Les aires marines protégées : le mirage de la préservation des océans

Durée de lecture : 10 minutes

25 juin 2020 / Hortense Chauvin (Reporterre)



Surpêche, extinction d’espèces... Pour préserver la vie marine, moult États se sont engagés à créer des aires marines protégées. Le hic : une grande partie de ces zones sont soumises à une législation bien trop permissive. La mise en place d’une politique de protection des océans ambitieuse aurait pourtant, à terme, des effets spectaculaires sur la biodiversité.

Dans les années 1950, les documentaires tournés sous la surface de l’eau par Jacques-Yves Cousteau [1] et Folco Quilici [2] ont permis au grand public de découvrir pour la première fois les splendeurs du monde océanique en couleurs. Soixante-dix ans plus tard, la vie marine est en bien piteux état : selon les derniers chiffres de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, un tiers des stocks halieutiques sont surexploités. Entre un tiers et la moitié des habitats marins vulnérables ont disparu, et de nombreuses espèces sont menacées d’extinction.

Face à ce douloureux constat, les États membres des Nations unies se sont engagés, lors de la Convention sur la diversité biologique de 2010, à protéger 10 % des zones marines et côtières d’ici 2020 grâce à la mise en place d’aires marines protégées. Les organisateurs espéraient, à l’époque, voir ainsi s’ouvrir « une nouvelle ère de vie en harmonie avec la Nature ». Dix ans plus tard, les résultats sont pour le moins mitigés : selon le Marine Conservation Institute (Institut de conservation marine), les aires marines protégées ne couvrent aujourd’hui que 5,3 % de la surface de l’océan.

Seulement la moitié des aires marines protégées sont suffisamment restrictives pour être efficaces

Ces résultats sont d’autant plus décevants que seulement la moitié des aires marines protégées sont suffisamment restrictives pour être efficaces. Il en existe en effet différentes catégories. Certaines disposent de mécanismes de protection forts. Au sein des réserves intégrales, par exemple, toutes les activités d’extraction de ressources sont interdites. « Les espèces ciblées par l’extraction peuvent s’y reproduire beaucoup plus que dans les zones non protégées, explique Joachim Claudet, directeur de recherche CNRS au Centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement (Criobe). À moyen terme, l’écosystème est plus sain, les habitats sont en meilleure santé. Il peut même y avoir une augmentation de la diversité d’espèces et une restauration de la structure trophique. » D’autres catégories sont bien plus permissives, et autorisent la poursuite de certaines activités humaines, comme la pêche. Ces dernières ne fournissent « que peu ou pas de bénéfices », selon le chercheur. Elles représentent pourtant une grande partie de ces zones dites « protégées ».

Des chalutiers géants ont pêché pendant près de 3.000 heures au sein d’aires marines protégées, en 2019 au Royaume-Uni.

Au Royaume-Uni, en 2019, des chalutiers géants de plus de cent mètres de long ont ainsi pu pêcher pendant près de 3.000 heures au sein d’aires marines protégées, selon le journal anglais The Guardian. Une étude parue en 2019 dans la revue Science avait également montré que les aires marines protégées canadiennes ne l’étaient que partiellement : le trafic maritime, l’exploitation minière et la pêche des espèces considérées comme n’ayant pas « d’importance régionale » y sont souvent autorisés, et ce en dépit de leurs conséquences sur les écosystèmes. En 2018, les provinces du Labrador et du Newfoundland étaient allées jusqu’à lancer un appel d’offres pour l’exploration du pétrole et du gaz au sein d’une aire marine protégée. Même constat en Nouvelle-Calédonie : la quasi-totalité du Parc naturel de la mer de Corail, qui s’étend sur près d’1,3 millions de km2, reste en effet ouvert à la pêche industrielle et à l’exploration minière.

