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La méthanisation, une bonne solution menacée par le gigantisme

22 décembre 2014 / Lorène Lavocat (Reporterre)

C’est une question de taille : conçue comme une industrie, la méthanisation est dommageable. Pensée à l’échelle d’une exploitation, elle peut être bénéfique pour l’environnement et pour les paysans.

- Ardennes, Morbihan, reportage

Trois coupoles gonflées de gaz. Sur un écran, défilent des chiffres rouges. L’unité de méthanisation de la ferme Oudet, dans les Ardennes, a des airs d’observatoire astronomique.

Chaque matin, Antoine Oudet se rend dans l’étable, où soixante-dix vaches laitières mâchent du foin. Puis il va nourrir une autre panse, énorme celle-ci. Le méthaniseur. Lisier, fumier, herbe, patates. « La méthanisation est une suite logique de l’élevage, dit-il. C’est un vrai travail de paysan. »

Depuis douze ans, ce pionnier produit de l’électricité et de la chaleur à partir des déjections de son troupeau. Car un méthaniseur fonctionne comme un système digestif. A partir de matières organiques, il fabrique des gaz, dont du méthane, et un produit humide riche en azote, appelé digestat. Le méthane est ensuite utilisé pour produire de l’électricité et de la chaleur.

A l’autre bout de la France, dans le Morbihan, Jean-Marc Onno élève des porcs. Il consacre en moyenne quarante heures par semaine à son méthaniseur d’une puissance de 350 kilowatts (kW). Mais il ne se plaint pas : « Nous avons pu embaucher, et moi, je gagne mieux ma vie, je suis plus cool dans ma gestion financière. » Grâce à la production de chaleur, il cultive des champignons biologiques, avec une quinzaine de salariés. « Ça nous permet de nous diversifier et de consolider notre activité ».

Pour les agriculteurs, l’intérêt de la méthanisation est triple, résume Julien Thual, de l’Ademe : « Elle valorise les déchets agricoles et les effluents d’élevage, produit un engrais de qualité, et assure un revenu complémentaire via la vente d’électricité ». Cependant, on ne comptait début 2014 en France qu’à peine 150 unités en fonctionnement.

« Environ un tiers des unités n’est pas rentable », explique Jacques Pasquier, de la Confédération paysanne. Car installer un méthaniseur coûte cher. Cuves hermétiques, moteur de cogénération… Entre 6.000 et 9.000 € par kW électrique. Soit plus d’un million d’euros pour un modèle de 200 kW. « Quel paysan peut se payer ça ? », interroge M. Pasquier. Il redoute une financiarisation de l’agriculture, à travers l’arrivée d’entreprises et de capitaux industriels.

Antoine Oudet, qui vend chaque année 220 000 € d’électricité, ne voit pas les choses sous le même angle : « Le chèque d’EDF est un revenu non négligeable et garanti, contrairement au lait ou aux céréales. » Autre intérêt : brûler le méthane, qui est un puissant gaz à effet de serre, réduirait l’impact sur le climat de l’activité agricole. Sauf s’il y a des fuites : « 7 à 10 % du méthane s’échapperait des installations, déplore Geroges Baroni, de la Confédération paysanne. Or l’impact de ce gaz sur l’effet de serre est vingt-cinq fois plus fort que pour le carbone. » Pourtant, d’après le ministère de l’Agriculture, « une unité moyenne de méthanisation agricole permet une réduction des émissions de près d’un millier de tonnes équivalent CO2 ». Fort de ce constat, la loi sur la Transition énergétique a fixé l’objectif de 1.500 méthaniseurs en 2020.

Le tabou des cultures énergétiques

Avec près de 8.000 unités en marche aujourd’hui, les Allemands se sont lancés bien avant nous dans l’aventure. « Dès 2004, le gouvernement a mis en place des bonus en faveur des cultures énergétiques », dit Aurélie Chevalier, qui travaille pour l’entreprise allemande MT-Energie. C’est que les céréales produisent en moyenne huit fois plus de méthane que les déjections animales. Résultat : en quelques années, les champs se sont couverts de maïs.

« 820.000 ha, soit un tiers de la surface agricole, ont été dédiés à la méthanisation, au lieu de produire de la nourriture », dénonce George Baroni. Le prix des terres s’est envolé, et le pays doit même importer des aliments pour ses troupeaux. Aujourd’hui, les Allemands mettent un coup de frein. Et la loi sur la Transtion énergétique a interdit en France l’utilisation de cultures céréalières pour fournir les méthaniseurs.

Le spectre des mille vaches

Un millier de bovins, huit millions de litres de lait, et une puissance électrique de 1 .500 kW. Les proportions pharaoniques du projet des Mille vaches, dans la Somme, donnent le tournis. « M. Ramery, le propriétaire de l’exploitation, peut casser les prix du lait parce qu’il touchera un gros chèque d’EDF, déplore Jacques Pasquier. La méthanisation conforte l’élevage industriel. » Va-t-on voir se multiplier d’immenses cheptels, élevés hors sol pour produire de l’électricité, et, accessoirement, du lait ? Car la loi de transition énergétique ne fixe pas de seuil de capacité pour les méthaniseurs.

« La méthanisation doit s’adapter aux moyens et à la taille de la ferme, et pas le contraire », dit Bruno Mahé, de l’Agence locale de l’énergie des Ardennes. Un avis partagé par la Confédération paysanne, qui encourage le développement des petites unités, inférieures à 70kW. « Oui à l’autonomie énergétique des fermes, non à l’industrialisation », résume Jacques Pasquier.




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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Cet article fait partie du dossier sur la biomasse réalisé par Reporterre en partenariat avec Les Amis de la Terre. Il est publié dans Le Courrier de la baleine et sera publié progressivement sur Reporterre.

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