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Reportage — Social

Une douche et de l’écoute : une asso épaule les sans-abri qui « crèvent de chaud »

Viorel, plein de mousse à raser, s’apprête à passer sous la douche proposée par l'association Depaul.

« On étouffe à Paris ! » Alors que la France est frappée par la canicule, l’association Depaul permet aux personnes sans-abri de se rafraîchir. Une caravane munie d’une douche sillonne même la ville.

Paris, reportage

À chaque fois qu’il souhaite prendre une douche, Guy, 76 ans, apporte son propre shampoing — du Head & Shoulders, « son préféré ». Ce retraité à l’allure soignée pourrait utiliser les produits mis gratuitement à disposition par Depaul France, une association basée à Paris proposant des services d’hygiène et de santé aux personnes les plus démunies. Mais non, Guy a ses petites habitudes : pour nettoyer ses cheveux gominés lui donnant de faux airs de Robert De Niro, il apporte à chaque fois ses propres affaires, qu’il stocke dans la voiture où il est contraint de dormir depuis un an. L’ex-salarié dans le marketing, à la vie rocambolesque, a tout perdu à la suite de l’irruption du Covid-19 et, affirme-t-il, d’une arnaque de son ancien associé.

Nous sommes le mardi 12 juillet, il est un peu plus de 9 heures, et le centre d’accueil de jour de Depaul, dans le 15e arrondissement de Paris, vient à peine d’ouvrir ses portes. Faits appréciables : à l’intérieur, le café est prêt ; un monsieur venu prendre un petit-déjeuner chantonne La belle vie, de Sacha Distel ; et enfin, l’air y est frais. Ce qui est loin d’être le cas dehors : comme partout en France ce jour-là, une nouvelle vague de chaleur, prévue pour durer a minima huit à dix jours, frappe la capitale. De fortes températures subies de plein fouet par les personnes qui vivent dans la rue sans possibilité de se rafraîchir et de se laver à leur guise — une situation évidemment insupportable en toute saison, mais que la canicule, conséquence du réchauffement climatique, met violemment en lumière. Alors, forcément, prendre une douche fait du bien.

« Le problème à Paris, c’est qu’il n’y a pas d’air, pas d’ombre, pas d’arbres. Il n’y a que du béton. C’est une ville où l’on étouffe », raconte Guy. © Tiphaine Blot/Reporterre

« Ça rafraîchit le corps, mais aussi les idées ! Le problème à Paris, c’est qu’il n’y a pas d’air, pas d’ombre, pas d’arbres. Il n’y a que du béton, qui absorbe la chaleur : c’est pour ça que l’on crève de chaud. C’est une ville où l’on étouffe », raconte Guy, qui, attendant patiemment son tour pour aller faire sa toilette, vient d’engloutir des œufs et des tartines dans le réfectoire.

« Vivre à la rue est quelque chose de très difficile toute l’année : l’hiver, il fait froid et il pleut et, l’été, il y a ces vagues de chaleur », dit de son accent so british Andrew McKnight. Il a créé l’association en 2013 afin de pallier le manque de structures permettant aux personnes démunies ou mal-logées de se doucher. « Notre philosophie est de leur fournir un temps pour elles et pour leur bien être, qu’elles puissent se reconnecter à leur corps : quand on est mieux dans son corps, on est mieux dans sa tête, et il est peut-être plus facile de faire les démarches pour tenter de sortir de la rue. »

Dans le centre d’accueil de jour de Depaul, dans le XVe arrondissement de Paris. © Tiphaine Blot/Reporterre

Deux options sont proposées aux bénéficiaires, épaulés par une centaine de bénévoles : à l’image de Guy, il est possible de se rendre à la permanence ouverte par Depaul trois matinées par semaine (cinq hors été). L’occasion de manger un bout, de passer par l’infirmerie, de laver son linge, de se doucher ou de se rendre à l’espace « coin rasage-beauté ». Sinon, l’association met à disposition une Mobil’douche, un service qui existe en Île-de-France depuis 2009, repris par Depaul en 2021.

À l’intérieur de la caravane, du shampoing, du déodorant, des chaussettes...

Cette caravane sillonne les rues de Paris pour aller à la rencontre de personnes n’ayant pas accès à des services d’hygiène, comme nous l’explique Hervé, responsable de ces maraudes : « On tisse des liens de confiance avec ces personnes. Quand je leur rends visite, elles apprécient d’avoir une autre relation que celles qu’elles connaissent au quotidien : d’habitude, c’est toujours à elles de se déplacer et d’être en demande. » Quand on le rencontre, Hervé et son chapeau à liseré floral s’apprêtent à se mettre en route, direction Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Il prend malgré tout le temps de nous faire visiter le véhicule, garé devant l’accueil de jour. À l’intérieur de cette petite caravane, outre une cabine de douche, un lavabo et un miroir, on trouve des banquettes, quelques BD ou encore des tiroirs remplis de shampoing, déodorant, chaussettes, rasoirs…

Hervé, au volant de la caravane Mobil’douche. © Tiphaine Blot/Reporterre

« Je ne suis pas coiffeur mais, parfois, cela m’arrive de raser ou de coiffer celles et ceux qui ne peuvent pas le faire eux-mêmes », raconte Hervé, qui explique qu’en ces temps de canicule, il propose aux personnes passant par la Mobil’douche « beaucoup d’eau ». La veille, cet homme d’une grande prévenance a également acheté des brumisateurs. Comme le souligne Andrew McKnight, l’été, l’association redouble de vigilance afin de prévenir les cas de déshydratation ou d’insolation chez les personnes vivant dans la rue. Selon le collectif Les morts de la rue, les sans-abri meurent autant l’été que l’hiver.

Dans l’enceinte de l’accueil de jour, c’est en tout cas l’heure pour Guy de passer à la douche. Clémentine, engagée depuis trois ans auprès de la structure, lui tend une serviette propre : dans cette pièce en dur désinfectée entre chaque visiteur, Covid oblige, il peut à présent bénéficier d’environ quinze minutes d’intimité. « Souvent, les personnes qui viennent nous disent qu’elles ne sont pas les mêmes après avoir pris une douche : en se lavant, il y a aussi un peu l’idée de laver toute la misère », dit la bénévole. « En cette période de canicule, on entend régulièrement cette phrase : Ah, qu’est-ce que ça fait du bien une douche froide ! »

Andrew, à gauche, a créé l’association Depaul, qui propose notamment une douche mobile, en 2013. © Tiphaine Blot/Reporterre

Peu de temps avant, on avait croisé aussi Viorel et son visage parsemé de mousse à raser : ce monsieur, originaire de Roumanie, s’apprêtait lui aussi à passer sous la douche. Il fera finalement une photo avec Andrew, donnant à voir son regard malicieux. « Que ce soit avec la Mobil’douche ou bien au centre d’accueil de jour, ce que l’on fait est aussi un prétexte pour créer du lien social. On est contents d’être ensemble », témoigne le directeur de l’association. Des propos emplis de douceur dans lesquels se retrouve Guy : « Seul dans ma voiture, je m’emmerde ! Je préfère venir ici voir les potes. » Il a beaucoup apprécié une sortie organisée il y a peu par Depaul. C’était dans le parc de Sceaux, dans les Hauts-de-Seine. Là-bas, il a pu se promener à l’ombre des arbres.

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