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Luttes

De la soupe sur Van Gogh : les écolos divisés

Vendredi 14 octobre, deux activistes écolos ont lancé de la soupe à la tomate sur un tableau de Van Gogh.

Efficace ou contre-productive ? Le jet de soupe sur un tableau (vitré) de Van Gogh pour dénoncer les énergies fossiles a divisé les milieux écolos. Réactions de militants.

« L’œuvre n’a pas été abîmée, et l’action a créé un large débat, alors que plein d’autres mobilisations ne sont pas du tout relayées dans les médias. C’est donc une réussite. » Comme Franck, militant d’Extinction Rebellion interrogé par Reporterre, de nombreux écolos estiment que le jet de soupe sur un tableau de Van Gogh était salutaire. D’autres, comme Yannick Jadot, se sont positionnés radicalement contre.

En tout cas, les images ont fait le tour du monde. Vendredi 14 octobre, deux activistes écolos ont lancé le contenu de deux boîtes de conserve de soupe à la tomate sur Tournesols, célèbre peinture de Vincent Van Gogh. L’œuvre exposée à la National Gallery de Londres, estimée à 84 millions de dollars (86 millions d’euros), était protégée par une vitre – aussi, seul son cadre a été légèrement endommagé. « Il est temps de se lever de se battre pour ce qui est juste. Qu’est-ce qui a le plus de valeur, l’art ou la vie ? », ont déclaré les deux militantes, qui se sont en outre collé la main au mur avec de la glu extraforte.

Cette action s’inscrivait dans les actes de désobéissance civile quotidiens menés depuis le 1er octobre par le mouvement Just Stop Oil, qui exige l’arrêt de l’exploitation des hydrocarbures au Royaume-Uni. Début septembre, la Première ministre britannique, Liz Truss, annonçait la levée du moratoire sur la fracturation hydraulique dans le pays, soit l’autorisation de l’extraction du gaz de schiste.

Lire aussi : Gaz de schiste, pétrole… Sombre période pour l’écologie au Royaume-Uni

Reste que la soupe lancée sur cette toile de renommée mondiale a suscité d’âpres débats au sein des milieux écolos. L’eurodéputé vert Yannick Jadot a ainsi tweeté plutôt explicite : « Le climat mérite mieux que cette caricature imbécile. » « L’action de ces jeunes avec la soupe est hyper intéressante parce que très dérangeante », a de son côté posté la députée Europe Écologie-Les Verts Sandrine Rousseau. Au-delà de faire la Une des médias — et d’être tancée par pléthore d’éditorialistes de droite, tout à coup très soucieux de l’urgence climatique —, cette action a de fait mis sur la table plusieurs questions : de telles initiatives risquent-elles de braquer l’opinion publique, ou, au contraire, sont-elles utiles à la bataille culturelle menée par les militants écolos ? Une action de ce type est-elle efficace politiquement, ou bien « dessert-elle la cause », comme l’ont écrit de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux ? Doit-on s’insurger d’une soupe jetée sur un tableau protégé par une vitre quand, dans le même temps, les États riches et les multinationales ultrapolluantes regardent sans mot dire la planète brûler ?

Pour plusieurs militants, multiplier et diversifier les actions est une bonne tactique. Ici, en juin 2022, un activiste de Dernière rénovation devant l’Assemblée nationale. © Anna Kurth / Reporterre

Franck, militant de longue date chez Extinction Rebellion, n’est pas étonné qu’un tel débat ait émergé : « Dès qu’une action remet en cause un mode opératoire classique, il y a ce type de réaction dans le mouvement écolo. » Selon lui, pour comprendre l’utilité d’une action comme celle qui a visé Tournesols, il faut replacer cet acte de désobéissance civile dans un contexte plus global. « Évidemment, ces campagnes sont provocantes, et cherchent une forme d’escalade via des moyens qui sont tout à fait contestables, et d’ailleurs contestés, par certains écolos. Mais depuis la pandémie de Covid-19, le mouvement climat est dans une impasse : il n’arrive plus à percuter et à faire agir les gouvernements et les entreprises, alors que l’urgence est là », dit l’activiste à Reporterre.

« Cela coupe une partie de la population de la cause du climat »

François Gemenne, spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement et des migrations, n’est pas du tout de cet avis : « Ce type d’action, qui s’adresse avant tout à une communauté de gens très convaincus et issus de la même classe sociale, va avoir pour effet d’antagoniser une bonne partie du public et de couper une partie de la population de la cause du climat. La recherche académique a plutôt tendance à montrer que ces actions extrêmes tendent à réduire le soutien du public par rapport à la cause qu’elles promeuvent. » Et de citer une étude allant dans ce sens… mais aussi une autre, du même chercheur, qui montre que les actions spectaculaires permettent d’augmenter le soutien aux stratégies plus modérées au sein d’un même mouvement, et donc être utiles. Bref, la question est complexe. « Le débat sur les modalités d’action, les stratégies à employer et leurs effets est vraiment important à avoir entre scientifiques et activistes, de façon humble et apaisée : personne ne sait vraiment ce qui fonctionne ou pas, poursuit François Gemenne. Cela dit, ce n’est pas en s’attaquant au beau, même symboliquement, que l’on va parvenir à sensibiliser au vivant. Une action similaire, qui aurait visé un des projets de forage que ces activistes dénoncent, aurait été à mes yeux plus pertinente par exemple. »

« On se tire une balle dans le pied en se divisant ainsi »

Pour Franck d’Extinction Rebellion, « toutes les initiatives qui secouent le mouvement climat et la société sont bonnes à prendre » : « Ça fait par ailleurs bouger les autres associations et organisations dans leurs modes opératoires. Avoir différents modus operandi est très important. » Une analyse partagée par Élodie Nace, porte-parole d’Alternatiba et ANV-COP 21 : « Ce n’est jamais une seule action qui permet de créer un rapport de force, mais bien l’addition d’un ensemble d’actes et de mobilisations. » Selon l’activiste, « tout le débat né de cette action montre que celle-ci semble avoir fonctionné. Cela nous enjoint à nous poser des questions en termes de tactique : jusqu’où peut-on aller ? Faut-il continuer à explorer ce type d’actions ? D’autant qu’on a toujours besoin d’alerter, et ce quotidiennement, sur l’enjeu climatique ». Élodie Nace regrette en tout cas « certains commentaires qui ont pu émerger de notre camp » : « On se tire une balle dans le pied en se divisant ainsi. On peut évidemment penser qu’une telle action est contre-productive, mais notre rôle est plutôt de faire parler du sujet et d’amplifier le message, plutôt que de critiquer les messagères, à savoir les deux militantes de Just Stop Oil. » D’autant que, selon Franck, tout cela pourrait même permettre d’ouvrir un nouveau débat : « Que fait le monde de l’art pour le climat ? Parlons-en ! »

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