L’extraordinaire vie en mer au secours de jeunes « âmes errantes »

Durée de lecture : 9 minutes

30 décembre 2020 / Solenne Garrigues (Reporterre)



Pendant plus de dix ans, Michel Sparagano a conjugué l’enseignement de la philosophie au lycée et le rôle de capitaine sur le catamaran « Grandeur Nature ». À son bord, des jeunes bousculés par la vie ont découvert un autre horizon que l’échec ou la « radicalisation » qui leur semblaient promis.

  • Muret (Haute-Garonne), reportage

Ils ont troqué les centres sociaux, les foyers, l’isolement ou la prison pour le grand large. La cabine fait quelques mètres carrés, mais elle est remplie par les embruns. Sur le pont, les rires se mêlent au bruit du ressac. Leurs yeux observent le dédale des récifs coralliens, à l’affût d’une masse sombre. La baleine à bosse et son petit pourraient surgir des vagues à tout instant.

« Pour des jeunes, souvent perdus hors les limites de leur cité, c’est un bouleversement », raconte Michel Sparagano, longtemps capitaine du catamaran Grandeur Nature. Reporterre l’a rencontré à Muret (Haute-Garonne), où il enseigne la philosophie aux lycéens. Pendant une douzaine d’années, il a alterné le rythme de professeur et celui de skippeur. Six mois devant le tableau blanc, six mois sur l’océan, mais toujours éducateur.

De gauche à droite : Denis Kergomard, architecte naval ; Aurel, participant ; Michel Sparagano ; Christophe Dasnières, fondateur de l’association.

À l’heure des confinements successifs et de l’état d’urgence sécuritaire, il décrit les bienfaits du milieu ouvert pour des jeunes en situation d’échec, souvent déscolarisés, parfois habitués des commissariats, victimes de violence ou en danger de « radicalisation ». Depuis vingt-cinq ans, l’association Grandeur Nature organise des séjours de rupture en mer de neuf mois et demi. Si la structure tangue parfois par manque de financements publics, elle maintient le cap et ses convictions pour offrir aux jeunes d’autres horizons que le béton.

« On est comme une microsociété. Les jeunes apprennent à se faire une place et à vivre ensemble »

Âgés de onze à dix-sept ans, les adolescents sont accompagnés par trois éducateurs et un capitaine. C’est ensemble qu’ils et elles quittent Sète (Hérault) au début de l’automne, direction le Cap-Vert, la traversée de l’Atlantique en neuf jours jusqu’aux archipels brésiliens, puis la Guyane, la Dominique, Cuba et les Bahamas, avant la longue navigation de retour. Ils vont cohabiter chaque heure du quotidien sur le bateau de quinze mètres de long, et peu à peu se reconstruire.

« J’ai le souvenir d’Emilio [*], arrivé sur le catamaran plein de colère, les poings serrés plus que de raison. Il est reparti d’Haïti pacifié, de l’eau plein les yeux », raconte Michel, dont la mémoire abonde en récits de transformation. Le visage de Karim [*] à l’arrivée aux Açores en est un : « Sa fierté à quatorze ans d’avoir tenu bon, d’avoir fait son travail, d’avoir pris ses quarts, d’avoir fait à manger à tout l’équipage (en allant vomir et en s’y remettant) ; tout ça nous a convaincus qu’il ne serait plus jamais le même. »

L’association fait le choix de mêler quatre jeunes confiés par l’aide sociale à l’enfance (ASE) et trois volontaires en quête d’aventure. Une mixité jugée essentielle. « On est comme une microsociété. Les jeunes apprennent à se faire une place et à vivre ensemble », explique l’éducateur. À bord, les personnalités se révèlent rapidement. « Si tu es égoïste, ça se saura vite. » Il faut puiser en soi les forces pour faire face au mal de mer, au froid, à la peur. Bonne école en soi, « la mer impose naturellement un cadre à des gamins réfractaires aux règles », note Michel. « Pas besoin d’argumenter quand le capitaine déclare : “Si tu ne m’écoutes pas, tu vas y laisser la peau !” Les vagues de quatre mètres ne seront pas impressionnées par une casquette de travers. »

L’équipage 2018-2019.

