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ReportageNature

L’enjeu crucial de la protection du plus grand rapace d’Europe : trouver les nids de gypaètes barbus

Un gypaète barbu.

Pour protéger les nouveaux couples de gypaètes qui s’installent dans les Préalpes suisses, il faut d’abord trouver leur refuge. La longue-vue est de sortie, pour débusquer le nid de ces rapaces discrets.

Cet article est publié en partenariat avec la Revue Salamandre.



Déjà plusieurs heures que se succèdent marche en raquettes dans la poudreuse et longues pauses à scruter de vastes parois rocheuses. Célestin Luisier, coordinateur en Suisse romande pour la Fondation pro gypaète (FPG), visualise enfin le poste d’observation idéal. La chaîne des Préalpes vaudoises s’offre au regard, tandis qu’un renard sautille dans le dénivelé avec une aisance enviable. L’ornithologue veut savoir si un jeune couple de gypaètes barbus, aperçu transportant des branches en octobre, a bâti son nid dans la face nord du massif environnant.

L’enjeu en vaut la chandelle : si un nid est découvert — ce qui serait une première dans le canton —, la FPG alertera les différents acteurs locaux pour éviter tout dérangement du nid entre décembre, début de la ponte, et juin, date de l’envol du jeune.

Célestin Luisier parcourt la montagne à la recherche du nid des gypaètes. © Camille Belsoeur ∕ La Salamandre

Sans mesure adéquate, les couvées risquent d’être dérangées par le survol d’hélicoptères, de parapentistes ou par des coupes de bois. En lente croissance depuis plusieurs années, la population alpine de ce grand vautour, réintroduit en 1991 en Suisse, reste fragile.

Recenser les nouveaux nids est un travail de longue haleine, qui s’apparente à chercher une plume dans une falaise. Pour arriver à ses fins, Célestin passe des centaines d’heures sur le terrain et collabore avec les gardes-faunes et des bénévoles de la fondation.

« Elle est super cette cavité »

Un vaste trou protégé par un surplomb se remarque à droite de la grosse dalle ocre, au milieu de la falaise. Un bon endroit pour le gypaète ? La réaction de l’ornithologue, les yeux derrière ses jumelles, ne tarde pas. « Elle est super cette cavité », annonce-t-il en dépliant son télescope.

L’excitation gagne Célestin quand il croit deviner des branchages dans l’obscurité du surplomb avec l’oculaire qui grossit 60 fois. « Cela ressemble bien à un nid de gypaètes et il y a même une traînée jaunâtre qui fait penser à des fientes, à droite de l’anfractuosité ! » s’enthousiasme-t-il.

L’ornithologue scrute la montagne avec cette puissante longue-vue. © Camille Belsoeur ∕ La Salamandre

Le nid potentiel se trouve à 4 km à vol d’oiseau. Le grossissement n’est donc pas suffisant pour déterminer clairement s’il y a un nid ou non. Célestin décide d’affûter pendant plusieurs heures pour découvrir si des rapaces sortent ou rentrent dans l’abri.

Le temps file et rien de décelable ne se produit sur la face nord, qu’il fixe à s’en abîmer les yeux. Un cri doux détourne son attention : « On dirait un pic épeiche, mais le cri soupire en fin de note, indiquant plutôt le pic tridactyle. » D’une branche d’épicéa, c’est bien le rare tridactyle qui s’envole… L’entracte est terminé.

Le long-métrage reprend quand, pendant trois secondes seulement, le biologiste voit un gypaète filer entre deux sommets. C’est déjà fini. Quelle barbe ! Puis, le soleil qui file vers l’ouest projette enfin ses rayons dans la cavité. Célestin pointe de nouveau son télescope vers le lieu de tous les espoirs. Verdict ? « Ce que je prenais pour des branches ne sont en fait que des pierres. Il n’y a pas de nid là-dedans… » Déception, cela fait partie du métier.

« Ils regagnent [leur nid] avec d’infinies précautions »

Dans le canton de Vaud, la présence d’individus nicheurs est suspectée depuis plusieurs années, sans résultat pour le moment. Les gypaètes se laissent aisément admirer en vol. Mais dans le proche périmètre de l’aire, ils sont craintifs et discrets. Eux-mêmes n’ont pas de prédateurs, mais la ponte et l’oisillon juste éclos en ont de nombreux.

« On peut voir les adultes voler le long d’une face sud pendant des années et ne pas réussir à trouver leur nid situé derrière, face nord, car ils le regagnent avec d’infinies précautions », raconte Célestin Luisier.

Parmi les menaces naturelles pour le jeune casseur d’os, le grand corbeau tient une place importante. Intelligent, ce vigile vit lui aussi dans les falaises et connaît chaque nid de rapace. Si un œuf ou un petit est laissé sans surveillance pendant quelques minutes par ses deux parents — lors d’un dérangement d’origine humaine par exemple —, cela suffit au corvidé de l’envergure d’une buse pour en faire son repas.

Pour découvrir enfin la première installation du gypaète dans le canton, Célestin Luisier devra donc patrouiller encore tout ce printemps.



Garder ses distances 

Le taux d’échec des nidifications de gypaètes est supérieur en Suisse romande à celui des Grisons, dans l’est de la Suisse — où se situe une importante population. L’explication est assez simple. Canton le moins densément peuplé, les Grisons offrent aux vautours une belle tranquillité. Alors que vers l’ouest, la pression humaine est plus forte. Ce qui provoque de nombreux dérangements lorsque les parents couvent.

L’un des points noirs concerne les photographes et vidéastes. « Il est essentiel de faire des images sans mettre en danger les gypaètes, avertit Célestin Luisier. Ces oiseaux sont très populaires. Et beaucoup de gens s’approchent trop près sans se poser de questions. Au Tessin, on a eu le cas d’une première nidification qui a échoué, car des photographes stationnaient à 40 m du nid pendant toute la durée de la couvaison. » La FPG conseille de ne pas s’approcher à moins de 500 mètres d’un nid occupé.



La Salamandre, n° 293 — avril - mai 2026.

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