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ReportageLuttes

« Ces enfants n’ont parfois jamais touché de crabe » : un historique centre de classe de mer pourrait fermer

Les enfants en classe de mer à la découverte des créatures de la plage de Port-Mer, en mai 2026.

Le centre Virginie Hériot de Cancale, qui héberge des enfants en classe de mer depuis des décennies, est menacé de fermeture. Une association s’est montée pour que ces élèves puissent continuer à découvrir la mer.

Cancale (Ille-et-Vilaine), reportage

Sur la plage de Port-Mer, à Cancale, une vingtaine d’enfants en ciré jaune crapahutent sur les rochers, telle une colonie de petits manchots sous la pluie. « Un crabe, un crabe, j’ai trouvé un crabe ! » hurle Soukaina, 8 ans, en soulevant un gros rocher. À ce cri, douze gamins s’agglutinent autour d’elle pour admirer sa trouvaille : « Oh la chance ! »

Le crabe est si gros que Soukaina a peur de le prendre dans sa main. Lucie, l’animatrice le fait pour elle : « Vous voyez les motifs sur ses pattes ? C’est un crabe marbré. Bravo Soukaina ! » la félicite-t-elle, en lui montrant comment l’attraper sans se faire pincer.

Ces élèves de CE1 à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) sont venus passer une semaine de classe de mer au centre Virginie Hériot, à la pointe de Cancale. Cet imposant édifice en granit qui surplombe la mer doit son nom à la première navigatrice française sacrée championne olympique. Mais le lieu, aussi connu sous le nom de château de Barbe Brûlée est menacé de « désaffectation », c’est-à-dire d’être retiré de l’usage du public, pour raisons financières, et pourrait mettre la clef sous la porte d’ici août 2026.

Le centre Virginie Hériot accueille des classes de mer depuis 1976. © Mathieu Génon / Reporterre

Pour certains enfants, c’était pourtant quasiment la première rencontre avec la mer : « Anaïa n’a vu la mer qu’une seule fois, quand nous étions allés visiter Saint-Malo et le Mont-Saint-Michel. Mais elle n’avait jamais mis les pieds dans l’eau, ni fait de pêche à pied », explique Rémy, son papa, qui accompagne la classe durant tout le séjour.

« Souvent, la plage qu’ils connaissent, c’est le sable blanc, le parasol et les jeux de sable, renchérit Mme Lopes, leur enseignante. Ils n’ont pas l’habitude d’aller soulever des rochers pour observer la vie en dessous. »

« On ne sait même pas si on pourra accueillir les 1 800 élèves prévus en 2026 »

Hélas, avec cette potentielle fermeture, Anaïa, Soukaïna et les autres pourraient bien faire partie des derniers enfants à découvrir la mer ici, au château de Barbe Brûlée. Une situation à laquelle ne peut se résoudre Stéphanie de Chamisso, enseignante et directrice du lieu depuis 2019 : « Mes carnets de commandes sont remplis jusqu’en 2027 ! On allait fêter les 50 ans du centre cette année… »

« Au lieu de cela, poursuit-elle, on ne sait même pas si on pourra accueillir les 1 800 élèves prévus en 2026. C’est très compliqué à vivre, pour nous qui travaillons ici. » Accompagnée de Rafale, son inséparable cocker, cette quinquagénaire aux cheveux blanchis par le sel et l’incertitude arpente les lieux avec un immense sentiment de gâchis.

Pour certains enfants, c’est le premier véritable contact avec la vie marine. © Mathieu Génon / Reporterre

Avant d’être un centre de classe de mer, le château de Barbe Brûlée a presque toujours hébergé des enfants. Construit en 1904 par la famille Hériot, il a ensuite été légué à l’État en 1920, en tant que lieu villégiature pour les orphelins de guerre [1]. Fonction qu’il a remplie jusqu’en 1966, année où les murs ont été cédés à l’Éducation nationale.

Dix ans plus tard, en 1976, le centre Virginie Hériot accueillait ses premières classes de mer, dans la lignée de sa vocation originelle : faire découvrir la mer à des enfants issus de milieux défavorisés ou n’ayant pas accès à la mer. Aujourd’hui, c’est l’un des derniers centres de classe de mer appartenant à l’Éducation nationale.

Lucie, l’animatrice qui accompagne les enfants, leur présente le crabe découvert par Soukaina. © Mathieu Génon / Reporterre

« Ici, tous les enfants ont vue sur mer depuis leur chambre, et nous y tenons », dit Stéphanie de Chamisso en nous faisant visiter les dortoirs de l’imposante bâtisse. Après une partie de fou rire dans leurs lits superposés, Anaia, Soukaïna et Camilia collent leur nez à la fenêtre pour admirer l’incroyable vue sur la baie de Cancale. « C’est trop bien ici ! Même si forcément, nos papas et nos mamans nous manquent un peu… » reconnaissent-elles en serrant leurs doudous.

