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ReportageCulture et idées

À Cluny, « on arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste »

À Cluny, le 22 octobre 2022.

Les Rencontres des nouvelles pensées de l’écologie se sont déroulées à Cluny (Saône-et-Loire) les 21 et 22 octobre. Deux jours stimulants pour aller vers l’hégémonie culturelle et ouvrir de nouveaux horizons d’avenir.

Cluny (Saône-et-Loire), reportage

« On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste. » Cette célèbre citation tirée de la bande dessinée L’An 01, entendue à plusieurs reprises durant le weekend, résume bien l’esprit des Rencontres des nouvelles pensées de l’écologie. La stimulation intellectuelle mais aussi la convivialité ont rythmé les deux jours de cet événement inédit, organisé les 21 et 22 octobre par le collectif L’Instant d’après avec Reporterre et d’autres associations [1]
au sein du collège européen de Cluny, situé dans l’ancienne abbaye de la ville.

Tout au long d’une quinzaine d’ateliers thématiques, ainsi que dans le majestueux cloître de l’édifice, où les discussions se sont poursuivies avec ardeur, les quelque 400 personnes venues écouter chercheurs, militants et élus ont pu entendre résonner des formules telles que « techno-solutionnisme », « conflictualité », « extractivisme », « imaginaires », « écoféminisme matérialiste », « sobriété », « fracture coloniale », « minorités actives »

Ateliers et débats ont exploré les thèmes contemporains de l’écologie politique. © Mathieu Génon / Reporterre

Ces Rencontres ont ainsi permis de dresser un état des lieux des pensées écologiques actuelles. Le sentiment qui a émergé est qu’elles participent d’une bataille pour « l’hégémonie culturelle », selon le philosophe Patrice Maniglier. Le politologue Erwan Lecœur a souligné que « l’extrême droite a gagné la bataille culturelle, comme le montrent les victoires protofascistes de Trump ou de Bolsonaro ».

L’enjeu des pensées écologiques est bien là : ouvrir des horizons nouveaux à des sociétés déboussolées. « Comment on évite les replis identitaires ? » a demandé l’écrivaine Corinne Morel Darleux, avant de poursuivre : « Il faut se mettre à la place de l’autre, changer de perspective. Nourrir nos capacités d’empathie peut défaire les enfermements identitaires qui nourrissent l’extrême droite. »

Nommer nos ennemis

Autre accord : il faut nommer les adversaires, dont la puissance se déploie comme un rouleau compresseur : « riches », « capitalistes », « extractivistes », « protofascistes », ou encore « destructivistes ». Et par exemple, pour Lola, militante d’Extinction Rebellion, l’un d’eux est Vincent Bolloré — on pourrait citer également Bernard Arnault, PDG de LVMH, ou encore Patrick Pouyanné, patron du groupe TotalÉnergies.

Dans un débat très dense entre l’historien des techniques François Jarrige et le mathématicien Cédric Villani, la technoscience est apparue comme un des fronts de la destruction du monde — le second a cependant défendu l’idée qu’une partie de la science reste animée de l’idéal de la recherche de la connaissance pure.

Cédric Villani et François Jarrige, autour d’Hervé Kempf, ont vivement débattu du lien entre science et écologie. © Mathieu Génon / Reporterre

Mais qui est l’ennemi ? « L’ennemi est quelqu’un qui considère qu’il n’a pas à tenir compte de l’espace des autres », a dit Patrice Maniglier. Reste à savoir qui sont les « autres » que méprisent les destructeurs. Le thème, sans trouver de réponse définitive, a suscité nombre de réflexions. Ce sont les non-humains, tels que les animaux, les plantes, mais aussi les lieux, la terre, a avancé l’anthropologue Barbara Glowczewski.

Ce sont également les peuples autochtones, dont la relation au monde ou la cosmologie pourraient inspirer la société moderne, qui a posé la "nature" comme un extérieur à disposition. De même, la société moderne hiérarchise de façon raciste et sexiste les êtres humains, justifiant ainsi la destruction des terres des dominés et leur assujettissement. À l’inverse, a expliqué le chercheur Erwan Molinié, « l’écologie décoloniale pense d’autres cosmologies, et contribue à l’avènement de nouvelles façons d’habiter le monde ».

L’ancienne abbaye de Cluny a accueilli ces premières Rencontres des nouvelles pensées de l’écologie. © Mathieu Génon / Reporterre

Dès lors, quelles nouvelles alliances engager ? Pour le philosophe Antoine Chopot, plaidant pour « un communisme du vivant », il « faut inventer de nouvelles stratégies multi-espèces ». Et de citer des exemples de luttes où les grenouilles ont permis à des activistes de sauver des lieux menacés.

D’après la juriste Marine Calmet, un enjeu essentiel est d’imposer la nature comme un sujet de droit. L’eurodéputée écologiste Marie Toussaint, elle, a estimé important de s’allier « avec ceux qui sont pour la justice », c’est-à-dire pour qui la justice est au fondement d’une société pacifique.

