« Le problème, c’est la masse » : le surtourisme abîme le piton de la Fournaise
Le 19 janvier au matin, après une première éruption, des centaines de personnes sont rassemblées sur tout le rempart du volcan. Les gendarmes empêchent les personnes de se déplacer plus loin en raison des émanations toxiques. - © Romain Philippon / Reporterre
Le 19 janvier au matin, après une première éruption, des centaines de personnes sont rassemblées sur tout le rempart du volcan. Les gendarmes empêchent les personnes de se déplacer plus loin en raison des émanations toxiques. - © Romain Philippon / Reporterre
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À La Réunion, les deux éruptions du piton de la Fournaise survenues en 2026 ont attiré de nombreux spectateurs. Mais la surfréquentation du site et les comportements à risque mettent à mal une biodiversité déjà fragile.
Piton de la Fournaise (La Réunion), reportage
Verre, aluminium, plastique, mégots et une multitude de mouchoirs. Du parking jusqu’au début du sentier qui descend vers le volcan, de nombreux déchets bordent le chemin rocailleux. Le site du piton de la Fournaise vient de rouvrir après deux éruptions en début d’année particulièrement spectaculaires.
Touristes et locaux se pressent pour visiter ce site emblématique de La Réunion, le plus visité de l’île, avec en moyenne 350 000 personnes par an sur le point de vue panoramique du pas de Bellecombe-Jacob. Déjà, les traces de leur passage se multiplient, comme les inquiétudes pour l’équilibre écologique du lieu.
Le volcan fait partie de la culture locale, de l’identité réunionnaise. Quand il se réveille, une sorte d’effervescence s’empare de l’île. « Les anciens avaient peur du volcan, il y avait des légendes. Aujourd’hui, les Réunionnais n’en ont plus peur. Quand il y a une éruption, c’est cool », affirme Didier Permalnaïck, un enseignant venu avec sa famille pour la réouverture de l’enclos, l’espace autour du volcan.
Menaces écologiques
L’éruption, qui s’est terminée mi-avril, a duré deux mois. Le parcours de la lave a permis une observation facile : il était visible depuis la « route des laves », qui longe le flanc sud-est du volcan. Quand les coulées sont apparues et se sont dirigées vers l’océan, une foule de spectateurs s’est pressée tous les jours pour profiter du spectacle, certains restant sur la route, d’autres s’approchant parfois en bravant les interdits.
Dans les médias et sur les réseaux sociaux, les vidéos de la lave au contact de l’océan tournaient en boucle. « Il n’y a pas que des touristes pendant l’éruption, les Réunionnais y vont aussi, assure Didier. On en a déjà vu beaucoup et ce qui est important maintenant, c’est d’emmener nos enfants, pour leur montrer et les sensibiliser au patrimoine naturel. » L’enseignant se souvient, le sourire aux lèvres : « Nous, avant, quand on était petit, on jouait dans la lave. » Cette phrase, beaucoup de créoles la répètent. Si l’encadrement est de plus en plus restrictif sur le papier, dans les faits, les autorités ne verbalisent pas les individus qui contournent les barrières et s’approchent des coulées.
Pourtant, la surfréquentation du massif du volcan pendant et après l’éruption porte d’importantes menaces écologiques. La première, selon le Parc national de La Réunion, ce sont les espèces exotiques envahissantes, introduites par les humains de manière intentionnelle ou accidentelle. Sous les semelles ou collées aux vêtements, les graines de ces espèces peuvent facilement être transportées. « À La Réunion, c’est la plus grande menace pour la biodiversité », déclare Lorraine Masini-Condon, chargée de mission Fréquentation durable au sein du Parc national de La Réunion.
« C’est quelque chose qu’on surveille particulièrement sur le massif du volcan. La pratique du hors sentier, qui est plus élevée au volcan qu’ailleurs, engendre des risques d’introduire davantage d’espèces exotiques envahissantes dans le milieu. Quand il y a du monde pendant une éruption, le risque est forcément plus important. »
Hélicoptères touristiques et drones
Il n’y a pas que les végétaux qui menacent la faune et la flore du volcan, il y a aussi les rats. Les rongeurs prolifèrent grâce aux déchets des visiteurs. « Les gens pensent que les matières organiques, déjections et déchets type fruits et peaux de banane, se biodégradent comme dans un jardin, sauf que les conditions climatiques ne permettent pas une dégradation rapide », explique la chargée de mission.
