Game of Thrones décrit une société bouleversée par le changement climatique

Durée de lecture : 7 minutes

13 avril 2019 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)

La huitième et ultime saison de Game of Thrones sera diffusée à partir de la nuit de dimanche à lundi 15 avril. La série peut être lue comme une métaphore du changement climatique et de la difficulté des humains à s’entendre pour y faire front.

Un budget mirobolant, des audiences titanesques, des récompenses à la pelle et, rançon du succès, un nombre record de piratages : les superlatifs ne manquent pas pour qualifier la série Game of Thrones (Le Trône de fer en français). La huitième et dernière saison de « GoT » (pour les intimes) sera dévoilée, à partir de la nuit de dimanche à lundi 15 avril, à 3 heures du matin, dans 186 pays.

Son dénouement sera, espère-t-on, au moins aussi surprenant que les précédents éléments de la narration, excitant l’attention par des intrigues ponctuées de péripéties déroutantes, des scènes à couper le souffle, des personnages moralement ambigus et des auteurs qui se plaisent à casser les codes, à couper la tête de héros chéris, quitte à traumatiser les téléspectateurs. Qui peut dire être sorti indemne de l’épisode 9 de la saison 3, intitulé « Noces pourpres » ?

Petite séance de rattrapage pour celles et ceux d’entre vous qui n’ont jamais — pas encore ? — plongé dans l’univers du royaume des Sept Couronnes : la série se déroule sur les territoires fictifs de Westeros et Essos, à la fin d’un été d’une dizaine d’années. Des familles nobles s’entretuent pour s’emparer du Trône de fer. Mais, pendant qu’une bonne partie de l’espèce humaine est obnubilée par la conquête du pouvoir et de ses miettes, un hiver interminable s’annonce — « winter is coming » (l’hiver arrive) est le célèbre adage de la série. Les Marcheurs blancs et leur armée de zombies gelés et peu sympathiques, créatures parfaitement adaptées au froid, déferlent depuis le Nord et menacent la survie de tout être vivant qu’ils croisent sur leur chemin. En première ligne face à ces périls, les Sauvageons, un peuple au mode de vie alternatif, libre et nomade. Contraints de migrer vers le Sud par l’hiver et les Marcheurs blancs et de franchir le Mur de Westeros, les Sauvageons se heurtent à l’inhospitalité des autres humains.

Semer des graines de coopération entre des groupes humains antagonistes

Changement climatique et migrations forcées : les périls abordés dans Game of Thrones trouvent un écho tout particulier dans nos sociétés, qui basculent vers des bouleversements majeurs et incertains. Pour Pablo Servigne, coauteur de Comment tout peut s’effondrer, « Game of Thrones est ce que nous vivons, mais à l’envers : le refroidissement climatique plutôt que le réchauffement, et les migrants — les Sauvageons — qui viennent du Nord plutôt que du Sud, chassés par l’invasion des Marcheurs blancs, qui représentent la maladie, la famine, la mort. »

Ces circonstances terriblement hostiles pourraient « servir de levier pour unir les protagonistes », pense Pablo Servigne. Or, les yeux rivés sur le Trône de fer, leurs intérêts familiaux et leur nombril, la majorité des décisionnaires n’intègrent pas spontanément la dimension cataclysmique du refroidissement climatique et du déferlement des Marcheurs blancs…

Les Marcheurs blancs.

« Les décisionnaires ont le plus grand mal à faire évoluer leur vision du monde, fondée sur une vision cyclique des choses, explique Jean-Michel Valantin, auteur de Géopolitique d’une planète déréglée. Comme l’établit Jean-Pierre Dupuy en définissant le déni, ils ne parviennent pas à “croire ce qu’ils savent”. Il en résulte l’installation d’une géopolitique à deux niveaux : celle “classique”, propre aux jeux de pouvoir entre les divers rois maudits de Westeros, et celle des acteurs politiques et militaires qui réalisent les changements d’enjeux induits par le fait que “Winter is coming”, qui met en danger les conditions mêmes de la vie humaine. Et ce danger est encore aggravé par l’arrivée de l’hiver, la raréfaction des ressources qui renforce les compétitions, ainsi que la montée en puissance des Marcheurs blancs. De cette situation découle l’émergence d’une guerre de tous contre tous, qui menace l’ensemble des protagonistes. »

Dans ce marasme, un brun ténébreux nommé Jon Snow tente de semer des graines de coopération entre des groupes humains antagonistes pour les unir dans la lutte contre le changement climatique et les Marcheurs blancs. « En permaculture, on dit que la richesse vient des interstices, dit Pablo Servigne. Jon Snow est un bâtard, il est typiquement dans un interstice. Il fait ce que nous, collapsologues, nous essayons de faire : écrire une nouvelle histoire globale, faire du sens, créer du lien. Il arrive à prendre du recul, il voit les enjeux de haut. Il est allé sur le terrain, en est revenu avec une meilleure connaissance des enjeux, essaie de crier au loup mais n’arrive pas aisément à se faire entendre. »

Jon Snow.

