La Commission européenne, dure pour les gouvernements de gauche, douce pour ceux de droite

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17 octobre 2010 / Jean-Marc Salmon



La Commission accable la Grèce, est douce pour l’Irlande. Les deux pays sont pourtant dans la même situation économique. Mais la Grèce est gouvernée par des socialistes, l’Irlande par la droite.


Quinze jours de cela, le 30 septembre, une nouvelle ahurissante s’imprime sur les écrans. Le ministre des finances irlandais, Brian Lenihan, avoue que le déficit public de son pays atteindrait les 32 % du PIB en 2012. Admirez la précision de l’anticipation : 32 % et non pas 33 % ! Nous ne saurions donc sans grossir le trait dire tout simplement le tiers du PIB irlandais. Ou encore 10 fois la limite censée régir les budgets de chacun des Etats de la zone Euro !

Gardons à l’esprit que le même ministre affichait, sept mois de cela, un déficit public, rapporté au PIB, inférieur à celui de la Grèce. C’était avant que les envoyés de la commission européenne aient fini de vérifier les statistiques des deux pays. Au printemps 2010, M. Lenihan dut admettre que, proportionnellement, le déficit irlandais dépassait quelque peu le grec. Il se montait, disait ses services, en 2009, à 14,30 % du PIB, à comparer aux 13,6 % de la Grèce.

D’un ministre qui s’arrange si facilement avec les statistiques, on aurait pu attendre de la Commission Barroso qu’elle lui fasse « une conduite à la grecque », quand il annonce cinq mois plus tard un quadruplement du déficit prévisionnel 2011, qui passerait de 8,6 % à 32 % !

Que nenni. De la même façon que la rectification de la comptabilité nationale de l’Irlande, au printemps dernier, ne provoqua aucun émoi, l’envolée stratosphérique du déficit irlandais n’en provoque pas plus ! M. Olli Rehn, qui demande à être mieux connu, est le commissaire européen en charge des affaires économiques et financières. Il attend posément que « le gouvernement irlandais présente rapidement un programme budgétaire pluriannuel pour les quatre prochaines années, afin de consolider les dépenses publiques » (Le Monde du 30 septembre 2010).

Comment l’Irlande peut-elle diviser par 10 son déficit public d’ici 2014 (l’objectif européen, de 3% du PIB dans chaque pays, a été réitéré par M. Rihn en tant d’occasions qu’on évitera de les recenser ici) ? Voilà qui n’inquiète pas le placide monsieur Rihn. On l’avait connu plus sanguin, il y a neuf mois de cela, à chacune de ses visites à Athènes, durant l’hiver 2010. Les sacrifices arrachés au gouvernement Papandréou n’étaient jamais suffisants.

Cette figure de l’Internationale libérale, qui rassemble une centaine de partis et d’organisations à travers le monde, M. Rehn arguait que le précédent gouvernement conservateur de la Grèce, avait arrangé, avec le concours de Goldman & Sachs, d’un point ou deux le ratio Déficit public/PIB.

Après les élections d’octobre 2009, le nouveau gouvernement du PASOK se livra à une opération vérité-statistique. Alors, brutalement, la Commission qui incline toujours plus vers le libéralisme et le rôle de cheftaine des centres-droits et des libéraux européen n’eut plus de mots assez durs pour les Hellènes. La presse tabloïd, en février et mars 2010, devint encore plus directe : des « tricheurs », des « fraudeurs », des « fainéants ».

Le Financial Times du 12 octobre nous offre une explication moins naïve de ces colères feintes. Quand la droite était au pouvoir, Bruxelles avait compris que les comptes étaient truqués. Mais le conseil des chefs de gouvernements, dirigé par les droites européennes, n’avait pas l’intention d’embarrasser le gouvernement de droite d’Athènes. Du Berlin de Merkel à la Rome de Berlusconi et du Paris de Sarkozy au Dublin de Brian Cowen, chacun savait et détournait les yeux. Tel que.

"Début juillet 2009, Joaquin Almunia, le socialiste espagnol qui était alors le commissaire européen chargé des affaires monétaires, transmit aux ministres européens des finances un mémorandum exprimant de forts doutes sur la fiabilité des données que le gouvernement conservateur grec fournissait à Bruxelles. Le mémorandum prévoyait même que le déficit budgétaire dépasserait sans doute 10 % du produit intérieur brut - une prévision que les socialistes de M. Papandréou confirmèrent peu après leur arrivée au pouvoir. Cependant, les gouvernements européens ne réagirent pas avant octobre, peut-être parce qu’ils jugeaient inapproprié d’embarrasser un gouvernement ami au moment où il affrontait une difficile campagne électorale." (1)

A ce point, devinez-vous que l’Irlande est dirigée par une coalition de centristes du Fianna Fàil, de libéraux des ex Progressive Democrats et... accessoirement de quelques députés du Green Party.

Une deuxième explication est sans doute à rechercher dans les causes du bond stratosphérique du déficit de l’état irlandais. Après l’éclatement de la bulle immobilière du « tigre irlandais » et la crise financière de 2008, le gouvernement de Dublin s’est porté caution des dettes de toutes les banques. A l’encontre du credo libéral, il alla jusqu’à nationaliser la moribonde Anglo Irish Bank. Tout à coup, l’été dernier, l’ardoise monta jusqu’à près de 30 milliards d’Euros (ce qui va coûter cher aux 4,4 millions d’habitants de la verte Erin). On devine que, lorsqu’il faut sauver, de la banqueroute, les banquiers et leurs actionnaires, Bruxelles, Luxembourg et Francfort ferment les yeux sur l’ampleur du déficit de l’état irlandais.

Mais, lorsque le déficit de l’Etat grec est proportionnellement 3 fois plus bas et qu’il s’agit de sauver les retraites des Hellènes, alors pas de quartiers. Retardez leur de deux ans le droit de partir en retraite exigeait monsieur Rihn, bientôt suivi des envoyés du FMI et de la BCE.

Reste, en dernière instance, à comprendre «  les sanctions des marchés ». Leurs craintes envers les dettes souveraines, celles des Etats, se mesurent en spreads. Vous le devinez ? En ce début d’octobre, les taux des obligations d’Etat à dix ans coûtent toujours plus chers aux Hellenes - ils sont à 8 % contre 6 % pour l’Irlande ou pour le Portugal… Un argument de plus pour ceux qui reprochent aux marchés financiers d’agir sur la base de perceptions extrêmement partielles et peu documentées ? Voire de quelques préjugés ?

Alors, si vous connaissez un trader, merci de lui faire parvenir ce bref texte. Et, racontez-nous la suite, SVP.

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Note :

(1) "In early July (2009, jms) , last year, Joaquin Almunia, the Spanish socialist who was then the EU’s monetary affairs commissioner, circulated a memorandum to European finance ministers expressing strong doubts about the reliability of the data that the conservative Greek government was supplying to Brussels. The document even predicted the the budget deficit was likely to soar above 10 per cent of gross domestic product- a forecast Mr Papandreou’s socialists confirmed soon after they came to power. Yet EU governements took no action before october, perhaps because, in time-honoured fashion, they deemed it inappropriate to embarass a fellow governement- especially one facing a harsh re-election campaign."






Source : Courriel à Reporterre.

Jean-Marc Salmon est sociologue.

Lire aussi : La Grèce, modèle de l’Europe http://www.reporterre.net/spip.php?...

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