Une étude parue en avril 2020 permet également de se rendre compte de l’insuffisance des règlementations actuellement en vigueur au sein des aires marines protégées méditerranéennes. 6,01 % de la surface du bassin est aujourd’hui classée comme « protégée », selon les critères internationaux. Pourtant, « dans 95% des cas, il n’y a aucune différence de réglementation entre l’intérieur et l’extérieur de ces aires marines, selon Joachim Claudet, l’un des auteurs de cette étude. Seulement 0,23 % du bassin bénéficie de niveaux efficaces de protection. » La France n’échappe pas à la règle, selon le chercheur : « 60 % des eaux méditerranéennes françaises sont protégées, ce qui est considérable. Mais quand on regarde dans le détail, on observe que seulement 0,11 % de ces eaux disposent d’une protection intégrale ou haute, c’est-à-dire d’une réglementation apte à fournir de réels bénéfices pour la biodiversité. » À l’échelle nationale, si 23 % des eaux françaises sont officiellement protégées, selon Élodie Martini-Cousty, pilote du réseau Océans, mers et littoraux de France Nature Environnement (FNE), « seulement 1,5 % le sont effectivement ».

« Il s’agit là davantage d’affichage environnemental que d’une véritable volonté politique »

Les aires marines protégées n’ont pas seulement tendance à être trop permissives : elles peuvent également être volontairement implantées par les États dans des zones peu intéressantes en termes de biodiversité. Cela leur permet de gonfler artificiellement le nombre d’aires marines protégées, tout en évitant d’éventuels conflits avec les acteurs économiques du secteur. « Je ne connais pas un État qui n’ait pas cherché à créer des aires marines protégées à un endroit où cela n’était pas forcément intéressant », dit Julien Rochette, directeur du programme Océan à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) et spécialiste de la question. Il regrette que les gouvernements s’enferment dans une « politique du chiffre » : « Les États se contentent parfois d’implanter d’immenses aires marines protégées dans des zones où il n’y a pas de gros enjeux, et où elles n’ont donc aucun effet en termes de biodiversité. Il s’agit là davantage d’affichage environnemental que d’une véritable volonté politique. »

Les scientifiques estiment que les aires marines hautement protégées devraient couvrir entre 30 et 50 % de la surface de l’océan.

Dans certains cas, les gestionnaires des aires marines protégées peuvent également manquer de moyens financiers et humains, selon Julien Rochette. « La mise en œuvre du droit est encore plus compliquée en mer qu’à terre, car il n’est pas possible de mettre un gendarme derrière chaque usager », explique-t-il. La multiplicité des niveaux de protection des aires marines n’arrange rien au problème, selon Joachim Claudet. « Plus le niveau de protection est fort, plus les aires marines protégées sont faciles à surveiller. Si tout type de pêche ou d’extraction y est interdit, dès qu’on y aperçoit un bateau, on peut partir du principe qu’il n’a pas à être là. Les aires dont les plans de gestion sont plus souples sont au contraire plus difficiles à surveiller, car il faut aller voir chaque bateau pour vérifier qu’il a bien le droit d’être là. » Ce manque de régulation peut avoir des conséquences dramatiques pour la biodiversité, selon Élodie Martini-Cousty. « En Corse, énormément de particuliers visitent la réserve naturelle de Scandola en bateaux à moteurs à toute heure du jour ou de la nuit, ce qui dérange les espèces. On observe également beaucoup de pêche illégale. »

« La vie marine peut redevenir aussi abondante qu’antérieurement lorsque l’on réduit la pression humaine »

