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ReportageSocial

Les bains-douches disparaissent, un drame pour les sans-abri

En France depuis deux semaines, Dariusz, Polonais, profite de sa première douche dans un bain-douche de Paris, en 2016.

Indispensables aux sans-abri et aux personnes privées d’un accès à l’eau potable, les bains-douches se font rares dans les villes. Une absence « dramatique ».

« Veuillez m’excuser : quel jour sommes-nous ? Le 17, n’est-ce pas ? » L’homme édenté traîne dans un cabas son saint-frusquin, telle une tortue déplaçant sa carapace. Dans le creux de l’autre main, ce 23 août, cliquette une canette de 8.6 Original — la mousse de la rue. En plus de dix ans, Lahcene n’a presque jamais manqué l’ouverture des bains-douches municipaux de Paris. « Je suis là tous les jours, dit le sans-abri. Pour la dignité ! Voilà, je ne saurais mieux dire. » Puis il disparaît dans les ruelles du 20e arrondissement, avec l’allure un brin tanguante de Charlie Chaplin. Les souliers en V et le chapeau melon en moins.

En France métropolitaine, 824 000 personnes habitent un logement privé d’eau courante et de sanitaires. À celles-ci, s’ajoutent les plus de 220 000 sans domicile ou vivant dans des camps de fortune et des squats. Pourtant inscrit dans le marbre des Nations unies, le droit d’accès à l’eau potable et à l’assainissement est loin d’être garanti à tous. Au cœur des canicules, l’eau ne coule plus dans les fontaines. Au cœur de l’hiver, les sans-abri sont confrontés au gel des robinets de cimetière. Quant à la qualité des toilettes publiques, elle relève de la loterie.

Jusqu’aux années 1960, une constellation de bains-douches publics offrait remède à ces obstacles. Se laver hors de chez soi étant alors monnaie courante, s’y croisaient sans-abris, ouvriers, enfants et vieillards. Ce n’est qu’avec l’arrivée du confort dans les maisons que ces établissements, dont le prototype fut inventé en 1873 par un médecin pénitentiaire, ont commencé à perdre du galon. Petit à petit, ces joyaux d’art déco furent détruits ou transformés en bâtiments administratifs. Un seul subsiste à Marseille et Lyon. Aucun à Montpellier et Bordeaux.

Paris, une exception détériorée

Une seule ville française a résisté à la disparition de la culture des bains-douches : Paris. En février 2023, l’adjointe à la mairie, Léa Filoche, dévoilait que 550 000 douches avaient été prises en 2021 dans les dix-sept établissements publics de la capitale. Même les communes anglaises comme Liverpool, pourtant avant-gardistes en la matière, n’en comptent pas tant. Toutefois, la multiplicité des structures n’empêche pas les imperfections.

Sur Google, les commentaires laissés par les usagers divergent : « Quel privilège de pouvoir se toiletter dans un cadre public indispensable », signait en octobre 2023 « un SDF parmi tant d’autres ». En sortant du bain-douche de la rue des Haies (20e arrondissement), Moussa s’est lui contenté de pianoter : « Mon duché. » À l’inverse, Walter déplorait en janvier 2022 le dysfonctionnement de trois chaudières sur quatre : « Tous les hivers, c’est à moitié fermé pour manque d’eau chaude… Contrairement à l’été, où l’eau est bouillante. » Et Jules, d’ajouter en avril 2023, à la sortie de l’établissement de l’île de la Cité : « On sent qu’on est du bétail dans cet endroit, où est la dignité humaine ? »

Il est 10 heures, à l’angle de la rue des Chaufourniers, dans le 19e arrondissement. Un sac isotherme Action coincé sous l’aisselle, un garçon d’à peine 16 ans pousse la porte des bains-douches de Meaux. Personne à l’entrée. Il descend au sous-sol, longe les murs vert pomme et disparaît dans l’une des quarante-et-une cabines. À l’intérieur, l’espace exigu est similaire à n’importe quel bloc sanitaire de camping… la propreté en moins. Les carreaux, encore humides du précédent passage, sont couverts de champignons jaunâtres. Au plafond, une fine couche de moisissure dessine une sphère céleste.

Des champignons dans un bain-douche de Paris. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Ici, personne ne parle. Certains usagers s’adressent de discrètes salutations, avant de plonger de nouveau dans leurs pensées. À vrai dire, la VMC (ventilation mécanique) rugit si fort que toute conversation serait vouée à devenir un dialogue de sourds. Seuls s’élèvent les cris d’un homme alcoolisé, mimant des stars de NBA d’un accent maladroit : « What a dunk ! »« Quel dunk ! », en référence au moment où le ballon de basket entre dans le panier directement avec la main. Accroupi à côté d’une prise électrique où se charge son téléphone, un autre usager l’observe du coin de l’œil.

