La fascination pour les zombies, constat du déracinement de l’humanité

Durée de lecture : 5 minutes

15 juin 2020 / Maxime Lerolle (Reporterre)



Dans son livre « Géographie zombie, les ruines du capitalisme », Manouk Bozakian, géographe et cinéphile, s’interroge sur la passion de l’humanité pour les zombies. Perte de sens, « non-lieux », frontières urbaines… le pessimisme et la nostalgie des films de zombies racontent la catastrophe du déracinement.

Ils sont déjà partout. On les retrouve dans les centres commerciaux (Zombie, George Romero, 1978), le centre-ville de Londres (28 jours plus tard, Danny Boyle, 2002) et même les trains à grande vitesse de Corée du Sud (Dernier train pour Busan, Sang-Ho Yeon, 2016). Heureusement, cette invasion planétaire des zombies se cantonne jusqu’à présent à notre imaginaire.

Mais pourquoi, en ce début de XXIe siècle, rêve-t-on davantage de morts-vivants anthropophages que de superhéros ? Pourquoi, alors qu’on sait parfaitement l’ampleur de la catastrophe, les recherches Google concernent-elles bien plus les zombies que le réchauffement climatique, comme le relève Manouk Bozakian dans Géographie zombie, les ruines du capitalisme ?

Dans ce dernier ouvrage, qui explore un riche corpus cinématographique allant des années 1930 aux dernières productions hollywoodiennes comme indépendantes, l’auteur, cinéphile et géographe, fondateur du blog Géographie et cinéma, propose un début de réponse : « La métaphore zombie raconte notre monde et participe à le structurer. Par son cannibalisme, sa violence inexplicable et son pouvoir de contagion, la créature traduit des angoisses du moment. »

Des résidus d’humains dans des résidus de lieux

Certes, les zombies parlent peu du dérèglement de la Terre — cependant, les morts de Game of Thrones reprennent en l’inversant l’exode climatique. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils sont hors-sol. Au contraire, du sol, les films de zombies — et, plus précisément, les humains survivants — ne font que parler. Car à l’heure de la mondialisation libérale, la notion de territoire, de lieu où s’implanter — quand ce n’est pas carrément de sol dans l’agriculture intensive — tend à disparaître sous les pieds de ceux qui y vivent. À travers la fiction d’une épidémie rendant l’Autre résolument dangereux et absolument différent d’un « “nous” pur qu’il faut préserver de toute contamination », les films de zombies font le constat d’un déracinement d’une grande partie de l’humanité du territoire qu’elle habitait.

Cette idée paraît d’autant plus ironique lorsqu’on observe les personnages de ces films. Ce genre cinématographique très largement états-unien fait en effet la part belle aux hommes blancs, de préférence hétérosexuels. Et ce, alors même que le mode de vie qu’ils défendent bec et ongles est celui-là même qui cause la destruction de la planète.

Et pourtant, l’anthropisation matérielle de la planète semble s’accompagner d’une perte de sens pour l’humanité. Très souvent nostalgiques, les films de zombies contemplent la déliquescence des repères et des symboles qui délimitaient un « territoire » et le distinguaient d’une « étendue », pour reprendre le vocabulaire de l’anthropologue Marc Augé, dans la filiation duquel s’inscrit Borzakian. On trouve une belle illustration du phénomène dans Le Jour des morts-vivants (George Romero, 1985), où les habitants désertent la station balnéaire de Fort Myers, en Floride, la laissant à l’état de ruines.

Dans ce genre de films, on croise à longueur de journée des résidus d’humains dans des résidus de lieux. Quand les « non-lieux » (Augé) progressent, les lieux disparaissent. Manouk Borzakian avance une thèse convaincante pour expliquer le pessimisme de ces films : le « désir d’ici », le souhait de « refaire monde ». Celui-ci « apporte une réponse à un déficit de lieux. Les films de zombies racontent la disparition en cours d’un espace auparavant organisé en lieux, c’est-à-dire en portions avec leurs significations propres ».

Quel que soit le type de production, chaque film de zombies met en scène le réenracinement d’un groupe humain sur un petit territoire, qu’il s’efforce de faire sien. Le spectre court du modeste appartement qu’aménage Robert Neville dans une ville de New York envahie par les cerfs, les lions et les zombies (Je suis une légende, Francis Lawrence, 2007) à la forteresse post-apocalyptique de Pittsburgh (Le Territoire des morts, George Romero, 2005), en passant par le Hummer que les héros de Bienvenue à Zombieland (Ruben Fleischer, 2009) transforment en machine de guerre. Tout est bon pour avoir son chez-soi.

« Les personnages font de la géographie en actes : ils transforment leur environnement » 

En agissant ainsi, les survivants — plus que les zombies — mettent en lumière le processus de privatisation, voire de militarisation, des métropoles actuelles, où l’espace public se réduit de plus en plus à des portions congrues au profit d’un archipel de chez-soi, ce que l’auteur qualifie de « reflux de la civilisation ». Avec la mondialisation libérale, on aurait pu croire que l’idée de frontière perdrait de sa consistance ; si c’est partiellement vrai pour les frontières interétatiques, les films de zombies montrent à l’inverse que les frontières intérieures — en particulier urbaines — ne cessent de se multiplier. Dans ce genre cinématographique, où chaque œuvre rivalise de forteresses de fortune et de sièges insoutenables, la séparation d’avec l’Autre acquiert une dimension quasi sacrée. Comme l’écrit Borzakian, « les personnages font de la géographie en actes : ils transforment leur environnement, […] conçoivent, fabriquent et renforcent des limites. C’est-à-dire qu’ils découpent l’espace, principale occupation géographique de l’humanité, et plus encore des sociétés occidentales, avides de frontières de toutes sortes ».

Malgré tout, le genre demeure riche de promesses. Aux côtés de blockbusters fiers de cette représentation encagée du monde, tel World War Z (Marc Foster, 2013), on trouve quantité d’œuvres critiques : du racisme aux États-Unis (La Nuit des morts-vivants, George Romero, 1968), de la société de consommation (Zombie), de l’armée (28 jours plus tard) ou encore des propres codes du genre (Bienvenue à Zombieland). Certains envisagent même une timide cohabitation entre humains et zombies, soit dans une veine comique (Shaun of the Dead, Edgar Wright, 2004), soit cynique (The Last Girl : celle qui a tous les dons, Colm McCarthy, 2016). Vu le foisonnement du genre, pourquoi ne pas rêver une cohabitation à grande échelle ?






Lire aussi : Game of Thrones décrit une société bouleversée par le changement climatique

Source : Maxime Lerolle pour Reporterre

Photo :
. chapô : Wallpaperflare

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