondiale des femmes, Les Amis de la Terre en sont partie-prenante. La prochaine rencontre internationale se tiendra en octobre 2016, à Cluj, en Roumanie.




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[1La surface agricole utile moyenne par exploitation était de 3,37 ha en 2005.

[2Wwoof est un réseau mondial de fermes bio qui accueillent des personnes pour apprendre et participer aux travaux de la ferme contre le couvert et l’hébergement.

[3Des subventions à l’hectare sur les « surfaces toujours en herbe ».


Lire aussi : La belle histoire de l’installation de onze jeunes paysans sur une ferme du Limousin

Source : Article transmis amicalement à Reporterre par Silence.

Photos : transmises par Silence, sauf
. faux et transport des stagiaires : Provision

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