« C’est un centre qui est vraiment accessible en termes de budget »

Le centre Hériot est resté l’un des moins onéreux de France : les parents payent 140 euros pour cinq jours de classe de mer. À titre de comparaison, le centre nautique de l’île-Tudy (Finistère), propose des séjours classe de mer à 66 euros par jour et par enfant, soit 330 euros les cinq jours.

« C’est un centre qui est vraiment accessible en termes de budget, donc ça permet aussi à des écoles comme la nôtre de pouvoir venir », abonde Anne [*], enseignante dans une école du sud de Rennes, où la plupart des familles ne roulent pas sur l’or.

Construite en 1904 par la famille Hériot, la bâtisse a ensuite été léguée à l’État. © Mathieu Génon / Reporterre

Le centre emploie deux enseignantes qui dépendent du rectorat de Rennes. En revanche, les salaires des six agents territoriaux du centre, parmi lesquels cuisiniers et agents d’entretien, sont supportés depuis plusieurs années par la région Île-de-France, pour un coût estimé à 250 000 euros par an.

Aujourd’hui, cette dernière ne souhaite plus financer le centre, et demande que l’Éducation nationale prenne le relais. Résultat : s’il n’y a pas de reprise, des milliers d’enfants seront privés de classe de mer, et ne découvriront peut-être jamais la vie qui se cache sous les rochers de l’estran…

Entre enseignants et personnels, une équipe entière assure l’accueil des enfants dans le centre. © Mathieu Génon / Reporterre

En attendant, les professionnels du centre restent attachés à leur mission de sensibilisation à l’environnement : « Ces enfants n’ont parfois jamais touché de crabe, d’anémone de mer, ni d’éponge… C’est magique pour eux ! » dit Lucie, l’animatrice qui s’occupe de l’activité pêche à pied.

Partage des crabes

Cette ex-biologiste marine semble avoir trouvé une nouvelle voie dans la transmission. Une vocation qui lui donne aussi le sentiment d’éduquer les générations futures à préserver le monde marin : « Les enfants, attention : vous ne devez pêcher qu’un seul individu de chaque espèce, rappelle-t-elle au milieu des rochers. Si vous trouvez un deuxième crabe par exemple, il faut le remettre à l’eau, ou le donner à un autre groupe d’élèves. »

Elle leur explique ensuite comment bien soulever les rochers sans se couper avec les coquilles d’huîtres, et insiste sur l’importance de les replacer exactement dans la position où ils ont été trouvés.

La navigatrice française Virginie Hériot a remporté la médaille d’or de voile aux Jeux olympiques d’Amsterdam de 1928. © Mathieu Génon / Reporterre

« Beurk ! s’écrit soudain une élève, c’est quoi ce truc rouge tout mou ? » pointe-elle avec dégoût. « Ça c’est une tomate de mer, sourit Lucie. Une espèce d’anémone. Tu peux la toucher sans risque. »

Après la sortie, les élèves mettent le contenu de leurs seaux dans un aquarium pour mieux observer les animaux marins et réfléchir à la grande question : comment chacun fait-il pour conserver l’eau à marée basse ? « Franchement, même nous qui sommes des adultes, on apprend tellement de choses ici ! » sourit une maman accompagnatrice.

Un avis que partage Anne, qui est venue au centre avec sa classe de CE1 rennais fin avril 2026 : « Avant de partir en séjour, la plupart des enfants avaient très peur des requins. L’animatrice leur a expliqué qu’il y avait plus d’accidents avec des chiens qu’avec des requins. Elle leur a montré des œufs de requin sur la plage, et lors de la sortie à l’aquarium, ils ont pu voir des requins pour de vrai. Résultat, en repartant, ils avaient compris l’importance de protéger cet animal. »

Sur la plage ou en classe, les élèves en apprennent énormément sur les espèces du bord de mer. © Mathieu Génon / Reporterre

Les élèves sont aussi sensibilisés aux déchets, aux écogestes, et à la lutte contre le gaspillage alimentaire : « Ils ne partent jamais en balade sans un sac à déchets », précise, Stéphanie de Chamisso. « C’est fou tout ce qu’on peut trouver sur la plage ! s’exclame Anne. Du plastique, des bouts de verre, de la ficelle… On en profite pour expliquer aux enfants l’impact que ça a sur les animaux, qui se retrouvent coincés dans la ficelle, ou empoisonnés par le plastique. »

Calamar au menu

Les élèves mangent presque 100 % bio, local et fait maison durant leur séjour. Pour cela, le centre de classe de mer a été accompagné par le collectif Les Pieds dans le Plat, présidé par le chef cuisinier cancalais Olivier Roellinger, qui propose d’accompagner la restauration collective vers une alimentation plus saine et écologique.

