Louis Espinassous, l’homme qui enseigne l’environnement par la liberté

7 mai 2016 / Grégoire Souchay (Reporterre)



Pionnier de l’animation nature, conteur, berger, Louis Espinassous est un personnage tutélaire de l’éducation à l’environnement. Rencontre avec celui dont le métier est « fabricant de souvenirs d’enfance ».

Pont de l’Ascension, 5 au 8 mai 2016 : Reporterre se met au ralenti. Et relit des articles qu’on a bien aimé, et que vous aimerez peut-être aussi redécouvrir.


- Buzy (Pyrénées-Atlantiques), reportage

« Je ne suis pas capable de comprendre un paysage si je n’ai pas son histoire. Pour les personnes et moi-même, c’est pareil. » Cela tombe bien, car Louis Espinassous est un conteur. Lorsque qu’il trouve le temps de se consacrer à notre entretien, nous savons que peu de questions seront nécessaires. « Il est avant tout connu pour avoir poussé des gens à passer la nuit dehors et l’écouter conter sous les étoiles », dit Catherine Barbier, l’une des fondatrices du réseau Ecole et Nature.

La vocation du grand-père paysan

« À cinq ans, je veux être paysan comme mon pépé. À sept ans, quand le curé me demande ce que je veux faire plus tard, je lui réponds : "grand-père paysan" ». Est-ce si loin de la réalité ? « Il y a quelques années, j’ai été papy dans la réalité et je me suis aperçu que c’était ce que j’avais cherché à faire toute ma vie ».

« Tout mon métier a ensuite consisté à partager des moments de nature avec du corps en mouvement et en geste dans la nature sauvage ou paysanne. » Le contact avec le monde agricole est encore plus direct lorsqu’il choisit, en plus de ses activités d’animateur, de devenir berger et gardien de troupeau au fond de la vallée d’Ossau, à proximité de Buzy.

Paysan, c’est d’abord pour « partager ce bonheur d’être les pieds dans la terre, au cul des vaches, des brebis ». Et des ours, dans les tréfonds et sommets de la vallée d’Ossau, dans les Pyrénées Atlantiques, cette région si particulière où il vit, une « nature mêlée de culture »« quand le seigneur venait à l’entrée de la vallée, il descendait de cheval, traversait le gué à pied, confiait à la garde des habitants quelques-uns de ses hommes le temps de son séjour, et alors seulement il avait le droit d’entrer ».

Il nous dit tout ça avec cet accent qui claque, pas basque, pas toulousain non plus, un gascon montagnard, fier et humble à la fois, les mots détachés, le propos déterminé, sûr de lui, mais jamais agressif.

Grand-père aussi. C’est toujours pareil, on lui demande de parler, on lui demande un avis, une réaction, il répond par une histoire, une anecdote et nous emmène dans ses récits. Passionné par les histoires de toutes sortes, il sillonne depuis des dizaines d’années la montagne à la rencontre des anciens pour retrouver des histoires ancestrales, orales, qu’il tentera de transcrire par écrit, tout en conservant la part de dialecte oral vivant. L’ensemble est consigné dans des ouvrages comme Mille ans de contes sur les sentiers (éd. Milan, 1998), jamais réédité, introuvable, épuisé chez tous les libraires, presque un livre de légende.

Pour en arriver là, il lui a fallu commencer tôt. A l’âge de 18 ans en Allemagne en mobylette, rencontrant un maître forestier, qui lui apprend « à reconnaître un pic noir en plein vol » et qui « emmène des gamins dehors sur son temps libre pour leur faire découvrir la forêt ». Louis a trouvé sa vocation. Il invente dans son coin une profession : éducateur nature. « Sans savoir que la même année exactement, une bande de petits rigolos, du côté de Neuvic d’Ussel ont eu la même idée que moi ». Les petits rigolos sont Jean-Paul Salas, Roland Gérard, Thierry Dalbavie, Gil Melin et quelques autres qui fonderont le réseau Ecole et Nature.

Le bonheur, porte d’accès à la responsabilité

Homme libre, il choisit le statut d’animateur indépendant pour construire son métier comme il l’entend. Pas de mallette pédagogique, pas de cours magistral. Ce n’est pas qu’il y ait "une méthode Espinassous", c’est plutôt un état d’esprit. Une randonnée avec lui est autant un voyage du corps qu’une découverte des merveilles de la nature : le fluteau taillé en cinq minutes dans une branche de frêne, le petit goût rafraichissant acidulé de l’oxalis cueillie dans un sous bois, et puis le nez par terre, à décortiquer cette petite crotte pour savoir s’il s’agit d’un renard ou d’un blaireau.

Il organise ainsi des séjours, ouverts à tout le monde, enfants adultes mais aussi, personnes en situation de handicap. "Je n’oublierai jamais le rire de ce groupe d’aveugles en train de courir dehors pour la première fois de sa vie". Avec les enfants aussi, il tente de "faire pétiller les yeux" et de leur apprendre autrement le contact avec la nature. "Laissez-les grimper aux arbres", s’écrie-t-il dans son dernier ouvrage.

