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EntretienCulture et idées

« La transition est un leurre » : ces penseurs d’une nouvelle écologie

En haut, de g. à d. : Jean-Baptiste Fressoz, Marie Jacqué, François Jarrige, Chloé Ridel. En bas, de g. à d. : Lucile Schmid, Fabrice Flipo, Sylvie Landriève, Bruno Villalba.

[1/2] - Quelles sont les nouvelles pensées de l’écologie ? Quand la résistance à la technique est-elle arrivée ? La sobriété s’accompagne-t-elle de décroissance ? Des spécialistes de l’environnement partagent leur vision.

« Techno-solutionnisme », « conflictualité », « extractivisme », « imaginaires », « écoféminisme matérialiste »... Les 21 et 22 octobre, des dizaines de chercheuses et chercheurs ont participé aux Rencontres des nouvelles pensées de l’écologie, rendez-vous organisé par le collectif L’Instant d’après avec Reporterre et d’autres associations [1]. Quelles sont ces nouvelles pensées de l’écologie ? Elles et ils répondent. D’autres intervenants répondent dans un second article.

Jean-Baptiste Fressoz : « La transition énergétique s’ancre dans une histoire qui est fausse »

Jean-Baptiste Fressoz, historien de l’environnement. © Mathieu Génon / Reporterre

Pourquoi la transition énergétique est-elle un leurre ? « Le récit de la transition énergétique s’ancre dans l’idée que l’on va remplacer les infrastructures énergétiques en vingt ou trente ans. Il y a un côté assez délirant et utopique à envisager un tel scénario : cela n’a pas beaucoup de sens d’imaginer qu’en trente ans, on va pouvoir faire entièrement basculer l’économie en passant des fossiles aux renouvelables. La raison est simple : il y a des matériaux de base que l’on ne sait pas produire sans émettre de CO2, comme l’acier ou le ciment. Quand on s’intéresse par exemple à la transition vers la voiture électrique, cela ne fonctionne pas : une voiture est composée à 70 % d’acier, lequel est produit par du charbon. Et si jamais l’on veut produire de l’acier avec de l’hydrogène, il faut recourir à une quantité énorme d’éoliennes… qui sont elles-mêmes faites en acier.

En vérité, ce récit de la transition énergétique s’ancre dans une histoire qui est fausse : il renvoie à l’idée que, par le passé, on aurait déjà initié des transitions, et que, en ce moment, on s’apprêterait à entrer dans une nouvelle phase. Mais les énergies et les matières sont dans un rapport de symbiose, pas d’opposition : plus vous consommez de charbon, plus vous consommez de bois, plus vous consommez de pétrole, plus vous consommez de charbon… L’enjeu est donc de réussir à casser ces symbioses et ces synergies entre les énergies et les matériaux. Ce qui renvoie à une grande question : combien de temps les renouvelables vont-elles prendre pour s’extraire des fossiles qui les ont vus naître ? »

Fabrice Flipo : « En tant qu’écolos, il faut que l’on arrive à parler aux CGTistes »

Fabrice Flipo, philosophe, professeur à l’Institut Mines-Télécom. © Mathieu Génon / Reporterre

Quels sont les angles morts de la pensée écologique actuellement ? « Je dirais qu’il y en a trois. D’abord les enjeux relatifs au travail et aux travailleurs, auxquels on pourrait ajouter ceux de la Sécurité sociale, de la transition au niveau de l’emploi, tout ce que propose la CGT autour de la “sécurité sociale professionnelle”… En tant qu’écolos, il faut que l’on arrive à parler aux CGTistes. Il y a aussi la question des sciences et des techniques : certes, l’écologie politique en parle beaucoup, mais de manière éclatée.

Enfin, le troisième angle mort est celui des modes de vie. On critique énormément le productivisme, le consumérisme… Ok. Mais à partir de là, comment change-t-on nos modes de vie ? Il faut que l’on se situe à un niveau mésoéconomique, mésosociologique : entre le système d’un côté — le capitalisme — et les petits gestes de l’autre, il y a un espace dont il faut se saisir. C’est ce que font en général les écolos, mais il s’agirait de le théoriser d’un point de vue stratégique. »

Lucile Schmid : « Il n’y pas une, mais des écologies »

Lucile Schmid, vice-présidente de La Fabrique écologique. © Mathieu Génon / Reporterre

Comment la pensée écologique a-t-elle évolué depuis trente ans ? « Une évolution intéressante de la pensée écologique est que depuis la publication du rapport au Club de Rome sur les limites de la croissance, en 1972, on est davantage allé vers l’enquête. En effet, les savoirs ne sont pas uniquement académiques : par exemple, au moment de la lutte autour de Notre-Dame-des-Landes, les personnes qui vivaient sur la zad connaissaient bien mieux la biodiversité des lieux que les services de l’État. Il s’agit donc d’intégrer ces enjeux relatifs aux savoirs complexes à des systèmes qui accordent à ces savoirs la place qui leur revient, pour ensuite prendre des décisions.

