L’estuaire de la Loire menacé par le béton d’un projet industriel

Durée de lecture : 7 minutes

26 août 2020 / Héloïse Leussier (Reporterre)



Le Grand port maritime Nantes-Saint-Nazaire veut bétonner 110 ha de zone naturelle dans l’estuaire de la Loire pour accueillir des entreprises liées aux énergies marines renouvelables. Opposé à cette approche industrielle, le collectif Stop Carnet organise deux jours de mobilisation cette fin de semaine.

  • Nantes (Loire-Atlantique), correspondance

Sur la rive gauche de la Loire, près de Paimbœuf, le site du Carnet est un espace vert de 395 hectares, qui fut auparavant une île. Des remblais sableux, issus du dragage du fleuve, y ont été déposés illégalement dans les années 1970 et 1990. Mais, depuis, la nature a reconquis le terrain, créant une originale mosaïque de paysages, mêlant roselières et prés salés. On y recense 116 espèces protégées, et certaines parties du lieu sont classées « zone naturelle » ou « espace remarquable ». Les habitants des alentours, notamment des communes voisines de Saint-Viaud et Frossay, aiment venir se promener dans cet espace paisible offrant une jolie vue sur l’estuaire. Mais, ce ne sera peut-être bientôt plus possible. Le Grand port maritime de Nantes-Saint-Nazaire, organisme public, souhaite y implanter un « parc éco-industriel dédié aux énergies renouvelables » en artificialisant 110 hectares de zone naturelle et détruisant 51 hectares de zones humides.

L’ancienne île du Carnet se compose d’une mosaïque de paysages, mêlant roselières et prés salés. On y recense 116 espèces protégées, et certaines parties du lieu sont classées « zone naturelle » ou « espace remarquable ».

Pour cela, il compte remblayer le terrain (pour passer d’une côte moyenne de 7,5 m à 7,94 m) et créer des zones aménageables, une station d’épuration, un ponton flottant et un quai adaptés aux colis lourds. Bref, dérouler un tapis de béton dans le but d’accueillir des entreprises censées contribuer à ce que Nantes-Saint-Nazaire devienne, c’est son ambition, un acteur majeur des énergies marines renouvelables (EMR). On trouve d’ailleurs déjà, au Carnet, depuis 2011, un prototype d’éolienne offshore du groupe Alstom, installé dans le cadre d’un permis accordé initialement pour cinq ans. Qui seront les fameuses entreprises « écotechnologiques » annoncées ? Verra-t-on apparaître de nouveaux prototypes d’éoliennes au Carnet ? Le Grand port maritime, contacté à plusieurs reprises depuis juin, n’a pas répondu à nos sollicitations. L’autorisation pour les travaux de viabilisation a été donnée par arrêté préfectoral en 2017. À l’automne 2019, un appel à projets a été lancé à destination des « développeurs d’activités écotechnologiques en lien avec le trafic fluviomaritime », français ou étrangers, qui souhaiteraient s’implanter au Carnet. Ils avaient jusqu’au 29 novembre 2019 pour se faire connaître.

Un projet « clé en main » pour les industriels

Les candidats ne semblent pas se bousculer au portillon, puisque sur une plaquette du Grand port datant de juillet 2020, 80,5 hectares du site du Carnet étaient toujours présentés parmi les réserves foncières disponibles pour les industriels. Mais le Grand port maritime Nantes-Saint-Nazaire semble, lui, pressé d’avancer. En janvier 2020, le ministère de l’Économie a désigné le Carnet dans une liste de douze sites « clé en main » pour lesquels, selon son communiqué, « les procédures administratives relatives à l’urbanisme, l’archéologie préventive et l’environnement ont été anticipées, afin d’offrir à l’investisseur une disponibilité immédiate ou à très court terme ».

En aval du Carnet, le Grand port martime de Nantes-Saint-Nazaire.

Ainsi, pour le Carnet, l’étude d’impact, qui concerne les travaux de viabilisation du site, réalisée en 2016, suffit. « C’est beaucoup trop rapide et inadapté puisque cette étude ne précise pas la teneur des projets. C’est une manière de flouter la participation du public », explique Chloé Gerbier, juriste au sein de l’association Notre affaire à tous. Avec des associations locales, Notre affaire à tous est en train d’étudier de possibles recours contre ce projet. Durant l’été, le Grand port a lancé des marchés publics pour des travaux de terrassement et de remblaiement ressemblant fort au projet du Carnet. Les opposants craignent un début de chantier dans les prochains mois.

La Loire en amont du Carnet.

Mais la résistance s’organise. Un collectif nommé Stop Carnet a été monté il y a près d’un an, réunissant des habitants du coin, majoritairement de Paimbœuf, mais également de Saint-Nazaire et de Nantes. Yoan, maraîcher, résidant à une vingtaine de kilomètres, déjà investi dans plusieurs luttes environnementales locales, fait partie de ses fondateurs. Il raconte avoir eu connaissance du projet en lisant la presse. En plus de la destruction de la faune et la flore, il s’inquiète des risques de submersion. « Cinquante-cinq centimètres de remblais, pour un site qui a déjà été inondé lors de la tempête Xynthia, compte tenu des projections de montée des eaux du fait du changement climatique, ce n’est pas raisonnable. » Il cite aussi les nuisances éventuelles. « L’étude d’impact évoque 550 poids lourds par jour. » Le côté « éco » de ce projet industriel ne convainc pas du tout le collectif. « On nous parle d’énergies renouvelables, prétendument pour faire la transition et créer des emplois, mais ce sont de fausses solutions, court-termistes. Ce qu’il faut, c’est changer nos modes de vie, réduire notre consommation », affirme Fabrice, retraité de Paimbœuf, également membre du collectif.