Dans la saison 7, Jon Snow parvient à fonder une alliance avec Daenerys Targaryen, une reine détentrice d’armes de destruction massive : les dragons. Pour convaincre la « khaleesi » (l’un de ses — nombreux — titres) de l’imminence du désastre, il lui apporte une preuve tangible : un Marcheur blanc capturé au cours d’une bataille mémorable. Jon Snow a toute l’étoffe d’« un excellent stratège, dit Jean-Michel Valantin. Il sait que l’union fait la force et il a une bonne compréhension de la dimension systémique des menaces auxquelles Westeros doit faire face. Et il n’hésite pas à tuer et à exécuter ceux qui contestent son autorité ou qui menacent sa vie. Jon Snow est donc l’équivalent d’un Guillaume le Conquérant éclairé. »

Les dragons sont « l’arme de destruction massive » de Daenerys Targaryen.

Le changement climatique et les Marcheurs blancs auront-ils raison du royaume des Sept Couronnes 

Couard et bedonnant, son camarade Samwell Tarlly a subi bon nombre de moqueries en intégrant la Garde de nuit, une organisation militaire chargée de la défense de la frontière Nord du Royaume. Tarlly ne paie pas de mine, mais il joue un rôle fondamental dans la guerre contre les Marcheurs blancs. « Intellectuel et chercheur, c’est lui qui identifie le Verredragon comme étant le minéral avec lequel il est possible de fabriquer les seules armes capables de tuer les Marcheurs blancs, se remémore sans mal Jean-Michel Valantin, téléspectateur assidu de GoT. La crise climato-stratégique l’amène à militariser les connaissances qui émergent de ses recherches. » Néanmoins, pour que la découverte de Tarlly permette aux humains de se défaire de l’énorme armée des Marcheurs blancs, « il va falloir que l’extraction et le transport du minerai puissent répondre aux besoins des manufactures d’armes, que celles-ci parviennent à embaucher le nombre de travailleurs et artisans spécialisés suffisant et que la distribution et le partage des armes ne déclenchent pas de conflits au sein de la coalition qui affronte les Marcheurs blancs. »

Samwell Tarlly.

À l’aube de cette dernière saison et du dénouement de la série commencée en 2011, les rumeurs et les supputations vont bon train. Pablo Servigne préfère se « laisser surprendre » mais imagine « l’émergence d’un monde nouveau où le féminin l’emporte » : « Sansa, Arya, Cersei, Daenerys… à la fin de la saison 7, il reste des personnages féminins puissants alors que tous les hommes se sont entretués. C’est une belle métaphore de notre monde masculin, patriarcal et guerrier en pleine décomposition. »

Jean-Michel Valantin, « dans une pure analyse stratégique, mais qui ne correspondrait pas forcément aux enjeux dramaturgiques et commerciaux de la série », voit Cersei Lannister ou le Roi de la nuit (le chef des Marcheurs blancs), « deux personnages inquiétants », s’asseoir sur le Trône de fer : « Ce sont les deux meilleurs stratèges qui émergent, dans GoT. La grande force de ces deux personnages, c’est qu’ils se définissent des objectifs extrêmement clairs. Le Roi de la nuit bénéficie notamment d’un avantage stratégique majeur : il convertit en zombies à son service ceux qui se font tuer. Par ailleurs, mort-vivant lui-même fait que ni lui ni ses troupes, n’ont besoin d’accéder aux ressources alimentaires et thermiques absolument nécessaires aux vivants. Il est parfaitement adapté au changement climatique. »

Cersei Lannister.

Le changement climatique et les Marcheurs blancs auront-ils raison du royaume des Sept Couronnes ? Les « petits oiseaux » enquêteurs de Reporterre ne sont pas parvenus à connaître, avant l’heure, le fin mot de l’histoire. Le suspense est resté savamment entretenu par les auteurs et producteurs de la série : des dispositifs anti-drones ont été déployés pendant le tournage, plusieurs versions de l’épilogue ont été tournées pour éviter les fuites et les acteurs se sont rendus sur de faux lieux pour brouiller les pistes. Le suspense sera levé à partir de la nuit de dimanche à lundi 15 avril, à 3 heures du matin, sur la chaîne de télévision OCS.

Le Roi de la nuit.

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Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © HBO. Game of Thrones, l’ultime saison dès le 15 avril en simultané US en exclusivité sur OCS

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