« Les enfants découvrent des nouvelles saveurs. Par exemple, la semaine dernière on leur a fait du calamar… C’était pas gagné, mais ils en ont tous mangé et ils ont trouvé ça très bon », rapporte Stéphanie de Chamisso. Pour certains enfants, c’est aussi un séjour durant lequel ils pourront tout simplement manger à leur faim, ce qui n’est pas forcément toujours le cas chez eux, d’après la directrice du centre.

«  Ici, tous les enfants ont vue sur mer depuis leur chambre, et nous y tenons  », dit Stéphanie de Chamisso, enseignante et directrice du lieu. © Mathieu Génon / Reporterre

« Malgré tous ces efforts, on se retrouve sur la sellette… C’est un peu décourageant », déplore Stéphanie de Chamisso. « Voir cette équipe de professionnels qui s’investit à fond pour les enfants et l’environnement, être considérés de cette manière-là… Ça m’est tout bonnement insupportable ! » s’exclame avec émotion le chef Olivier Roellinger, soutien de la première heure du centre Virginie Hériot.

« Cela fait plus de 50 ans que des enfants viennent dans cet endroit pour y être sensibilisés à la beauté du monde marin, et aux urgences environnementales liées à l’océan. Il faut respecter la destination de ce lieu », estime-t-il. Fort de cette conviction, le célèbre chef Cancalais est même devenu vice-président de l’association Unis pour l’école Virginie Hériot, qui lutte contre la fermeture du centre.

Les défenseurs du centre craignent un rachat des lieux par des investisseurs privés. © Mathieu Génon / Reporterre

Au sein de l’association — composé d’enseignants bretons et franciliens, mais aussi d’élus locaux et de sympathisants du projet — on redoute tout particulièrement que le site de Barbe Brûlée soit vendu à des investisseurs privés, qui le transforment en hôtel de luxe.

C’est ce qui est arrivé au château du Nessay, à quelques kilomètres de là, à Saint-Briac. Cette imposante bâtisse en pierres roses et blanches a d’abord servi d’orphelinat pour les pupilles de la nation, puis de centre de classe de mer, avant d’être rachetée pour 8 millions d’euros, puis transformée en un luxueux complexe hôtelier, en 2018.

Stéphanie de Chamisso, à droite, en compagnie de Céline, institutrice au centre Hériot depuis 2003. © Mathieu Génon / Reporterre

Une piste également évoquée serait que la Région Bretagne reprenne sous son aile une partie de la gestion du centre. Elle se montre particulièrement concernée par le sujet. En mars 2026, son président Loïg Chesnais-Girard publiait une vidéo sur Facebook dans laquelle il insistait sur l’importance que « tous les petits bretons et bretonnes puissent voir la mer avant le lycée ». Au total, la Région a injecté 400 000 euros pour aider les établissements scolaires à organiser des séjours en 2026-2027.

Renvois de responsabilité

Pour autant, elle ne se précipite pas pour reprendre le centre Virginie Hériot. Dans un mail envoyé à Reporterre, elle estime qu’« il appartient désormais à l’Éducation nationale, en lien avec les acteurs locaux concernés, d’examiner les suites possibles. La Région Bretagne participera naturellement aux échanges afin d’étudier les modalités d’un éventuel accompagnement. »

Quant à la Région Île-de-France, elle renvoie aussi la responsabilité à l’Éducation nationale, et propose de confier le site à une association de réinsertion professionnelle, baptisée Sport dans la ville.

«  Ces enfants n’ont parfois jamais touché de crabe, d’anémone de mer, ni d’éponge… C’est magique pour eux  !  » dit Lucie, l’animatrice qui s’occupe de l’activité pêche à pied. © Mathieu Génon / Reporterre

Une solution qui ne satisfait pas le comité de soutien du centre Virginie Hériot, qui préférerait que le bâtiment continue d’accueillir des classes de mer. « Puisqu’on me dit que c’est une question d’argent, nous avons une solution à proposer, avance Olivier Roellinger. Il y a là-bas des hébergements qui peuvent être occupés par nos saisonniers d’hôtellerie et de restauration pendant l’été. Ça permettrait d’optimiser le centre, et de le faire tourner sur juillet-août, quand il n’y a pas d’élèves. »

Dans les couloirs du château, les CE1 de Conflans-Sainte-Honorine continuent de s’extasier de la beauté du lieu, inconscients d’être possiblement les derniers à y mettre les pieds. Stéphanie de Chamisso jette un regard aux affiches qui décorent les murs : des collages, coloriages, dessins, posters photos réalisées par les générations précédentes d’élèves qui ont découvert la mer ici. Y en aura-t-il de nouvelles ? La gardienne des lieux ne perd pas espoir : « Je compte vraiment sur le sursaut des politiques pour sauver tout ce qu’on a créé ici… Ce serait trop de gâchis. »




Notre reportage en images :


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