« L’école de la sororité est à construire », dit Patrice Maniglier. © Mathieu Génon / Reporterre

Et au-delà des alliances, il faut cesser d’opposer les modes opératoires, a dit Patrice Maniglier : « Il ne faut pas se déchaîner contre les activistes qui ont aspergé le tableau [protégé] de Van Gogh avec de la soupe, ne pas opposer les zadistes et les députés. L’école de la sororité est à construire. » Mais pour Lola d’Extinction Rebellion, « la machine institutionnelle nous mangera toujours ».

« Les imaginaires sont politiques ! »

Un thème essentiel de la stratégie de la nouvelle bataille culturelle est celui de l’imaginaire. Selon l’historien de l’environnement Jean-Baptiste Fressoz, qui a estimé qu’il faut « matérialiser les choses » — c’est-à-dire partir de données factuelles —, il s’agit « d’arrêter de penser en termes d’imaginaires plutôt qu’en termes politiques ».

« Mais les imaginaires sont politiques ! s’est exclamée Corinne Morel Darleux. La question est de savoir comment on défait l’imaginaire actuel et par quoi on le remplace. » Et d’expliquer : « Après avoir passé de nombreuses années à militer en politique, j’ai aujourd’hui le sentiment de toucher plus profondément un plus grand nombre de personnes par l’écriture. Par la fiction, on entre dans l’intimité des personnes auxquelles on s’adresse. »

La richesse des débats n’a pas effacé le sentiment d’impuissance que provoque l’état du vivant, sans toutefois renier comment ils peuvent nourrir les actions à venir. © Mathieu Génon / Reporterre

Discussions passionnantes, mais qui n’ont pas annihilé un sentiment général d’impuissance face à la brutalité des ennemis. Comme l’a noté l’historien François Jarrige, « on est dans un nœud de complexité tel qu’on ne sait plus quoi faire ».

Ouvrir les horizons de l’avenir

Une perspective inattendue s’est cependant ouverte avec les suggestions répétées d’ouvrir les horizons de l’avenir : il faut « pluraliser les effondrements », a lancé la philosophe Catherine Larrère, tandis que Lucile Schmid, vice-présidente de la Fabrique écologique, a proposé d’aller vers la « pluriversité ».

Pour Pascale Molinier et Mélanie Popoff, la santé peut être un levier d’action pour des politiques écologistes. © Mathieu Génon / Reporterre

L’agronome Jacques Caplat a souligné la nécessité de « rendre possible l’idée de quelque chose d’autre » et de « sortir de l’imaginaire de la décroissance, qui est limitée à deux dimensions ». Selon lui, « il faut de l’imagination pour faire péter ces cadres ». Lucile Schmid a abondé : « Nous avons devant nous une période passionnante où l’altération des catégories nous ouvre un champ d’imagination et de créativité. »

De cette réflexion collective a émergé le constat que les rapports du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec) ne dessinent pas le seul avenir possible : « Méfiez-vous du 3e groupe du Giec ! », a dit, provocateur, Jean-Baptiste Fressoz, notant qu’« on y trouve 2 500 fois le mot “transition”, mais seulement 24 fois celui de “décroissance” ». « Le futur porté par le concept de transition écrase les autres futurs possibles. Cette histoire de transition, c’est du climatoscepticisme soft », a-t-il ajouté.

Quelles articulations possibles entre monothéismes globalisés, cosmologies autochtones et écologie ? © Mathieu Génon / Reporterre

Durant les Rencontres, des « impasses récurrentes », selon l’expression du philosophe Fabrice Flipo, ont été repérées, sans être pour autant suffisamment explorées. La question des inégalités est-elle suffisamment pensée ? La raison pour laquelle une partie des classes populaires se tourne vers l’extrême droite trouve-t-elle une réponse écologique ? L’écologie politique doit développer son analyse de la société pour y répondre.

De même, l’articulation entre la recherche d’autonomie et la relocalisation d’une part, et les politiques d’État d’autre part, reste à reformuler. Troisième piste d’interrogation : quel lien entre l’intérêt nouveau pour les cosmologies des peuples autochtones et une spiritualité chrétienne écologique telle qu’exprimée par le pasteur Stéphane Lavignotte ? Enfin, Fabrice Flipo a souligné comment les débats sur l’agriculture oublient l’enjeu crucial de la réforme agraire.

Entre limites de l’exercice et besoin de réfléchir plus en avant, ces premières rencontres avaient un goût de début. © Mathieu Génon / Reporterre

Au total, deux jours roboratifs, qui ont témoigné d’un grand intérêt et besoin de réfléchir collectivement. Il est fort probable que l’enthousiasme des participantes et participants conduira l’an prochain à de nouvelles Rencontres des nouvelles pensées écologiques.

Et ce, potentiellement, en s’ouvrant davantage, comme l’a proposé la déserteuse Delphine : « Les rencontres comme celles-ci sont pensées par et pour les intellectuels. Pourquoi n’y avait-il pas de paysans par exemple dans la liste des intervenants ? » Ou en étant plus axées, comme l’a proposé Lola d’Extinction Rebellion, sur « les nouvelles actions de l’écologie ».

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