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ReportagePollutions

La pollution, autre fléau des habitants inondés du Pas-de-Calais

Les inondations ont apporté des déchets potentiellement toxiques à Clairmarais, comme chez Xavier et Geneviève Geysen.

Dans le Pas-de-Calais, les habitants s’inquiètent d’une pollution causée par les inondations de novembre. Des effets néfastes sur les cours d’eau, les sols et la biodiversité sont probables.

Clairmarais (Pas-de-Calais-, reportage

« On n’en voit pas le bout. L’eau s’évacue très lentement et, pendant ce temps-là, détériore notre maison. » En cette fin novembre, Xavier et Geneviève Geysen accusent le coup. Trois semaines après le début des inondations qui ont touché le Pas-de-Calais, certaines communes du marais audomarois ne sont toujours pas tirées d’affaire. C’est le cas de Clairmarais, où habite le couple.

Bottes de pluie et vêtements chauds pour lutter contre un froid mordant, Xavier et Geneviève Geysen s’activent à débarrasser le rez-de-chaussée inondé. À l’arrière de la maison, le jardin demeure totalement immergé, tout comme les champs voisins. « L’eau est montée jusqu’à hauteur de bassin, raconte Xavier Geysen. L’électroménager, la cuisine, la voiture, tout est foutu. L’accumulation d’humidité a aussi imprégné les murs et impacté le plancher de l’étage supérieur. »

Dans cette zone maraîchère, l’eau stagne encore trois semaines après le début des crues. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Outre les dégâts matériels, les conséquences environnementales causées par les inondations commencent à interroger. Avec les fortes précipitations, l’équivalent de six mois de pluie en trente jours, les 370 km de canaux du territoire ont débordé. L’eau s’est infiltrée partout : dans les habitations, les champs et bâtiments agricoles, ou encore les industries en nombre sur le territoire, emportant avec elle énormément de déchets pouvant se révéler toxiques.

Dans l’allée menant au garage de la maison des Geysen, l’eau s’est retirée en laissant la place à un tapis de vase sur lequel une banquette en simili cuir retournée trône tristement. Un sol jonché aussi de toutes sortes de déchets : matières plastiques, légumes, sédiments végétaux, etc. « On ne sait pas d’où ça vient, soupire Geneviève Geysen. L’eau a charrié les déchets des alentours, et les a déposés chez nous. »

De nombreux déchets ont été retrouvés dans l’eau. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Crainte de matières polluantes

Un peu plus loin dans le marais, une bouteille de gaz s’est échouée au bord d’un chemin. Des bidons de gazole vides sont également visibles le long des routes. Des habitants racontent avoir vu des cuves de fioul voyager à la surface de l’eau, laissant craindre la présence d’hydrocarbures.

Dans ce territoire à l’agriculture parfois intensive, la présence de produits phytosanitaires n’est pas non plus à exclure. Avec des conséquences à plus large échelle : via l’Aa, le fleuve alimentant le marais de Saint-Omer, l’eau s’évacue inexorablement vers Dunkerque et la mer du Nord.

« Si le risque existe, on ignore encore si une pollution est avérée, c’est trop tôt pour le dire », explique Agnès Boutel, directrice du Syndicat mixte pour l’aménagement et la gestion des eaux de l’Aa. Selon le Syndicat, des cuves de fioul se trouvant dans des habitations se sont déversées dans les eaux, et d’autres matières potentiellement polluantes peuvent être dans les cours d’eau.