Au-delà des questions de propreté, l’accès à ces établissements par les femmes interroge. En juin 2019, deux sociologues de l’Institut national d’études démographiques ont établi un profil type des usagers des bains-douches parisiens : près de 90 % d’hommes, d’un âge médian de 49 ans. Pourtant, à Paris, 22 % des personnes sans-abris sont des femmes, d’après les chiffres du Samu social. Un phénomène en partie provoqué par le sentiment d’insécurité : « Il n’y a souvent aucune séparation entre les hommes et les femmes, précise Claire Lajeunie, documentariste. Elles n’ont aucune intimité. Certains mecs escaladent les portes pour les observer. »

Près de 90 % des usagers sont des hommes. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

L’aspect non genré de ces structures se révélant excluant, un bain-douche réservé aux femmes a été créé dans le 12e arrondissement, en mars 2019. L’autrice du film Femmes, de la rue à l’abri témoigne des figures métamorphosées sortant des cabines : « J’observais ces femmes entrer les yeux rivés au sol et la tête encapuchonnée. Puis, quelques minutes plus tard, de tout autres personnes sortaient. Les cheveux propres, le visage rafraîchi par une petite crème et les cheveux à nouveau bouclés. »

Ultime limite détaillée par l’Observatoire d’accès à l’eau et à l’assainissement, dans un rapport datant de 2021 : les évacuations des camps de fortune en périphérie de la capitale. « Ces ordres de la préfecture de Paris entraînent la création de petits bidonvilles dans les banlieues, bien moins dotées en services, détaille Édith Guiochon, chargée de plaidoyer à la Coalition Eau. Heureusement, il y a deux ans, une forte mobilisation a incité la mairie de Saint-Denis à ouvrir le tout premier bain-douche de la commune. »

L’État ferme les yeux, les associations cravachent

Des expulsions, il y en a aussi à l’autre bout de la France. En 2021, toujours d’après l’Observatoire, la municipalité de Toulouse a orchestré l’expulsion de six campements et huit squats, précipitant plus d’un demi-millier de personnes — jusqu’alors raccordées à l’eau — dans une nouvelle précarité hydrique.

« Une honte, déplore Jamal El Arch, élu de l’opposition. Pour inciter ces gens à ne pas revenir, les autorités payaient même des entreprises pour veiller à ce que personne ne vienne ouvrir de nouveau la vanne. » Dans ces bidonvilles, l’absence d’installation sanitaire formelle entraîne en outre des pratiques de défécation à l’air libre, multipliant les risques d’exposition aux maladies.

D’autant que, dans la Ville rose, les personnes privées de commodités disposent d’un seul et unique bain-douche, dont l’accès fut payant jusqu’en 2021. « D’ici quelques décennies, Toulouse pourrait hériter du climat de Casablanca, poursuit l’élu, également sociologue. Or les personnes à la rue sont de plus en plus nombreuses. Pour elles, l’absence de bains-douches est dramatique. » En 2022, son groupe a réclamé le renforcement de l’offre d’hygiène publique en anticipation de l’avenir climatique de l’Occitanie. Un vœu rejeté par la majorité actuelle, guidée par l’ancien Républicain Jean-Luc Moudenc.

Des bains-douches dans le 20e arrondissement de Paris. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Les édiles ont pourtant à charge cette responsabilité. En décembre 2022, un décret et une ordonnance ont réaffirmé le droit de bénéficier d’une quantité d’eau suffisante, y compris pour assurer ses besoins en hygiène corporelle. Une compétence déléguée par l’État aux communes. Toutefois, celles-ci semblent vouloir s’en alléger : « Il n’y a qu’à consulter les documents des collectivités locales listant les dispositifs existants, précise Édith Guiochon. Presque toutes les douches à disposition recensées relèvent d’initiatives privées ou associatives. »

Malheureusement, les associations ne peuvent assumer seules une telle charge. Au printemps 2017, des Montpelliérains ont créé La Bulle, un concept de douches nomades à bord d’un camping-car. Seulement, celui-ci étant conduit par des bénévoles, il arborait porte close du 5 au 26 août. Même constat à Bordeaux, où le foyer Fraternel fournissant quelques douches aux personnes privées de commodités a baissé le rideau du 26 juillet au 29 août. Du côté de la cité phocéenne, en 2019, la communauté Emmaüs dénonçait aussi l’inaction de la municipalité, accusée d’avoir mis au rancart l’unique camion-douche du Samu social pour un simple câble défectueux.

Il est bientôt 13 heures, au 296 rue des Pyrénées, à Paris. Lahcene s’est échappé juste avant que ne ferment les portes de l’établissement aux briques rougeâtres. Oguebo, un Gabonais vivant à la rue depuis cinq ans, est désormais seul. Il s’empresse d’achever sa toilette matinale. « J’aime sentir ma peau propre, et entretenir ma barbe, dit-il, penché sur le miroir. Se sentir beau... Ça aide le moral ! » Il s’observe, sourit, attrape son sac à dos et disparaît à son tour.

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