La machine folle contre les herbes vives

25 janvier 2016 / Maël Normand



Une machine infernale, aux yeux d’un enfant, s’attaque tel un dragon aux mauvaises herbes d’un boulodrome. La technique anéantit la nature dans ce conte poétique offert par un lecteur. Mais sous la cendre, la vie renaît et suit son cours.

Maël Normand est un lecteur de Reporterre.


« Sacrée bécane ! » Je lève la tête. Deux curieux se tiennent en face de moi, intrigués par mon engin. Je ne peux qu’acquiescer : sacrée bécane. Elle s’appelle Herbiogaz City, elle est rouge Ferrari, elle a un guidon d’Harley, un allumeur piézo, et une bouteille de gaz qui sustente une rampe de cinq brûleurs et un lance-flammes manuel. C’est un « désherbeur » thermique, digne héritier de la grande tradition des techniques de lutte contre les mauvaises herbes, ou adventices, c’est selon.

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Sus aux herbes ! L’Herbiogaz en pleine action

Tandis que le père considère la fiche technique avec un léger sourire traduisant une certaine perplexité, le fils – pas plus haut que mon « désherbeur » – fixe les flammes avec des yeux inquiets. Une jeune pousse de plantain lancéolé tremble au souffle chaud des chalumeaux qui s’approchent. Elle s’embrase en une fraction de seconde tel un feu follet, puis retombe au sol, carbonisée. Sinistre spectacle. L’enfant lève son regard vers les vieux bouleaux blancs craquelés. Eux semblent hors d’atteinte. Tant mieux. J’éteins.

 Sa progéniture vivra, comme ses aïeux ont vécu

La perplexité et l’inquiétude de mes visiteurs me font beaucoup de bien, me réconfortent. Cela fait plus deux jours que je désherbe le boulodrome, que les jeunes pâturins, avoines, véroniques et renoués périssent sous mes flammes. C’est long. Assez long pour cogiter. Assez long pour qu’un sentiment bizarre s’insinue dans mon esprit. Un malaise que je partage maintenant avec ce monsieur grisonnant aux traits bienveillants et son fils emmitouflé dans ses habits d’automne. À notre droite, le vert chlorophyllien du vivant, à gauche, le noir charbonnier du néant. La vie et la mort. Nous nous tenons sur une frontière étrange, emplie d’une amertume abstraite, d’un non-sens vertigineux.

« Ah ! ça fait propre ! » m’a lancé hier le président du club de pétanque. Agent espace vert pour vous servir, m’sieur le Président ! Un magnifique sable de carrière gris anthracite ponctué d’une composition de tâches noires irrégulières aux subtiles nuances de verts… Un travail d’artiste. Un savoir-faire qui permet au contribuable d’évoluer en toute tranquillité dans l’espace public sans risquer de se faire agresser par une herbe folle. « Un bon coup de Round up et vous vous feriez moins chier, quand-même », a-t-il ponctué, songeur. J’en avais presque oublié que ma machine démoniaque avait au moins cette vertu de laisser les écosystèmes de nos nappes phréatiques peinards.

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Cendres.

À la musique de la brise dans les dernières feuilles de bouleaux, à la lumière jaune érable de novembre, nos trois visages s’accordent sur le même air. Un air de mélancolie. Contrairement au président, nous nous taisons. Le rouge-gorge perché sur son frêle rameau de charme semble décontenancé lui aussi. La mésange, moins sentimentale, papillonne de grillade en grillade, se délectant des graines que je lui ai cuisinées. Si le petit avait eu quelques années de plus et si mon engin pyromane ne m’attendait pas pour achever le génocide, nous serions tout les trois allés boire une pinte quelque part, en silence. Pour digérer l’absurde, diluer le tragique, retrouver cette légèreté qui aide à prendre congé des aberrations du quotidien.

« C’est efficace ? » demande soudain l’homme, dans un moment de pragmatisme inattendu. Non… Je ne crois pas. Enfin, à court terme, oui… La plante crame et meurt, bien sûr, et c’est bien le but, mais… Efficace à court terme, voilà. On est très compétent dans le domaine de l’efficacité à court terme, c’est une certitude. Binette, Round up, thermique. Charbon, pétrole, solaire. À chaque problème, sa solution et quand la solution est un problème, la science trouvera une solution. Le défunt plantain lancéolé, lui, s’en fout. Les problèmes et les solutions sont une affaire d’homme, la Nature suit son cours, sa progéniture vivra, comme ses aïeux ont vécu. Et il semblerait que ma bécane lui file un petit coup de main pour enchanter les lendemains de sa famille plantain.

Les graines crient de joie 

Les graines attendaient en réalité mon passage et l’haleine chaude de mon dragon pour sortir de leur dormance. Un printemps avant l’heure, rien que pour elles. J’ai aussi observé que chaque plante que j’exterminais était assise sur une petite butte. Un dôme, minuscule, constitué de ses parents, grands-parents, arrière-grands-parents et ancêtres que mes collègues ont brûlés avant moi. Le caveau familial s’est transformé en un savant mélange pérenne de matière organique et de cendres, qui apporteront tous les nutriments nécessaires à la bonne santé de la descendance. Sous la sépulture fertile, lorsque le dragon rugi, les graines crient de joie, je les entends à présent.

J’aimerais dire cela au garçon, qui frémit quand je rallume les chalumeaux. Mais c’est l’heure de la sieste. « Allez viens ! » répète le père. Mais le petit ne décroche pas son regard de ma bécane. « Bonne journée, bon courage ! – Bonne sieste ! » Dans son rêve, je serai le méchant. Debout sur mon dragon, je surgirai de l’horizon, survolant plaines et forêts dans un nuage de fumée. Chaque parcelle de vie sera réduite à néant, alors il faudra courir petit, courir vite droit devant.




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Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. Chapô : Flickr (bleu celt/CC BY-NC-ND 2.0)
. Herbiogaz : Rabaud
. Cendres : Flickr (Marie Guillaumet / CC BY-NC-ND 2.0)

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