« Avec les fortes précipitations, il y aura un effet de dilution important qui pourrait faire diminuer le risque, ajoute-t-elle. On ne pourra procéder à une campagne d’analyses qu’à partir du printemps prochain, une fois que les sédiments seront retombés au fond des canaux. »

Prolifération d’une plante

La pollution ne fait guère de doute pour Grégory Crowyn, directeur de la Fédération de pêche et de protection des milieux aquatiques : « J’ai encore vu des traces noires dans des prairies la veille, accompagnées d’une odeur de mazout. Il y aura forcément un impact environnemental. Est-ce que la faune a été touchée ? Sans aucun doute. »

À Clairmarais, dans la réserve naturelle nationale des étangs du Romelaëre, le niveau d’eau est revenu à la normale. Les conséquences des inondations inquiètent néanmoins Jean-Denis Ratier, chef de secteur dans la réserve. Sa principale préoccupation : la jussie des marais. Cette plante originaire d’Amérique du Sud a fait son apparition depuis quelques années sur le site naturel. Considérée comme invasive, elle asphyxie tous les autres végétaux lors de son développement. Un fléau pour l’environnement qui pourrait proliférer en raison des inondations.

La prolifération de la jussie serait une catastrophe, selon Jean-Denis Ratier. © Stéphane Dubromel / Reporterre

« On a procédé à quelques arrachages dernièrement, mais on ne peut jamais être certain qu’on en soit débarrassé, explique Jean-Denis Ratier. Jusqu’à présent elle était très localisée, mais avec les inondations, on craint qu’elle se soit dispersée plus largement dans le marais. Ce serait une catastrophe. »

« Un risque pour les cultures »

Autre crainte : la pollution des sols. Si l’eau s’est aujourd’hui évacuée dans une grande partie du marais audomarois, elle a toutefois stagné pendant des jours, voire des semaines. Une lente évacuation due à deux facteurs. D’abord, la topographie du territoire. Situé dans une cuvette, le marais audomarois a accumulé l’eau en provenance du bassin versant. « Même quand l’Aa est en décrue en amont, l’eau vient se stocker en aval et la faible pente ne favorise pas l’éloignement de l’eau », explique Luc Barbier, chargé de mission au parc naturel du marais audomarois.

Ensuite, les terres tourbeuses et argileuses du marais ont tendance à retenir l’eau en surface au détriment d’une infiltration rapide dans les sols. « Le point positif, c’est qu’on peut estimer que les nappes phréatiques ont sans doute été moins touchées que dans d’autres territoires du Pas-de-Calais, où l’accès à l’eau potable a été coupé », explique Arnaud Gauthier, hydrogéologue et professeur en géosciences de l’environnement à l’université de Lille.

Gaël Delannoy a perdu quasiment l’intégralité de sa production. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Dans le village de Samer, à une vingtaine de kilomètres de Boulogne-sur-Mer, les habitants n’ont pas pu consommer l’eau du robinet pendant plusieurs jours.

« En revanche, la stagnation de l’eau dans le marais audomarois a entraîné un long échange avec les sols, reprend Arnaud Gauthier. Et avec la présence de matières potentiellement polluantes dans l’eau, on peut craindre une contamination des terres, avec un risque pour les cultures, mais on ignore à quelle échéance. Des polluants peuvent s’atténuer rapidement, mais d’autres peuvent rester plus longtemps. »

Gaël Delannoy : «  On ne peut pas nier le risque de pollution.  » © Stéphane Dubromel / Reporterre

Au bord du canal de Neufossé, à Saint-Omer, Gaël Delannoy a le visage fatigué, les traits tirés. Agriculteur bio, son terrain de 2 hectares a été immergé pendant une dizaine de jours, causant la perte de quasiment l’intégralité de sa production. En cette fin novembre, ses 2 500 pieds de fraises sont encore englués dans la boue. Pour l’heure, il se soucie davantage de la date de reprise de son activité que d’une potentielle contamination de ses terres.

« En l’absence d’analyses, je refuse de paniquer, dit l’agriculteur qui s’est installé il y a à peine deux ans. Mais avec tous les déchets, parfois toxiques, qui se sont retrouvés dans l’eau, on ne peut pas nier le risque de pollution. »

Les analyses suffiront-elles à lever le doute entourant l’impact environnemental des inondations ? « On trouve seulement les éléments de pollution que l’on cherche, il ne sera pas possible de tout analyser, souligne Arnaud Gonthier. Les autorités publiques procéderont à une cartographie des sources de pollution possibles, mais cela restera hypothétique. »

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