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TribuneNucléaire

« Pourquoi la relance du nucléaire est un mirage »

La centrale nucléaire de Dampierre-en-Burly (Loiret) possède quatre réacteurs à eau pressurisée de 900 MWe.

La relance du nucléaire en France est surdimensionnée, écrivent les auteurs de cette tribune. Seule une institution indépendante, selon eux, peut assurer une planification énergétique mondiale.

Pierre Saclier est chef de missions énergétiques auprès de nombreux pays et organisations internationales. Christian de Gromard est énergéticien, ex-référent énergie à l’Agence française de développement (AFD) et chef de projet à l’Agence française pour la maîtrise de l’énergie (AFME).



En lançant l’an dernier son grand programme nucléaire « d’avenir » (6 EPR2 ainsi que le lancement d’études pour la construction de 8 EPR2 additionnels), et en appelant à tripler la capacité nucléaire mondiale à la COP28, le président Macron s’est-il interrogé sur les conséquences de cette surenchère ? Qu’en serait-il en effet si tous les pays capables de le faire s’engageaient dans un tel programme, au prorata de leur population ? La Chine, par exemple, ou l’Inde ?

Les réserves mondiales d’uranium économiquement exploitables seraient épuisées en quelques années. Pour déjouer ce piège, ne serait-il pas temps de mettre en place une institution mondiale indépendante capable d’assurer une planification énergétique à l’échelle planétaire ?

La Chine développe des capacités de production d’électricité nucléaire qui devraient faire bientôt d’elle la première puissance nucléaire civile mondiale, devant les États-Unis et la France — dans moins de cinq ans, elle devrait dépasser la capacité installée française (EPR de Flamanville inclus).

Un programme anticonstitutionnel

Ce faisant, si ce grand pays s’équipait à hauteur du programme nucléaire français, il pourrait le faire vingt-et-une fois plus que la France, étant donné le rapport de population de 1 à 21 entre les deux pays (66 millions d’habitants en France, 1,41 milliard en Chine). Considérant que le programme du gouvernement vise à maintenir le parc nucléaire français au minimum à 60 GW (ce qui fait un ratio moyen de l’ordre de 1 kW installé par habitant), à même intensité d’équipement, la capacité électronucléaire chinoise atteindrait 1 400 GW.

En suivant cette logique, au titre de l’égalité des droits humains, un total de 8 000 GW d’installations nucléaires réparties dans le monde pourrait être développé au prorata des données démographiques [1].

Or, selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), 1 GW installé requiert 150 tonnes d’uranium par an. Les réserves considérées comme exploitables économiquement étant de l’ordre de 8 millions de tonnes, un équipement mondial à un niveau comparable à celui de la France épuiserait donc les réserves mondiales en moins de sept ans [2].

Ce programme pourrait «  gaspiller les ressources financières qui pourraient être affectées aux énergies renouvelables  ». Ici, la centrale nucléaire de Cruas (Ardèche). Wikimedia Commons/CC BY-SA 3.0/Maarten Sepp

Considérer, donc, que la France représente un modèle de développement énergétique, c’est aller vite en besogne. Car promouvoir une telle surenchère nucléaire, c’est prendre le risque d’épuiser très vite les ressources mondiales en uranium et, parallèlement, de gaspiller les ressources financières qui pourraient être affectées aux énergies renouvelables.

Au regard de la Charte de l’environnement de 2004 (partie intégrante de la Constitution depuis 2005), qui stipule qu’« afin d’assurer un développement durable, les choix destinés à répondre aux besoins du présent ne doivent pas compromettre la capacité des générations futures et des autres peuples à satisfaire leurs propres besoins », le programme nucléaire du gouvernement est d’ailleurs anticonstitutionnel.

Une institution mondiale pour déjouer le piège

Pour aborder cette question de l’énergie, il faut cesser de s’appuyer sur les prévisions fondées sur les lois de marché, toujours axées sur la volonté de croissance, et faire place à l’intelligence écologique. Pour se traduire en pratique, cette intelligence nécessite un organe de gestion mondiale de l’énergie chargé de réguler un partage équitable des ressources énergétiques, notamment uranifères, et de s’assurer que les États se dotent de stratégies énergétiques durables.

Aujourd’hui, une telle institution n’existe pas. Ni les agences spécialisées de l’Organisation des Nations unies (l’AIEA, dédiée à l’énergie atomique, et l’Irena, chargée des énergies renouvelables) ni l’AIE (organe de l’OCDE qui représente moins d’un cinquième de la population mondiale) n’assurent ces fonctions de planification et de régulation des ressources énergétiques planétaires. Cette institution devrait avoir comme objectif d’affranchir l’humanité de sa dépendance aux matières fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel) et fissiles (uranium), et de l’accompagner dans la réduction de son empreinte écologique.

« La France a édifié son programme nucléaire sans tenir compte des ressources mondiales »

D’emblée, et avec un calcul assez simple, elle pourrait montrer que la programmation énergétique française, qui table sur 1 kW nucléaire par habitant, est sept fois surdimensionnée. Démonstration.

À l’échelle mondiale, nous disposons de 8 millions de tonnes de réserves d’uranium. Si l’on fixe à cinquante ans l’échéance d’exploitation de ce minerai, cela oblige à limiter sa consommation annuelle mondiale à 160 000 tonnes. Ce qui conduit à borner l’équipement mondial nucléaire autour de 1 066 GW [3], et à fixer la limite d’équipement des réacteurs à hauteur de 130 W nucléaires par habitant [4]. Et c’est ainsi que, en coupant court à une trajectoire de prédation d’une ressource limitée, l’analyse des réserves mondiales d’uranium montre que la programmation énergétique française est sept fois surdimensionnée.

Au motif que le nucléaire émet peu de CO2, le gouvernement français a édifié son programme nucléaire sans tenir compte des ressources mondiales ni des besoins des autres pays. Un des objectifs prioritaires de cette institution mondiale de gestion de l’énergie pourrait donc être justement d’obliger les États à structurer leur production d’électricité de façon réellement durable et égalitaire. Et de construire un avenir écologique sans les nombreux dégâts collatéraux du nucléaire, filière historiquement dérivée de préoccupations militaires.

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