Selon lui, "la responsabilité de sauver la planète est un problème d’adulte. Et la solution réside d’abord dans le fait de commencer à faire de ces futurs adultes des enfants heureux et épanouis et de leur faire confiance". Son principe : "Sans bonheur on ne construit pas une vie responsable de l’humanité et de la planète".

Au milieu des sinueux chemins de montagne, comment ne pas se perdre dans ce monde ? Réponse de juriste : « Cite-moi l’article Un de la Déclaration universelle des droits de l’homme ! » Je me hasarde. Manque de pot, j’oublie l’essentiel : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en dignité et en droit. On oublie toujours la dignité alors qu’elle est toujours écrite en premier. Pourquoi ? » Un principe, complété par l’article 26 de la même déclaration : « L’éducation vise au plein épanouissement de la personne humaine. »

Voilà sa boussole. Toutes ces réflexions le conduisent à écrire plusieurs ouvrages. Le premier, Pistes, pour découvrir la nature avec les enfants (rééd. Plume de carotte, 2013). Une boîte à idées, livre carrefour, un ouvrage « qui n’offre en aucune manière LA méthode pour découvrir la nature, car chaque piste à sa valeur ».

Comme le confie Catherine Barbier : « Ce livre a été un déclencheur pour beaucoup de celles et ceux qui travaillent dans le domaine de l’éducation à l’environnement. » Puis vient Pour une éducation buissonnière (éd. Hesse, 2010), qui fait l’éloge de l’environnement extérieur comme support à l’apprentissage, le tout, toujours habillé de récits sensibles et personnels.

À la recherche du « besoin de nature »

Tout en continuant son travail au contact de l’environnement, le conteur/berger s’intéresse aussi aux questions scientifiques les plus pointues. Il se penche ainsi sur une étude étonnante : « Dans une prison américaine, ils ont fait deux groupes, la seule différence entre eux était que le premier n’avait vue de sa cellule que sur la cour intérieure de la prison, tandis que l’autre voyait depuis sa fenêtre l’extérieur, des arbres et des fleurs. Les chercheurs ont découvert que le nombre de maladies et de troubles était inférieur d’un quart chez ceux qui avaient la vue sur le paysage ».

Cette découverte va être fondatrice. Pour la première fois, Louis trouve une preuve scientifique de son savoir empirique. Il poursuit ses recherches dans le domaine des neuro-sciences qui lui révèlent un autre aspect du problème :

« On a découvert que les mécanismes physiques et neurologiques de l’apprentissage, que ce soit par la vue, l’ouïe, avant même de rentrer dans une démarche de compréhension mentale, étaient directement reliés au système moteur. Et des recherches tendent à effectivement donner de biens meilleurs résultats dans des classes qui ont appris tout en étant en mouvement, le corps en action, que dans des classes traditionnelles d’enfants assis sans contact avec l’extérieur. »

- Le corps en mouvement :


157.Louis le corps en mouvement 2015 par ReseauEcoleEtNature

Enfin, troisième aspect, il découvre que « ce n’est pas la dépense d’énergie, l’exercice qui comptent, mais le lieu où se produit la dépense d’énergie ». D’où, par exemple, l’absurdité des salles de sport avec vue sur le périphérique.

De ces études, il tire un essai, intitulé Besoin de nature (éd. Hesse, 2014) dans lequel il tente de démontrer les bienfaits en termes de santé publique du contact avec le milieu naturel non homogène et non artificiel.

Berger, chercheur, animateur, le personnage est avant tout à la recherche d’humanité. « Ce qui m’intéresse ce n’est pas l’environnement en soi, c’est l’humain ». Au cours des rencontres Sortir ! du réseau Ecole et nature de cette année, il s’écrie avec joie : « Enfin ! Enfin, aujourd’hui, on commence à comprendre que l’éducation à l’environnement fait partie à part entière de l’éducation populaire ». Un combat qui ne risque pas de s’arrêter pour lui, même du fin fond de la vallée de ses Pyrénées.

- Mettez-les dehors :


4.Mettez les dehors par ReseauEcoleEtNature

« Je me bats depuis le début pour qu’on reconnaisse que l’éducation à l’environnement fait partie de l’éducation populaire. Si c’est ce qui ressort de ces rencontres, c’est juste énorme ».

En conclusion ? Une chanson : « Quand les hommes vivront d’amour, qu’il n’y aura plus de misère, les soldats seront troubadours et nous, nous serons morts, mes frères. Voilà, on ne le verra sûrement pas, mais on se bat quand même pour ça. »


A lire :

Laissez-les grimper aux arbres, entretien avec Louis Espinassous, Ed. Presses d’Ile de France.

La page perso de Louis Espinassous




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Lire aussi : L’éducation à l’environnement sort des sentiers battus

Première mise en ligne le 29 avril 2015.

Source : Grégoire Souchay pour Reporterre

photos :
. Louis Espinassous assis : Grégoire Souchay pour Reporterre
. Canoë et portrait : Crédits Mathieu Bellay

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