« Je suis prêt à ce que ma carrière s’arrête » : un chercheur pénalisé pour sa thèse sur la « désescalade numérique »
Le chercheur en informatique devait soutenir lundi 1ᵉʳ juin 2026 sa thèse intitulée « Désescalade numérique : recherche-action au sein de l'écosystème grenoblois ». - © Pablo Chignard / Reporterre
Le chercheur en informatique devait soutenir lundi 1ᵉʳ juin 2026 sa thèse intitulée « Désescalade numérique : recherche-action au sein de l'écosystème grenoblois ». - © Pablo Chignard / Reporterre
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À quel point peut-on critiquer le numérique lorsqu’on étudie dans un laboratoire de recherche en informatique ? Après que l’université Grenoble Alpes a interdit la soutenance de thèse d’Achille Baucher, les soutiens se multiplient.
Grenoble (Isère), reportage
Devant le bâtiment, une plaque affichant le portrait d’un jeune homme souriant entouré d’une couronne de lierre a été posée. On peut y lire « Achille Baucher, martyr de la Recherche ». Tout autour, des bougies et des lettres de soutien ont été disposées. Cette mise en scène symbolise la mort annoncée de la carrière académique du doctorant de 27 ans.
Après plus de trois ans de travail, le chercheur en informatique devait soutenir lundi 1ᵉʳ juin sa thèse intitulée « Désescalade numérique : recherche-action au sein de l’écosystème grenoblois ». Quinze jours avant l’échéance, le Collège des écoles doctorales, en délégation du président de l’université Grenoble-Alpes, lui en a refusé le droit.
En cause : « Le contenu de la recherche présenté ne relève pas des mathématiques appliquées, la discipline d’inscription de la thèse. » Suivant cette logique, ce travail serait lié à d’autres domaines, comme les sciences sociales ou la philosophie, et il aurait donc dû être coencadré par des enseignants de ces disciplines.
Sauf que c’est précisément l’objet de la thèse d’Achille Baucher : une réflexion critique sur le numérique à partir du laboratoire de l’Institut d’informatique et mathématiques appliquées de Grenoble (Imag). Totalement à rebours des thèses habituelles dans ce domaine de recherche, la sienne ne comporte ni équation, code ou algorithme.
Une thèse qui dérange
Elle ne promet pas non plus de nouvelles méthodes plus performantes pour que les capteurs identifient les émotions d’un groupe de personnes, ni pour formuler des réponses automatiques pour les gynécologues en consultation, ni pour permettre aux voitures autonomisées de repérer les piétons.
Sa thèse s’articule autour d’une question centrale : « Face à l’accroissement continu du numérique dans nos vies et à ses conséquences sociales et écologiques dramatiques, comment lutter contre ce déferlement depuis les laboratoires de recherche en informatique ? »
En dépit de l’interdiction de l’université, le jeune chercheur et le jury ont choisi de maintenir la soutenance à la date prévue au sein du laboratoire de l’Imag. Et ses soutiens sont venus en nombre pour assister à cette soutenance « sauvage ». Devant l’imposant bâtiment noir, plus d’une cinquantaine de personnes s’est réunie en avance pour partager les plats véganes de la cantine autogérée la Tambouille.
Pas très loin d’Achille Baucher, occupé aux derniers préparatifs de sa présentation, son directeur de thèse, Romain Couillet, professeur des universités et chercheur en mathématiques appliquées, distribue les exemplaires imprimés du manuscrit. Depuis quinze jours, il est « le président du comité de soutien » de son étudiant.
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« Refuser la soutenance d’une thèse quinze jours avant la date prévue alors qu’elle a passé toutes les étapes de validation par ses pairs — du comité de suivi annuel jusqu’aux deux rapporteurs — c’est complètement inédit. C’est un cas d’abus de pouvoir majeur », dit-il.
Il en est certain : affirmer que la thèse relève d’autres disciplines n’est qu’un prétexte. « Cette thèse ne se limite pas à mesurer l’empreinte carbone du numérique : elle en questionne les fondements, les finalités et les implications politiques dans une université qui encourage de plus en plus les recherches en intelligence artificielle, en physique quantique et dans les technologies de pointe. Forcément, ça ne plaît pas. »
Des pressions croissantes contre les voix discordantes
D’autant que l’université Grenoble Alpes entretient des liens étroits avec les industries locales de la microélectronique, que beaucoup d’étudiants rejoignent après leurs études. À commencer par STMicroelectronics et Soitec, deux entreprises spécialisées dans la production des semi-conducteurs, des composants utilisés pour fabriquer des micropuces utilisées dans le domaine militaire. « Autour de Grenoble, des entreprises du numérique contribuent à la fabrication d’armes, pourtant, on n’en parle jamais », pointe Romain Couillet.
Cet évènement, loin d’être isolé, s’inscrit dans un contexte de pression de la part de l’université envers Achille Baucher et son directeur de thèse en raison de leurs travaux depuis trois ans. Ainsi, le doctorant n’a plus accès depuis deux mois au laboratoire de l’Imag où il travaillait. Le site, classé en zone à régime restrictif, lui est interdit suite au refus du fonctionnaire sécurité défense, le représentant du ministère de l’Intérieur au sein de l’université.