L’absence de portable, de réfrigérateur (donc de viande), d’alcool, de drogues et la nécessité d’une hygiène à l’eau de mer imposent la sobriété. Dans l’ouvrage Grandeur Nature ou la parole des enfants [1], tous les journaux de bord écrits par les jeunes sont compilés, ainsi que des témoignages postérieurs aux voyages. On retrouve celui de Marine, partie à l’âge de onze ans : « Quand je suis rentrée en France, je ne pouvais plus prendre de douches chaudes ! Je me sentais chez moi en mer. » Une fois l’expédition finie, elle est revenue vivre chez ses parents, après quatre ans d’aide sociale à l’enfance.

Dans un monde de la vitesse et du tourisme, où « le voyage » s’opère entre deux terminaux d’aéroports, Grandeur Nature apprend la lenteur. « Nous, on traverse l’Atlantique à la vitesse d’une mobylette. Le vent commande, la mer décide. On ne sait jamais quand on arrive. » Michel juge cette patience essentielle pour rencontrer quelqu’un sans le bousculer. « La lenteur du voyage amène nos jeunes lentement vers l’autre. Ils ont le temps de penser à un ailleurs, d’imaginer un pays, d’en parler le soir, d’en rêver la nuit, de guetter cette terre quand on s’approche. »

La beauté des personnes rencontrées et des paysages traversés

La rencontre avec les baleines à bosse, ces contrebasses de trente tonnes dont « le chant transperce celui qui l’écoute », est le point d’orgue du voyage. L’enseignant se remémore des membres de l’équipage « rire et pleurer en même temps sous les masques », devant la majesté du cétacé. C’est sur le Banc d’Argent, un sanctuaire marin de 3.000 km² au large de la République dominicaine, que la découverte a lieu.

Les eaux y sont chaudes et peu profondes, idéales pour que cette espèce du fond des âges vienne se reproduire. Le catamaran reste au mouillage pendant deux mois sur le site. Le temps de nager avec les géantes tranquilles et les baleineaux plus joueurs, le temps d’apprendre à naviguer entre les patates de corail, de s’imprégner de la paix du lieu et de sa beauté fragile.

La rencontre avec les baleines, « point d’orgue du voyage ».

L’émotion vécue en contemplant la diversité marine se double d’une conscience écologique. « Pour eux, ce n’est plus possible de voir un plastique sans détourner le bateau ! » relève Michel. Le repêcher avec la gaffe devient un jeu d’habileté. Les jeunes ont pu observer la nuit, sur une plage de l’archipel Fernando de Noronha, la ponte des tortues luths pouvant vivre trois cents ans. Ils ont admiré les raies mantas de cinq mètres d’envergure à la sortie du fleuve Maroni, en Guyane. Autant de moments qui changent leur regard sur la pollution plastique et ses déchets, ces fausses méduses qui piègent mortellement la faune marine.

Selon Michel, le voyage revêt une dimension initiatique, en permettant aux adolescents « d’investir leur énergie dans autre chose que la destruction, ou l’autodestruction ». Cette autre chose, c’est la beauté des personnes rencontrées et des paysages traversés, à laquelle « des âmes errantes » peuvent s’accrocher.

Une méduse à voile.

