Le mauvais coup de l’été : l’Etat évacue la ferme des Bouillons et la cède à des proches du groupe Auchan

20 août 2015 / Julie Lallouet-Geffroy et Hervé Kempf (Reporterre)



Reporterre a tiré le rideau pour ce mois d’août. Mais parce que nous ne voulions pas rédiger à la rentrée un article intitulé « Ce que vous avez raté pendant l’été : une occupation évacuée, il est maintenant trop tard », nous ré-ouvrons nos colonnes. Mercredi 19 août, la ferme des Bouillons, lieu agricole alternatif près de Rouen, a été évacuée par les CRS.


Tout allait pourtant pour le mieux à la ferme des Bouillons entre un stage de construction d’éoliennes, le passage d’Alternatiba et le marché maraîcher hebdomadaire ; mais la période estivale est propice aux entourloupes étatiques.

C’est ce qu’a vécu la ferme occupée, située à Mont-Saint-Aignan, en périphérie de Rouen. Une entourloupe bien ficelée qui a abouti, mercredi matin 19 août, à l’évacuation par les CRS de la trentaine de personnes qui occupaient depuis plus de deux ans et demi la ferme pour la sauver d’un projet immobilier du groupe Auchan.

Fin juillet, l’association de protection de la ferme des Bouillons apprend qu’un compromis de vente a été signé par Immochan, la foncière d’Auchan, au profit d’une SCI nommée In Memoriam dirigée par les frères Mégard pour la somme de 150 000 euros. L’établissement en charge du foncier agricole et sous tutelle de l’Etat, la Safer, a confirmé cette vente mardi soir 18 août. Et dès le lendemain matin, dans une précipitation exceptionnelle qui témoigne que cette décision de la Safer a été prise en parfait accord avec le préfet, la police intervenait.

La Safer refuse de préempter, alors qu’elle le peut, c’est-à-dire examiner d’autres propositions de reprise, les comparer et évaluer quelle offre est la plus pertinente. La Safer a donc fait le choix de ne pas ouvrir le dossier présenté et mûri pendant un an par les militants, et porté par plus d’un millier d’adhérents à l’association, sans compter les sympathisants.

Romain Pavot

Un projet porté par Romain Pavot, maraîcher bio, en activité au sein du réseau des Amap depuis six saisons et paysan sans terre d’ici la fin de l’année. La confirmation de la vente à la SCI In Memoriam a ainsi amené le préfet à signer l’évacuation de la ferme mercredi matin, à 6h. Bien plus qu’une affaire de marchands de tapis, il s’agit d’un dossier politique.

La ferme des Bouillons, légitimité contre légalité

Le groupe Auchan a acheté la ferme de quatre hectares il y a trois ans. Depuis décembre 2012, elle est occupée par des militants de tous bords. Sur place, le quotidien s’organisait entre le travail aux champs, les conférences, formations et concerts. Agriculture, culture et éducation populaire sont au cœur de cette occupation qui draine de nombreux soutiens allant de la Confédération paysanne à EELV en passant par l’ancien maire de la commune, Patrice Colasse (PS). La société civile est également présente en masse sur le site. A titre d’exemple, le festival La Tambouille organisé en septembre 2014 avait attiré 3 000 personnes durant un week-end.

Ces presque trois années d’occupation ont porté leurs fruits. En janvier 2013, la ferme a été classée en zone naturelle protégée, et six mois plus tard, le permis de démolition d’Auchan n’a pas été reconduit. A l’été 2014, la ferme était sauvée. Dernier obstacle pour la rendre pérenne avec un projet légal de maraîchage et d’éducation populaire, le propriétaire : Auchan, qui ne voulait pas négocier avec ses détracteurs.

Des nouveaux propriétaires proches de la famille Mulliez et de l’extrême-droite

Un an plus tard, presque jour pour jour, l’association de protection de la ferme apprend donc qu’un compromis de vente est signé. Les acheteurs sont deux frères réunis au sein d’une SCI (société civile immobilière) nommée In Memoriam, les frères Mégard. Un faisceau d’éléments permettent de douter de leurs intentions affichées. Avant toute chose, laissons-les se présenter, dans une vidéo où ils remercient le groupe Immochan de son aide.

- Voir la vidéo :

Le statut juridique de SCI est assez commun. Dans le cas de la ferme, il est particulièrement utile. Une fois rachetée, la SCI pourra revendre des parts à qui bon lui semble sans que la Safer, ni les pouvoirs publics ne puissent s’y opposer. La Safer elle-même dénonce ces pratiques. Cette manière de faire est bien connue, par exemple à travers le dossier de la ferme-usine des mille vaches. C’est par ce biais que Michel Ramery est parvenu à acquérir autant de terres.