« Les autorités ont tout intérêt à nous diviser »

En plus de jouer la carte des énergies vertes, le port Nantes-Saint-Nazaire met en avant, dans ses communications, la coopération avec des associations environnementales. En fait, en 2017, FNE Pays de la Loire, Bretagne-Vivante, LPO 44, et SOS Loire-Vivante ont donné un avis réservé au projet global du Carnet, prévoyant, à côté des aménagements pour le parc industriel, 290 hectares de restauration de milieu naturel. Une partie du site du Carnet est désormais protégée par un arrêté préfectoral de protection de biotope (APPB). « Ces associations qui sont censées défendre l’environnement ont une position trop conciliante. Nous aimerions qu’elles affichent une opposition ferme », regrette Yoan, de Stop Carnet. Pour autant, ces dernières se défendent d’avoir donné, avec leur avis « réservé », un blanc-seing au Grand port. « Nous n’avons pas engagé de recours juridique à l’époque parce que nous étions pris par d’autres dossiers lourds, comme Notre-Dames-des-Landes. De plus, nous avions déjà perdu les recours contre l’implantation, sur ce site, d’un port à sec et d’un prototype d’éolienne », explique Gwénola Kervingant, de Bretagne vivante. « Nous avons accepté de discuter d’un projet global de peur que les aménagements continuent par petits bouts. Mais nous ne nous interdisons pas de contester des projets qui finalement seraient trop nuisibles à l’environnement », ajoute Benjamin Hogommat, de FNE Pays de la Loire. Ces associations espèrent qu’une zone naturelle sera mise en place sur l’ensemble de l’estuaire. Elles revendiquent une stratégie différente, mais pas contradictoire avec Stop Carnet. « Les autorités ont tout intérêt à nous diviser, mais il faut rester unis », insiste Guy Bourles, de LPO 44.

Au mitan des années 1970, le projet de centrale nucléaire du Carnet a rencontré une vive opposition et a finalement été abandonné 20 ans plus tard.

Le Mouvement national de lutte pour l’environnement (MNLE) Pays de la Loire naturellement a décidé durant l’été de rejoindre ce combat. Pour Jean-Paul Martel, son président, c’est toute la gestion de l’estuaire qui est à revoir. « Le Grand port maritime, avec son état d’esprit libéral et productiviste, adopte une stratégie d’offre consistant à proposer des services aux entreprises dans l’espoir de devenir plus attractif. Nous estimons au contraire qu’il faut commencer par s’interroger sur les besoins, pour ensuite y répondre », explique-t-il. De plus, selon lui, ce projet est en contradiction avec le plan public Loire grandeur nature, qui doit permettre de rehausser le lit du fleuve, afin qu’il puisse de nouveau alimenter les marais. Son niveau a été abaissé, à force de dragage pour prendre des matériaux ou faire passer de gros bateaux. « On avait dit qu’on ne creusait plus le sable en Loire. Et maintenant, au Carnet, le remblaiement nécessitera des remblais, issus du dragage non quantifié et de matériaux de déconstruction. Il y a un problème », se désole-t-il.

Le prototype d’éolienne « offshore » d’Alstom.

Plusieurs mobilisations ont eu lieu sur place ces derniers mois. Plus d’une centaine de personnes s’étaient réunies sur le site, lors des actions contre la Réintoxication du monde, le 17 juin. Des piques-niques et balades naturalistes ont été organisés durant l’été, afin de faire connaître la lutte, réunissant jusqu’à une quarantaine de personnes, tous âges confondus. Avec ce weekend de mobilisation prévu les 28 et 29 août, il s’agit, désormais, selon les organisateurs « d’implanter la résistance » avant le début des travaux. Extinction Rebellion Nantes et Alternatiba Nantes participeront également à cette manifestation. Au programme : pique-nique, balades naturalistes, débats, ateliers, discussion, implantation d’un jardin solidaire et concerts. « Nous sommes la Loire qui se défend » est l’un des messages forts que ces opposants souhaitent faire résonner.





Lire aussi : En Loire-Atlantique comme partout en France, des actions contre l’intoxication du monde

Source : Héloïse Leussier pour Reporterre

Photos : © Héloïse Leussier/Reporterre
. chapô : sur l’ancienne île du Carnet, le 27 juillet 2020.



Documents disponibles

  Offres foncières du Grand port maritime de Nantes-Saint-Nazaire de juillet 2020.   Annonce des douze sites industriels « clé en main » le 18 janvier 2020 par le ministère de l’Économie.
DOSSIER    Grands Projets inutiles Eau, mers et océans

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