L’expression « âmes errantes » est de Tobie Nathan, un ethnopsychiatre qui analyse les aspirations de ses jeunes patients en danger de « radicalisation ». D’après lui, les tribunaux pour enfants, les services sociaux ou les foyers sont autant de lieux qui manifestent, aux yeux des enfants, la précarité de leurs repères affectifs. Cette instabilité les rend vulnérables face aux forces, rencontrées sur Internet ou dans leur quartier, « qui les reconnaissent, les désignent, les renomment — les renomment surtout ! — et leur proposent conversion et initiation. » [2]

« Le Petit Prince de Saint-Exupéry se radicaliserait en prison »

En prenant en charge, « au bon moment et efficacement », des jeunes dont l’identité est vacillante, l’association est un rempart contre l’errance fanatique. Quand l’enseignant analyse le profil de Mohammed Merah à l’âge de 14 ans, il « reconnaît celui de certains jeunes qui montent sur nos bateaux ». Quand il regarde le parcours d’Amedy Coulibaly, il découvre qu’il a grandi dans la cité de La Grande Borne, « d’où viennent la plupart des gamins que nous envoie le conseil général de l’Essonne ». [Lire aussi L’enfance misérable des frères Kouachi.] En 2015, après la tuerie de Charlie Hebdo, Michel l’écrivait déjà dans L’Humanité : « Nous devrions être des centaines de structures à organiser des séjours de rupture. » Au lieu de ça, ces associations [3] peinent à exister et les milieux fermés continuent de mener à la prison. Michel, qui y a enseigné, le dit sans ambages : « Cela fait des années que l’on dénonce ce qui s’y passe. (…) Le Petit Prince de Saint-Exupéry se radicaliserait en prison. »

Le discours humaniste de l’éducateur se renforce d’un argument économique : « Le voyage s’élève certes à deux cents euros par jour et par jeune pendant dix mois, mais ne pas prévenir la délinquance est beaucoup plus coûteux, soutient-il. Si l’on additionne les centaines d’heures de cours dispensés pour rien par l’Éducation nationale, les minimas sociaux, les centres fermés… les séjours de rupture s’avèrent rentables. »

Pour Élodie, qui a été confiée à l’aide sociale à l’enfance depuis ses deux ans, le voyage a été une alternative à six mois d’incarcération. « Le projet était de m’éloigner de la France car j’avais essayé tous les foyers et ça craquait à chaque fois. Si j’étais rentrée en prison, quand je serais sortie ça n’aurait rien changé », écrit-elle dans son journal de bord. Le but du voyage est autant de rompre avec un milieu, des fréquentations, des comportements et une image de soi dont on est prisonnier, que de préparer le retour, qui inquiète des semaines avant l’arrivée.

« Plus on leur fait vivre des choses extraordinaires, plus l’ordinaire devient difficile », reconnaît Michel. Mais le voyage ne s’arrête pas là. Le lieu d’accueil flottant et itinérant qu’est Grandeur Nature prévoit l’ouverture d’un lieu de vie à terre. L’objectif serait d’accueillir les jeunes en amont et en aval de l’expédition, « le temps nécessaire pour les aider à mettre en place leur projet de vie ». Le temps que leurs rêves, inondés de poissons et d’amitiés, poursuivent leur éclosion sans s’évaporer.





[*Un nom d’emprunt.

[1Grandeur Nature ou la parole des enfants, Quinze ans d’expéditions maritimes avec des jeunes, 2011 (éditions Grandeur Nature ).

[2Les âmes errantes, Tobie Nathan, éditions L’Iconoclaste, 2017.

[3Parmi elles, on compte notamment Déferlante à Toulon (Var), ou Sillage à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique).


Lire aussi : Louis Espinassous, l’homme qui enseigne l’environnement par la liberté

Source : Solenne Garrigues pour Reporterre

Photos : © Grandeur Nature
. chapô : le catamaran Grandeur Nature

DOSSIER    Eau, mers et océans

THEMATIQUE    Pédagogie Éducation
20 janvier 2021
Dans les Landes, pour faire du solaire, on détruit les forêts
Reportages
20 janvier 2021
Culture du café : la technologie contre les paysans
Tribune
21 janvier 2021
Cinq propositions pour sortir la montagne du tout-ski
Tribune


Dans les mêmes dossiers       Eau, mers et océans



Sur les mêmes thèmes       Pédagogie Éducation





Du même auteur       Solenne Garrigues (Reporterre)