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Entretien — Numérique

La numérisation des copies du Bac est « une évolution dangereuse et imposée »

Des copies de bac numérisées ? Jeanne Burgart Goutal, professeure de philosophie, fulmine. Elle y voit le dernier avatar d’une « transition numérique imposée à marche forcée » au monde de l’enseignement et à l’ensemble de la société.

Jeanne Burgart Goutal est professeure de philosophie dans un lycée à Marseille, et autrice du livre Être écoféministe : théories et pratiques (éd. L’Échappée, 2020). Avec plusieurs enseignants de l’académie d’Aix-Marseille, elle dénonce les « conditions inadmissibles » dans lesquelles se déroulent cette année l’épreuve de philosophie du baccalauréat, ce jeudi 17 juin.


Reporterre — Les conditions de correction de l’examen de philo sont « absolument contraires à [votre] éthique », affirmez-vous.

Jeanne Burgart Goutal – Cette année, nous avons connu une disparité énorme dans les conditions d’enseignement. Certains élèves ont eu cours tous les jours, d’autres une semaine sur deux et certains lycées ont dû fermer pendant plusieurs semaines. Il y a donc clairement une rupture de l’égalité républicaine. Or on nous demande de corriger des copies anonymes sans aucun moyen de savoir le degré de préparation de l’élève. Ça n’a aucun sens d’évaluer de telles copies, ce ne peut pas être équitable. Et ce d’autant plus que cette année, l’épreuve de philo compte pour du beurre : sur deux notes obtenues – celle du contrôle continu et celle de l’épreuve – la meilleure sera retenue. La plupart des élèves abordent donc l’examen en étant très démotivés. Tout ça donne l’impression qu’on va noter à l’aveugle, au pif.



Vous pointez plus particulièrement la numérisation des copies « écologiquement désastreuse ; pédagogiquement dommageable ; socialement injuste ; philosophiquement absurde ». Est-ce si catastrophique ?

C’est très problématique. Corriger une copie de philo exige un certain type de lecture si on veut bien faire notre job. On a besoin de manipuler le papier, de comparer les copies entre elles. Et d’être concentré. Or des études montrent que les facultés de lecture attentive sur écran sont moindres que sur papier. Il nous semble donc difficile de travailler sérieusement sur une copie numérique.

Par ailleurs, la numérisation pose de graves problèmes environnementaux, il s’agit d’ailleurs d’un sujet abordé dans nos cours avec les élèves. On nous demande de participer à une évolution technologique tout en enseignant que cette évolution est nocive. Cette injonction contradictoire rend fou !

Le coût écologique du numérique est croissant — ici, un datacenter de Google, dans l’Iowa (Etats-Unis). FlickrCC BY 2.0 / Chad Davis

Plus globalement, depuis un an, la transition numérique est imposée à marche forcée à l’ensemble de la société : télétravail, téléfac’, enseignement numérique... Sans réflexion collective ni consultation de l’ensemble des citoyens pour statuer sur ces évolutions profondes. Nous sommes mis devant le fait accompli : nous avons découvert il y a quinze jours par une lettre des inspecteurs que nous devions corriger en ligne, sans même avoir été formé au logiciel dédié.

Ça peut paraître risible de lutter pour quelques copies du bac, mais pour nous, il s’agit d’un projet plus global : numériser des pans entiers de l’enseignement. En clair : il s’agit par l’intelligence artificielle de rendre les profs et la relation humaine superflus. Déjà, le logiciel de correction peut faire des analyses de données dans les copies ; on peut supposer qu’un des buts, à terme, est de créer une intelligence artificielle capable de corriger les copies toute seule. Ça n’est pas de la paranoïa, ce sont des évolutions dangereuses qu’il faut pouvoir questionner.



Concrètement, comment allez-vous agir ?

Nous voulons médiatiser le problème car la numérisation n’est pas une lutte corporatiste mais un combat qui nous concerne tous. Entre profs, on réfléchit à des moyens d’actions qui ne nuiraient pas aux élèves. Tout en sachant qu’un acte de désobéissance civile [comme faire grève ou refuser de corriger des copies] implique des sanctions significatives.



En tant que professeure de philosophie, comment abordez-vous l’écologie ?

Le nouveau programme comporte tout un chapitre sur la notion de nature, alors que jusqu’ici seule la culture était étudiée. Il y a ainsi des renouvellements intellectuels importants autour de l’intelligence du vivant, du fonctionnement des écosystèmes. On sort peu à peu d’un dualisme cartésien pour questionner la place de l’humain dans la nature. En cours, on parle aussi de la notion de technique. Il ne s’agit pas de faire un catéchisme écolo auprès des élèves ou de les « convertir », mais de leur présenter des pensées différentes et d’éveiller leur esprit critique sur ces sujets.



Que nous apporte la philosophie pour penser la crise écologique ?

La philo est une matière où on élève les facultés de penser des jeunes. On éveille leur esprit critique, on leur apprend à lire entre les lignes, à problématiser des questions, à développer un esprit d’analyse et de raisonnement, pour ne pas gober n’importe quel propos. Il s’agit d’une arme indispensable contre la propagande.

Dans l’ensemble de la société, les débats deviennent ultraviolents. On part vite dans des polémiques très conflictuelles. Dans la classe de philo, on peut civiliser le désaccord. Les élèves peuvent y exprimer des points de vue divergents, tout en apprenant à séparer le désaccord de la guerre : on peut ne pas être d’accord et dialoguer, se respecter. À Marseille, les classes sont très mixtes socialement et culturellement, il est central de créer un espace où on peut discuter.



Quels pourraient être des sujets « écolos » du bac de philo ?

Cette année, j’ai proposé à mes élèves de réfléchir sur plusieurs problématiques écologiques : l’être humain fait-il partie de la nature ? Le développement technique est-il vraiment un progrès ?

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