Les militants dénoncent cette opacité et mettent en avant leur modèle économique fondé sur l’épargne citoyenne, avec le soutien de Terre de Liens, et le contrôle de la société civile afin de garantir la vocation agricole du site. A cet argument, la Safer a répondu en ajoutant au compromis de vente une clause garantissant la vocation agricole du lieu pendant au moins vingt-cinq ans.

Mais qui sont ces repreneurs sortis du chapeau ? L’aîné Thibault Mégard attire l’attention. Il détient plusieurs entreprises, surtout dans le secteur immobilier. Un secteur plus proche des activités d’Auchan que du projet de maraîchage bio qu’il met en avant avec son frère.

Du côté de la sensibilité à l’environnement, Thibault Mégard fait aussi partie de l’entreprise paysagiste Œuvre d’arbre. La structure se vante de son Certiphyto, un certificat qui garantit les bonnes pratiques dans l’usage des biocides. Pratiques éloignées des soucis de culture biologique et permacole.

Merci Auchan

Homme aux multiples casquettes, Thibault Mégard est aussi engagé en politique. Lors des élections européennes de 2014, il était candidat sur une liste divers droite à Villiers-sous-Mortagne (Basse-Normandie). La tête de liste n’est autre qu’André-Paul Leclercq, membre de la famille Mulliez en charge du développement du groupe Auchan dans les pays de l’Est.

A cela s’ajoute le prix de vente : 150 000 euros. Auchan a acheté le site en 2012 plus de 700 000 euros, une fois reclassé en zone naturelle protégée, le site ne valait plus que 300 à 350 000 euros selon les expertises commandées par l’association de protection de la ferme. Les Mégard seraient donc de très bons négociateurs, à moins qu’Auchan ne leur ait fait une fleur. Un geste commercial qu’il conviendrait de qualifier d’étonnant de la part de la famille Mulliez, plutôt proche de son argent vu son implantation massive en Belgique.

C’est peut-être la cerise sur le gâteau, les orientations politiques des deux frères sont diamétralement opposées à celles portées par l’association de la ferme des Bouillons. Thibault Mégard s’est porté candidat lors des élections législatives de 2007 à Rouen sur une liste Mouvement pour la France, son leader national étant Philippe de Villiers.

Le collectif Ras le Front de Rouen, classé comme anti-fasciste, révèle, photo à l’appui, l’implication du petit frère, Baptiste, dans les mobilisations Manif pour tous et Veilleurs pour la famille.

Dans ce contexte, difficile de ne pas s’étonner du nom de leur entreprise : In Memoriam. In Memoriam est le nom d’un groupe de rock d’extrême-droite, une référence dans le rock identitaire français. Le Figaro lui a consacré un article au début du mois suite à sa venue à Fréjus.

Les alternatives pacifiques renvoyées à la désespérance

Tout ceci dessine un tableau dans lequel le gouvernement a préféré privilégier une solution portée par la collusion entre l’extrême-droite et un des plus grands groupes de distribution français. Le message est clair : tout plutôt que des alternatives portées par les citoyens.

Le refus de la Safer de préempter, de prendre en considération le fruit de deux ans et demi de travail de la part de la société civile laisse pantois. Comme l’explique l’association pour la Sauvegarde de la ferme des Bouillons dans une lettre ouverte adressée à Laurent Fabius, président de la COP21 à venir et élu de Seine-Maritime : « Comment pourrions-nous justifier à l’opinion publique française qu’échappe à [la] société civile pacifiquement organisée, le fruit de trente-deux mois de travail de persuasion et de rédaction d’un projet indépendant des lobbies de l’argent, reposant sur une expertise citoyenne partagée ? (…) Quel terrible exemple pour un mouvement reposant sur la compétence collaborative et sur une jeunesse très conscientisée sur ces questions environnementales, qu’un ’coup monté’ renvoyant à la désespérance de toute action pacifiquement et patiemment construite, après un premier échec de la voie politique classique ? »




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Lire aussi : A la ferme des Bouillons, la joie collective est plus forte que le béton

Source : Julie Lallouët-Geffroy et Hervé Kempf pour Reporterre

Photos :
. CRS : © robinletellier (voir son site)
. Romain Pavot : © Gaetan Franche
. autres : © BY-NC-SA LAPIN

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