Afin de réellement protéger la biodiversité, la plupart des scientifiques estiment que les aires marines hautement protégées devraient couvrir entre 30 et 50 % de la surface de l’océan… Soit entre 100 et 200 fois plus qu’aujourd’hui. Un objectif qui nécessiterait une volonté politique « très forte », selon Élodie Martini-Cousty, et des moyens financiers à la hauteur des enjeux. Julien Rochette estime qu’il est également essentiel d’instaurer un mécanisme permettant de créer des aires marines protégées au sein des eaux internationales, qui couvrent 64 % de la surface de l’océan. Pour le moment, les aires marines protégées ne peuvent en effet être implantées que dans les eaux territoriales. Des négociations ont été lancées en 2018, mais rien n’est encore acté. « On croise les doigts pour que la prochaine réunion puisse avoir lieu en fin d’année. Ce serait une avancée importante, car beaucoup de site exceptionnels situés en haute mer sont menacés. » La création d’aires marines protégées flexibles, capables de s’adapter aux migrations de certaines espèces, représente un autre « enjeu futur » pour les politiques publiques, selon le chercheur.

La mise en place d’une politique de protection des océans ambitieuse est d’autant plus importante qu’elle pourrait avoir, à terme, des effets spectaculaires sur la biodiversité. Une étude, publiée en mai dans la revue Nature, met en avant la résilience extraordinaire de l’océan. Elle estime que, couplée avec une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre, la conservation de la moitié de l’océan pourrait permettre de restaurer « substantiellement » la vie marine en seulement trente ans. « Il existe des preuves dans la littérature scientifique que la vie marine peut redevenir aussi abondante qu’antérieurement lorsque l’on réduit la pression humaine, explique Jean-Pierre Gattuso, directeur de recherche au CNRS et co-auteur de cette étude. Dans les années 70, la France a par exemple réalisé des essais nucléaires dans certains atolls du Pacifique. Ces explosions ont augmenté la température de l’eau à 55 °C et ont totalement détruit les récifs coralliens de cette zone. Quarante ans plus tard, ces récifs se sont reconstitués sans que l’Homme ne fasse rien. Cette restauration est intervenue de manière rapide car il n’y a pas eu de pression anthropique pendant plusieurs années. »

L’atoll de Mururoa a servi de lieu d’expérimentation à 138 essais nucléaires français.

La création d’aires marines véritablement protégées ne bénéficierait d’ailleurs pas seulement à la biodiversité marine, mais également aux êtres humains. « Lorsqu’il y a une aire marine protégée, tous les petits bateaux de pêche se positionnent autour, car elles diffusent à l’extérieur », explique Jean-Pierre Gattuso. « Lorsque leurs niveaux de protection sont forts, elles ont des bénéfices à la fois pour les écosystèmes, mais également pour le tourisme, la pêche, la plongée sous-marine… Dans la plupart des cas, les usagers ne veulent plus s’en séparer », ajoute Joachim Claudet. Jean Pierre Gattuso insiste cependant sur le fait que la création d’aires marines protégées ne peut pas, à elle seule, résoudre le problème de l’érosion de la biodiversité marine. Réduire de manière drastique la pollution et les émissions de gaz à effet de serre, qui contribuent à l’acidification et à la désoxygénation de l’océan, sont tout aussi nécessaires. « Si on superpose ces solutions, on peut parvenir à restaurer l’océan de manière substantielle », espère-t-il. D’ici 2050, les fonds océaniques pleins de vie filmés par Cousteau et Quilici pourraient ainsi redevenir une réalité, et non de simples archives d’un monde disparu.





[1L’homme au bonnet rouge, mort en 1997, a fait découvrir à des millions de téléspectateurs la beauté du monde sous-marin grâce à plus de 120 films et documentaires, le Monde du silence (1955) par exemple.

[2Ce réalisateur italien mort en 2018 est notamment l’auteur du film documentaire Sesto continente (Le Sixième Continent) (1954).


Lire aussi : En dépit de ses engagements, la France encourage la surpêche

Source : Hortense Chauvin pour Reporterre

Photos :
. chapô : Réserve naturelle de Scandola, en Corse. Bluesoft57000 / Wikimedia
. L’atoll polynésien de Mururoa. Wikipedia (FRED/CC BY-SA 3.0)
. Chalutier géant, en 2019. Greenpeace
. Coraux. René Schläfer/Flickr

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