Le tirage au sort plutôt que l’élection

29 septembre 2014 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)



Pour surmonter la crise du système politique, David Van Reybrouck préconise de revenir progressivement à ce qui constituait l’essence de la démocratie athénienne : le tirage au sort plutôt que l’élection. La classe politique a tout à y perdre mais la démocratie tout à y gagner. Des expériences témoignent que le projet est loin d’être absurde.


Pour réfléchir avant La Rencontre de Reporterre, lundi 6 octobre : L’écologie au cœur de la reconstruction politique


Les démocraties occidentales déploient beaucoup d’énergie pour exporter – d’aucuns disent imposer - dans le monde entier leur modèle politique et le suffrage universel qui en est le principe fondateur. Mais ils le font paradoxalement à une époque où celui-ci ne fait plus recette chez eux. Les citoyens s’en détournent comme d’un outil usé, démodé après deux siècles de bons et loyaux services.

Pas besoin d’être grand clerc pour repérer les symptômes de ce divorce. En Europe (tout comme aux Etats-Unis) la participation aux élections baisse inexorablement et les votes deviennent fantaisistes. Réputée corrompue et inefficace, la classe politique n’a jamais eu aussi mauvaise presse. Les partis traditionnels sont décriés et peinent à recruter. Seules les formations populistes ont le vent en poupe.

Le constat fait, quel remède proposer pour lutter contre la « fatigue démocratique » ? David Van Reybrouck – auteur il y a trois ans d’un livre passionnant sur l’histoire de l’ancien Congo belge – convoque d’abord l’Histoire. Celle vieille de 2 500 ans, puisque c’est du côté de la démocratie athénienne qu’il nous conduit.

Comment fonctionnait au quotidien ce système dont nous nous flattons d’être les héritiers lointains mais fidèles ? Son fondement reposait sur le tirage au sort et non les élections. Le Conseil des Cinq-Cents, l’organe central du gouvernement athénien, qui rédigeait les lois, contrôlait les finances, avait la haute main sur la diplomatie et les magistrats, était renouvelé chaque année par tirage au sort parmi les 30 000 à 50 000 citoyens athéniens. Idem pour les autres institutions même si les règles – en particulier celles concernant la rotation des postes – variaient.

Ce système de démocratie directe (et aléatoire), nous l’avons laissé mourir. Certes, il a survécu à Venise, à Florence, dans plusieurs cités-Etats italiennes et des villes ibériques mais sous des formes galvaudées, bâtardes, très éloignées de l’esprit athénien.

Il aurait pu renaître dans le sillage des Lumières. C’est Montesquieu, le père de l’Etat de droit moderne, qui écrit – comme Aristote deux mille ans plus tôt : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est celui de l’aristocratie ». Le philosophe n’a pas été entendu. Ou plutôt, observe David Van Reybrouck, les élites politiques au pouvoir au moment de l’indépendance des Etats-Unis et de la révolution française, ont volontairement écarté un modèle politique qui privilégiait le peuple supposé inculte et incompétent, au profit d’un système qui engendré une oligarchie politique.

C’est le père de la constitution américaine, James Madison, qui dit : « [il faut] pour chefs des hommes qui possèdent la plus grande sagesse pour discerner le bien commun de la société, et la plus grande vertu pour poursuivre la réalisation de ce bien [ …] La méthode élective de désignation de ces chefs est la principale caractéristique du régime républicain ». Autrement dit, il faut une classe de gouvernants et une classe de gouvernés.

Le ton est identique dans la France révolutionnaire, passé le temps de la prise de la Bastille. La déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 affirme que « la loi est l’expression de la volonté générale » et que « tous les citoyens ont le droit d’y contribuer que ce soit personnellement ou par leurs représentants ». Deux ans plus tard, changement de ton : la Constitution de 1791 stipule que le pouvoir du peuple ne s’exerce que « par délégation ». C’est le triomphe de l’abbé Sieyès. L’homme qui avait fait l’éloge du tiers état se renie et écrit : « La France n’est pas et ne doit pas être une démocratie. Le peuple […] ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants ». Il est loin d’être le seul à penser ainsi.

Depuis, rien n’a changé et c’est ce qui désole David Van Reybouck qui, pour redonner un élan à nos démocraties (de ce point le titre de son livre est trompeur), préconise de remettre à l’honneur le tirage au sort.

Après tout, nous ne partons pas de zéro. En France, les jurés de cours d’assises sont tirés au hasard. En Islande la dernière révision de la Constitution a été confiée par tirage au sort à un comité de soixante-dix citoyens accompagnés de trente-trois professionnels de la politique et de juristes. Au Texas, c’est grâce à une assemblée de citoyens tirés au sort que cet Etat (producteur de pétrole) s’est converti à l’énergie éolienne.

On pourrait multiplier les exemples et l’auteur ne s’en prive pas tout en reconnaissant que parfois l’échec est au bout. Aussi suggère-t-il, comme d’autres (ainsi Olivier Christin auteur de Vox populi, une histoire du vote avant le suffrage universel) de combiner élections et tirage au sort, d’associer la compétence des politiciens de métier et la liberté des citoyens qui n’ont pas à courir derrière une réélection.

A François Hollande qui songe, parait-il, à réintroduire un peu de proportionnelle aux prochaines élections législatives on pourrait suggérer d’abandonner l’idée au profit d’une autre innovation : faire siéger à l’assemblée nationale une frange de citoyens tirés au sort. Ainsi le président serait assuré d’entrer dans l’histoire.


- Contre les élections, de David Van Reybrouck, éd. Babel Essai, 219 pages, 9,50 euros.




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Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Première mise en ligne l 1 juillet 2014.

Images :
. « tirage au sort » : fotolia
. Athènes : Zéro et infini

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