A la ferme des Bouillons, la joie collective est plus forte que le béton

16 juillet 2014 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)



Depuis un an et demi, une dizaine de personnes occupent la ferme des Bouillons à Mont-Saint-Aignan, dans l’agglomération de Rouen, pour empêcher le groupe Auchan d’en faire un supermarché. Le 27 juillet, le permis de démolition devient caduc, une étape de plus vers la sauvegarde de cette ferme.


- Rouen, reportage

Des champs, pas d’auchan ! C’est le slogan fédérateur de la Ferme des Bouillons. Et de la lutte contre le géant bétonisateur est née une vie collective palpitante, source de rencontres et d’initiatives en tout genre.

Désherbage, semis, organisation de manifestations, de spectacles, tractage, chacun s’active sur cette ferme de quatre hectares, en bordure de la rocade de Rouen.

« Un des piliers de la ferme est d’être un lieu ouvert, explique Sascha un des occupants, on défend l’agriculture biologique et locale, l’autonomie, l’auto-gestion, tout en voulant attirer des personnes pas forcément militantes pour que ce lieu soit grand public. »

Tatiana, une autre occupante, renchérit, « ce qui caractérise le plus la ferme, ce n’est pas, pour moi, le maraîchage ou les activités culturelles, mais le partage et l’échange. Ici, on discute et on fait des choses ensemble, que ce soit semer un rang de carottes, préparer le repas ou organiser un festival. »

Et l’agenda de la ferme est chargé, des chantiers liés au maraîchage sont organisés tous les mercredis, la vente de légumes à prix libre le dimanche, et presque tous les week-end, une animation est prévue : concerts, contes mauritaniens, débats sur les méthodes d’éducation alternatives, traction animale.

A cela s’ajoute l’accueil des militants de passage comme dans le cadre de la « convergence des luttes vers Notre-Dame-des-Landes » et la préparation du festival militant et musical la Tambouille du 26 au 28 septembre. Ces activités permettent de faire connaître la lutte pour la sauvegarde de ce lieu auprès des riverains, mais aussi à des personnes d’horizons différents de se rencontrer.

Mais avant d’en arriver là, un an et demi s’est écoulé. Sascha, Tatiana et Olympe sont les premiers à s’être installés sur la ferme des Bouillons. C’était en décembre 2012. Sascha : « Le mois précédent, en novembre, il y avait eu la manifestation de réoccupation à Notre-Dame-des-Landes. On en est revenu plein d’énergie, d’envies et on a entendu parler de la ferme des Bouillons. Vu qu’on voulait rester dans la dynamique de la Zad, on a décidé de s’installer, c’est comme ça que ça a commencé. »


- Tatiana et Sascha -

« Auchan est propriétaire d’un squat »

A leur arrivée, la ferme était à l’abandon, elle a été achetée par le groupe Auchan en janvier 2012. Ce groupe appartient à la première fortune de France, la famille Mulliez, également propriétaire de nombreuses enseignes comme Flunch, Decathlon ou encore Leroy Merlin.

A l’époque, la foncière d’Auchan, Immochan, a acheté ces quatre hectares 700 000 euros, ils étaient en « zone à urbaniser ». Une manière d’avoir un terrain sous le coude en attendant le jour où il sera constructible pour le revendre à prix d’or ou y implanter un centre commercial.

Cette ferme, au même titre que Notre-Dame-des-Landes, met en exergue de nombreux enjeux qui vont de la disparition des terres agricoles à la multiplication des surfaces commerciales, en passant par la défense d’une agriculture locale et biologique.

Philippe fait partie du conseil d’administration de l’association qui défend la ferme des Bouillons. Il est agriculteur et membre de la confédération paysanne. « Ici, on fait la démonstration concrète, par les actes, qu’un autre modèle agricole est possible et ça fonctionne, notre combat avance. »

Pour preuve, le conseil municipal de Mont-Saint-Aignan a voté en janvier dernier le reclassement de la ferme des Bouillons et ses alentours, en « zone naturelle protégée » : impossible pour Auchan d’y construire quoi que ce soit.

Le 27 juillet, son permis de démolition va expirer. Reste en octobre une audience au tribunal quant à l’avis d’expulsion émis à l’encontre des occupants. Comme le résume Philippe, « Auchan est propriétaire mais il ne peut rien faire ici. Il est propriétaire d’un squat. »

Une ferme en mouvement

Sur les quatre hectares de terrain se trouve une maison où vit la majeure partie des militants, un dortoir est à la disposition des gens de passage. Trois hangars, des anciens poulaillers, servent de salles de spectacles, de stockage. Un quatrième est devenu un atelier de peinture et de confection de banderoles pour les mobilisations, un autre de friperie.

Au milieu de ces bâtiments, un petit champ accueille des moutons et des paons. Les poules se promènent partout, ou presque. Le champ et le potager leur sont interdits. « Cette ferme c’est un peu comme un enfant », raconte Tatiana. « Quand on vit tous les jours à ses côtés, on ne le voit pas grandir, mais il suffit de s’éloigner quelques temps et de revenir pour voir les changements, c’est vivant. »

Les visages des occupants changent aussi. Sascha et Tatiana ont quitté la ferme au mois de juillet, d’autres prennent le relais, une dizaine de personnes vivent sur place. C’est sans compter une flopée de sympathisants : l’association de défense de la ferme compte près de 800 adhérents.

Certains passent à la ferme acheter quelques légumes, assister à un spectacle. D’autres donnent quelques heures de leur temps pour aider aux champs, quelques jours, parfois quelques mois. Depuis un an et demi, des milliers de personnes ont foulé la terre de cette ferme, et elle compte bien continuer sur cette lancée.

Pour Sascha, « ce qui fait la force de la ferme, c’est de réunir l’expérience de militants plus âgés, qui ont plus de bouteille et l’énergie, la fougue des jeunes qui sont prêts à occuper la ferme. » Un lien entre générations mais aussi entre différents lieux en lutte.

Une marche en mai dernier a été organisée sur les terres des Mulliez par quatre collectifs concernés par des projets immobiliers du groupe Auchan.

Les occupants de la ferme sont également en lien avec les militants de Notre-Dame-des-landes, ceux opposés à la ferme des mille vaches, avec le mouvement Alternatiba. Une mise en réseau pour être plus efficaces, faire converger les luttes et faire la démonstration d’un des slogans de Notre-Dame-des-Landes : « Zad partout ».


QUAND LES CITOYENS RACHETENT LA FERME

Auchan est propriétaire de la ferme des Bouillons mais ne peut rien y construire. Les militants souhaitent racheter le terrain, sur le modèle du Larzac. Chaque citoyen a la possibilité de devenir propriétaire de 6m2 de la ferme pour 103 €. Un moyen de collecter des fonds et de faire de la ferme un bien commun.

Si l’opération est un succès, des milliers de personnes en seront propriétaires. Il sera alors extrêmement complexe pour un groupe comme Auchan de convaincre chaque propriétaire de revendre ses parts. Pour le moment, il ne s’agit que de promesses d’achat afin de savoir quelle somme peut être mobilisée. Depuis le mois de juin, près de 10 000 € ont été collectés, sur le papier.




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Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos : Julie Lallouët-Geffroy / Ferme des Bouillons / Marie Pynthe

Lire aussi : En Normandie, une « zone à défendre » près de Rouen


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