« Autour de Grenoble, des entreprises du numérique contribuent à la fabrication d’armes »
Autre exemple en janvier avec l’annulation d’un séminaire intitulé « Grenoble, l’Imag et les armes », organisé par Romain Couillet et consacré aux liens entre les laboratoires de recherche et l’armement. La présidence de l’université a annulé l’évènement quelques heures avant, invoquant un risque de trouble à l’ordre public.
L’enseignant-chercheur raconte qu’il a lui aussi fait l’objet de mesures de mise à l’écart en raison de ses prises de position. « J’ai été retiré d’une liste de diffusion interne consacrée à la recherche en informatique et écarté de mon équipe de recherche après avoir appelé à prendre du recul avant de candidater à un nouvel appel à projet de 73 millions d’euros sur l’intelligence artificielle. »
Soutien du jury et des Scientifiques en rébellion
Au-delà de son directeur de thèse, Achille Baucher a reçu le soutien unanime des membres de son jury qui, malgré l’interdiction, ont fait le déplacement. Pour Hugo Raguet, enseignant-chercheur en informatique à l’Insa Centre-Val de Loire et à l’université de Tours, il ne fait aucun doute que ce travail relève bien de l’informatique.
« Cette interdiction unilatérale illustre à quel point, depuis quelques années, la recherche n’est plus organisée de façon collégiale avec les chercheurs. » Pour lui, cette thèse a le mérite de poser des questions que le monde académique élude trop souvent : « Ça fait plus de vingt ans que l’on voit bien que le numérique détruit l’environnement mais on continue sans s’interroger sur la finalité de ce que nous produisons. »
Attablée un peu plus loin, Andrée De Backer, un badge des Scientifiques en rébellion accroché à sa blouse, est venue depuis Paris pour soutenir le doctorant — qu’elle ne connaît pas. La chercheuse en science des matériaux pour le nucléaire dit s’être reconnue dans ses questionnements.
« C’est courageux de remettre en question le système depuis l’intérieur et perturber des évidences. Dans mon domaine, je me demande parfois si ce que nous faisons répond vraiment aux objectifs que nous prétendons poursuivre. » La scientifique voit également dans la mobilisation une source d’espoir : « Seul face à l’administration, c’est écrasant, à plusieurs on retrouve de la capacité d’agir. »
Une recherche « qui sort du jargon académique »
À côté d’elle, David Barbe n’appartient lui pas au monde de la recherche. À 54 ans, cet ouvrier fraiseur dans l’industrie, également engagé chez Terres de liens, la Confédération paysanne et Stop Micro, a pris le temps de venir sur sa pause déjeuner. Car ce qu’il apprécie dans la démarche d’Achille Baucher, c’est d’associer le reste de la société — au-delà des scientifiques — à ses recherches.
« Dans mon métier, j’utilise des outils pour fabriquer des pièces très variées, du médical à l’armement. On nous demande de produire sans s’interroger sur l’usage final. Mais parce qu’on peut faire quelque chose, doit-on forcément le faire ? »
Une réflexion partagée par Dora (le prénom a été changé), militante au sein de Stop Micro Grenoble, comme Achille Baucher. Selon elle, s’informer sur les choix technologiques ne devrait pas être réservé aux seuls scientifiques. « Ce qu’apporte Achille, c’est une recherche qui sort du jargon académique et permet à davantage de gens de comprendre les enjeux », dit-elle.
Par exemple, sur les mobilisations contre les agrandissements des usines de STMicroelectronics et de Soitec : « Au départ, peu de personnes connaissaient les enjeux liés à la consommation d’eau pour fabriquer les semi-conducteurs. »
« Je suis prêt à ce que ma carrière académique s’arrête »
Le déjeuner terminé, c’est maintenant l’heure de la soutenance. Environ 150 personnes se pressent pour rejoindre un petit jardin situé à l’intérieur du bâtiment. La soutenance n’étant pas officielle, le format ne l’est pas davantage. Après avoir salué, non sans ironie, le « courage » de la direction de l’Institut, Achille Baucher développe pendant quarante-cinq minutes, face au jury, un exposé singulier, avec des bulles de savon, une tartine de pâte à tartiner et une boule de pétanque.
Il évoque notamment une « confusion monumentale » au sein de l’Imag, estimant que les chercheurs ne se questionnent pas suffisamment sur la finalité de leurs travaux, avant de conclure par une formule provocatrice appelant à fermer l’institut.
« Je suis prêt à ce que ma carrière académique s’arrête, je connaissais les risques, dit-il, car les enjeux sont bien supérieurs à mon cas personnel. Mais je suis content car près de la moitié du public était des membres de l’Imag, preuve que le sujet les intéresse », sourit le doctorant à l’issue de sa présentation.
Contactée, la direction de l’université n’a pas répondu à nos questions.
Après la publication de cet article, des chercheurs en informatique ont écrit à Reporterre, pointant le manque de rigueur scientifique de la thèse d’Achille Baucher, estimant que celle-ci n’était pas recevable en l’état car elle consistait en une « critique systématique, non sourcée ».
Le doctorant reconnaît que son travail « dépasse le cadrage académique commun qui est précisément une des sources du problème et dans lequel il ne me semblait pas possible de dissiper des illusions majeures concernant le rôle de la recherche en informatique ». À la question de savoir s’il considère son travail comme un acte politique fort plutôt qu’un véritable travail académique, il répond par une autre question : « Mon travail doit-il, ou non, être accepté dans la case disciplinaire de l’informatique ? C’est ce que s’apprêtait à décider mon jury avant qu’on ne les en empêche. »