La crise écologique conduit à la guerre. A moins que...

12 janvier 2018 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)

Dans « Géopolitique d’une planète déréglée. Le choc de l’anthropocène », Jean-Michel Valantin explique qu’il est probable que la violence « devienne une modalité d’adaptation de plus en plus importante » aux conséquences des modifications de l’environnement.

En 1898, H.G. Wells publiait son bestseller La Guerre des mondes. L’intrigue en est simple : arrivés dans des obus géants, des Martiens envahissent la puissante Angleterre. Équipés d’armes de destruction massive, ils s’emparent en quelques jours de Londres évacuée en catastrophe par ses habitants. Rien ne leur résiste jusqu’au jour où l’offensive des extraterrestres s’arrête net, stoppée non pas par les humains mais par la grippe, une maladie face à laquelle l’organisme des Martiens est sans défense. L’Angleterre est sauvée, et le monde aussi.

Si les Martiens ont débarqué sur la terre, raconte H.G. Wells, c’est qu’ils avaient fait de leur propre planète un astre aride et invivable. Les ressources nécessaires à la vie étaient épuisées. L’eau se faisait rare. Seule solution pour échapper à la disparition : envahir la Terre, une proie facile, nettement moins développée que Mars.

Un peu plus d’un siècle après La Guerre des mondes, sommes-nous les nouveaux « petits hommes verts » ? Avons-nous, nous aussi, mortellement blessé notre planète mais sans échappatoire possible, sans planète sœur à coloniser ? À cette question, Jean-Michel Valentin répond de façon nuancée. Pour lui, nos sociétés « épuisent les ressources qui leur sont nécessaires [et] modifient l’environnement dont elles dépendent au point de le rendre dangereux pour elles-mêmes ». « Il y a un risque important, écrit-il, que la violence devienne une modalité d’adaptation de plus en plus importante » et que, dans un contexte de « tous contre tous », les victimes se comptent par millions, sinon par milliards.

Aux yeux de l’auteur, à qui l’on doit plusieurs essais sur l’environnement et les États-Unis, tous les bouleversements géopolitiques actuels ont un lien direct avec les déséquilibres écologiques — le changement climatique, la perte de la biodiversité, la raréfaction de l’eau. La course aux hydrocarbures (le sang des économies) dans l’Arctique explique la militarisation rapide de la zone par les Soviétiques. Parce qu’elle met en danger les grands fleuves asiatiques, la fonte des glaciers himalayens alimente la tension entre la Chine et ses voisins indiens et pakistanais. On ne peut expliquer la guerre en Syrie si on ignore que, encouragée par l’État, la culture du coton (grande consommatrice d’eau dans une région qui en manque), a nourri un exode rural explosif dans des villes qui n’y étaient pas préparées. De la même façon, la révolte et la prise de pouvoir des chiites en Irak est un corollaire de l’assèchement des marais où ils vivent, dans le sud du pays, imposé par les dirigeants sunnites de l’époque.

À la fin, qui va l’emporter ? La barbarie ou la civilisation 

Mais Jean-Michel Valentin souligne qu’en sens inverse une prise de conscience est en cours dans le monde qui peut éviter le pire aux terriens. Cette inflexion emprunte des chemins inattendus. Dans un Proche-Orient plein de haine et de fureur, une coopération existe ainsi entre la Jordanie et Israël pour creuser un canal reliant la mer Rouge à la mer Morte, appelé à devenir dans les prochaines années un réservoir d’eau de mer à désaliniser pour satisfaire les besoins agricoles des deux pays. La fin des travaux est prévue en 2020. Les incendies qui ont dévasté le sud du Chili en 2016 ont de leur côté débouché sur une coopération internationale porteuse d’espoir. Même les grandes entreprises s’y mettent et, sous la pression des actionnaires et des fonds de pension, se risquent à publier des bilans de leur impact environnemental, note l’auteur. Elles ne sont pas les seules : « La problématique […] de la transition énergétique est déjà comprise comme une question potentiellement de vie et de mort par la Chine ainsi que par un grand nombre d’États », dont plusieurs aux États-Unis opposés aux rodomontades de Donald Trump.

À la fin, qui va l’emporter ? La barbarie ou la civilisation ? Le monde est-il condamné à une multiplication des affrontements ou bien la sagesse finira-t-elle par s’imposer ? L’auteur se garde de trancher. « Il est minuit moins une », conclut-il. Sans doute a-t-il raison mais la démonstration aurait été plus convaincante s’il n’avait pas privilégié une explication unique à toutes les crises modernes. À tout voir à travers la lunette du dérèglement climatique, la responsabilité des États est réduite à trop peu de choses. Au large de la Corne de l’Afrique, par exemple, l’essor de la piraterie maritime doit davantage à l’effondrement politique de la Somalie qu’à la raréfaction des ressources halieutiques locales. C’est dire que, dans bien des cas, la solution est à portée de mains.


  • Géopolitique d’une planète déréglée. Le choc de l’anthropocène, de Jean-Michel Valantin, éditions du Seuil, octobre 2017, 327 p., 20 €.



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Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photo :
. chapô : Pixabay (CC0)

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