Avec l’altitude, la décomposition est ralentie et avant que le déchet ne puisse disparaître, les rongeurs ont pu se nourrir. La présence de nombreux rats vient perturber l’équilibre du milieu et affecte les autres espèces présentes. « Les rats prédatent les juvéniles des geckos, les œufs des oiseaux, leurs poussins, et même les adultes qui couvent », déplore Lorraine Masini-Condon. Or, sur le massif du volcan, il y a des pétrels noirs, une espèce d’oiseaux marins endémiques de La Réunion en danger critique d’extinction.
Les rats ne sont pas les seuls à perturber les pétrels noirs. Surtout en période éruptive, la multitude d’hélicoptères touristiques et la présence toujours plus importante de drones dérangent cette espèce. « Les pétrels noirs vont considérer les drones et les hélicoptères comme des prédateurs. Ils vont rester dans leur nid, être stressés, ne pas se nourrir, ne pas se reproduire, ni chercher de partenaire. Forcément, cela a des conséquences sur la survie de l’espèce », alerte Lorraine Masini-Condon.
L’éruption de février a été massivement relayée par les médias et sur les réseaux sociaux. L’interdiction de faire voler les drones n’a pas empêché ces derniers de sillonner le ciel et d’abreuver les journaux télévisés, Instagram et TikTok de leurs images. Pour cause : la lave n’ayant pas rencontré l’océan depuis près de vingt ans, l’événement était exceptionnel. L’Office national des forêts (ONF) a réalisé des comptages les soirs de forte affluence, ce sont entre 5 000 et 10 000 personnes qui se sont déplacées pour voir la lave se jeter dans l’océan.
L’ONF a pu également recenser le nombre de véhicules présents sur le site du volcan lors de la première éruption de 2026, le 18 janvier. L’événement a été relativement bref (trente-trois heures) et, pourtant, l’écocompteur situé sur la route du volcan a enregistré 3 700 véhicules, soit deux fois plus que d’habitude.
Les réseaux sociaux ont changé la donne
Nicolas Villeneuve, ancien directeur de l’Observatoire volcanologique du piton de la Fournaise (OVPF) a travaillé sur la fréquentation du volcan lors des éruptions. « On va avoir jusqu’à +900 % de voitures lors d’une ouverture de fissure sur le flanc nord et +400 % sur le flanc sud », dit le volcanologue.
Pour lui, l’attractivité du volcan a toujours été importante, mais les réseaux sociaux ont changé la donne. « Avant, ceux qui s’approchaient de l’éruption étaient des amateurs de montagnes suréquipés. Ce type d’aventurier existe toujours, mais aujourd’hui tout le monde veut y aller, veut faire des images. Le problème, c’est la masse. De petits chemins deviennent des sentiers de 2 mètres de large et les déchets arrivent partout sur le site, c’est un désastre. »
« Le problème, c’est la masse »
Kevin de Berterèche fait partie de ces « aventuriers » modernes présents sur les réseaux sociaux. Il se rend dans les lieux les plus dangereux du volcan, au bord d’un cratère qui crache de la lave ou à quelques centimètres d’une rivière de roche en fusion, muni d’un casque de pompier et d’une combinaison ignifugée. « Je sais les risques que je prends et je prépare mon matériel pour ne pas altérer le milieu », affirme-t-il. Kevin dément toute responsabilité dans l’affluence des personnes au volcan : « Les gens sont libres de prendre des risques et je ne pense pas inciter qui que ce soit à faire comme moi. »
En revanche, le créateur de contenus pointe du doigt l’absence de réglementation des hélicoptères touristiques au sein du Parc national de La Réunion. En cœur de parc, le survol est interdit en dessous de 1 000 mètres, mais au-delà, aucune réglementation ne protège l’espace aérien du site du volcan.
Responsabilisation des visiteurs
Lorraine Masini-Condon regrette cette absence d’encadrement : « Même à une certaine altitude, les hélicoptères peuvent être une nuisance pour la faune. » Elle reconnaît cependant que le Parc national de La Réunion doit davantage sensibiliser les usagers, notamment sur les déchets organiques.
De son côté, l’ONF, chargé de la gestion des déchets au volcan, assure faire des efforts. « Nous faisons déjà beaucoup de ramassage sur les aires d’accueil, là où il y a du pique-nique, mais nous ne pouvons pas mobiliser de moyens supplémentaires pour effectuer des ramassages sur les sentiers, déclare Benoît Loussier, directeur régional de l’ONF. Nous ne pouvons pas être derrière chaque randonneur. Globalement, les usagers ont de bonnes pratiques, mais avec une telle affluence, il y a forcément de mauvais comportements. On a besoin que les usagers fassent le nécessaire de leur côté et ramassent leurs déchets en milieu naturel. »
L’absence de poubelles sur les parkings du volcan illustre cette volonté de responsabilisation des visiteurs. En attendant, les déchets s’éparpillent et c’est la terre qui en paye le prix.