Cela rejoint une autre idée importante : comment faire pour expliquer qu’il n’y a pas une, mais des écologies ? Qu’il n’y a pas un universalisme, mais plusieurs façons de voir le monde ? Cet enjeu de pluralité me semble essentiel et il a beaucoup progressé ces dernières années. Il faut que l’on imagine la bataille pour l’hégémonie culturelle dans le cadre de cette pluralité : comment passe-t-on d’un univers où le politique est très binaire à un politique où la notion d’efficacité est associée à celle de complexité ? » 

François Jarrige : « La technique n’est pas neutre »

François Jarrige, historien, maître de conférences à l’université de Bourgogne. © Mathieu Génon / Reporterre

La résistance à la technique est-elle moderne ? « Depuis que l’humanité s’est développée, nous fabriquons toute une série d’artefacts et d’objets que nous utilisons dans le cadre de notre rapport aux autres et au monde vivant. Mais l’industrialisation a marqué une rupture, dans le sens où les outils sont devenus des machines insérées dans un système économique destructeur. La critique de la technique, qui a traversé toute l’histoire de la société industrielle, est donc moderne. Critiquer la technique, c’est rappeler qu’elle n’est pas quelque chose de neutre, que ce n’est pas un processus sans sujet. Elle renvoie en effet à de la conflictualité : si vous n’avez pas recours à une certaine technique, c’est parce que vous en utiliserez une autre. Ainsi, critiquer la technique est la meilleure façon de rendre possibles des choix politiques. Nos choix techniques sont toujours des choix politiques, qui s’inscrivent dans un certain contexte social et politique. »

Chloé Ridel : « La guerre en Ukraine a des conséquences écologiques profondes »

Chloé Ridel, haute fonctionnaire, directrice adjointe de l’Institut Rousseau. © Mathieu Génon / Reporterre

La guerre en Ukraine a-t-elle des causes écologiques ? « Cette guerre a des conséquences écologiques profondes. L’invasion de l’Ukraine reconfigure totalement les approvisionnements énergétiques de l’Europe. Nous étions dépendants du gaz russe — surtout l’Allemagne et les pays d’Europe centrale et orientale, moins la France —, et on apprend à se défaire de cette dépendance. Au-delà des énergies fossiles russes, il faudrait que l’on planifie notre sortie de l’ensemble des énergies fossiles. Ce n’est pas ce que l’on fait : on s’approvisionne en gaz naturel liquéfié auprès des États-Unis ou de l’Azerbaïdjan.

La guerre en Ukraine entraîne donc des phénomènes de régression anti-écologique. Mais, dans le même temps, elle met au centre du débat la question de la sobriété. On n’a jamais autant parlé de sobriété et de l’urgence de la planifier dans notre pays. C’est un bouleversement, et c’est aux écologistes de proposer et de mettre sur la table des solutions qui seront les meilleures à court et à long terme. »

Marie Jacqué : « Avec le développement durable, l’État valorise la responsabilité individuelle et les petits gestes »

Marie Jacqué, sociologue à l’université d’Aix-Marseille. © Mathieu Génon / Reporterre

En quoi le concept de développement durable a-t-il affaibli l’éducation à l’environnement ? « La question éducative a toujours été centrale dans les revendications écologistes : la formation du citoyen, l’éducation, la transmission d’un certain rapport à la nature constituent un élément fondamental de ces mouvements politiques. Mais, à un moment donné, la diffusion de pratiques pédagogiques au sein des milieux environnementalistes a été confrontée à la montée en puissance d’un nouveau cadre de pensée, celui du développement durable. De références systémiques à l’écologie scientifique et à l’écologie politique, on est passés à des références essentiellement économicistes et technologiques.

L’arrivée du concept de développement durable a donc transformé la nature des pédagogies liées à l’environnement et à la nature, y compris celles menées par le milieu associatif environnementaliste. Celles-ci se sont transformées en courroies de transmission de pratiques écocitoyennes, l’État valorisant la responsabilité individuelle et des “petits gestes” en tant que solution pour sortir de la crise écologique. »

Bruno Villalba : « La décroissance : vivre mieux avec moins »

Bruno Villalba, professeur des universités en science politique. © Mathieu Génon / Reporterre

La sobriété est-elle le chemin de la décroissance ? « La sobriété fait partie des politiques de décroissance : il s’agit d’une manière de mettre en musique l’option générale de la décroissance, à savoir comment vivre mieux avec moins. Cela renvoie une réflexion sur notre rapport aux besoins, aux désirs, à la répartition des ressources (et au fait qu’on les considère illimitées). C’est donc un cheminement extrêmement intéressant, car il percute de nombreuses notions que l’on considère comme “normales” : l’accès à la consommation, à la mobilité, à la diversité de l’alimentation… Quand on entre dans une politique de sobriété, on s’interroge sur comment on peut vivre mieux avec moins de profusion, moins d’abondance, mais aussi dans un meilleur partage des ressources entre humains et avec les non-humains. »

Sylvie Landriève : « Pour se passer de transports motorisés, il faut aménager le territoire »

Sylvie Landriève, directrice du Forum vies mobiles. © Mathieu Génon / Reporterre

Que signifie la sobriété dans le domaine des transports ? « La sobriété dans le domaine des transports, c’est éviter au maximum les déplacements motorisés. Or, de nos jours, un Français fait en moyenne 60 kilomètres par jour, essentiellement en voiture. Si l’on veut passer à moins de transports motorisés, il faut revoir l’aménagement du territoire, de façon à ce que les zones d’habitation ne soient pas trop éloignées des lieux de travail, des magasins pour faire les courses, etc. Pour l’heure, il n’y a pas d’alternatives proposées aux Français qui, pour beaucoup, dépendent de leur voiture. L’État met en œuvre une politique en faveur de la mobilité et, dans le même temps, taxe les carburants et peut tenir un discours stigmatisant envers des populations ne pouvant se passer de leur véhicule. Cela relève de l’injonction contradictoire — il n’est donc pas étonnant que de nombreuses personnes se révoltent à ce propos. »  

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