« On en voit un, puis deux, puis trois… » Au fond de l’Atlantique, un cimetière de fûts radioactifs
Un fût de déchets radioactifs filmé à 4 700 m de profondeur par le sous-marin de la mission Nodssum. - © Nodssum Cruise, CNRS, Flotte océanographique française, Ifremer, Miso Facility/Whoi
Un fût de déchets radioactifs filmé à 4 700 m de profondeur par le sous-marin de la mission Nodssum. - © Nodssum Cruise, CNRS, Flotte océanographique française, Ifremer, Miso Facility/Whoi
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Une expédition a collecté des échantillons autour des fûts contenant des déchets radioactifs immergés dans l’océan Atlantique jusqu’en 1990. L’heure est maintenant à l’analyse pour comprendre les effets de cette pratique sur les fonds marins.
Nous sommes à 4 700 m de profondeur, dans les plaines abyssales de l’Atlantique Nord-Est. Sur la vidéo, la seule lumière provient des projecteurs du Nautile, un sous-marin scientifique habité de 8 m de long, qui éclairent cette immense étendue de sédiments toute plate. « Ce qui est saisissant, c’est l’approche des fûts de déchets radioactifs. On en voit un, puis deux, puis trois, puis quatre… » raconte Patrick Chardon, ingénieur de recherche au CNRS, spécialiste de la mesure de la radioactivité dans l’environnement.
La plupart sont dévorés par la rouille. « Leurs parois ondulées sont complètement corrodées, avec des couleurs très vives, très rouges. On devine encore les marquages sur certains fûts : le symbole de la radioactivité, des étiquettes, des inscriptions. Et autour, il y a aussi des déchets plus récents comme des sacs plastiques, des bouteilles et des pots de peinture », poursuit Javier Escartín, directeur de recherche au CNRS et au Laboratoire de géologie de l’École normale supérieure, spécialiste des océans profonds.
Autour de ces funestes rebuts, une explosion de coraux, d’éponges, de crabes et d’anémones. Et l’invisible ballet des radionucléides, les atomes radioactifs relâchés par ces colis empoisonnés. Ces images spectaculaires sont celles de la deuxième campagne de la mission Nodssum. Pilotée par Patrick Chardon et Javier Escartín, elle vise à « comprendre le comportement de la radioactivité dans l’océan profond », résume l’expert.
Des colis oubliés depuis trois décennies
Entre 1946 et 1990, avant que cette pratique ne soit interdite par la Convention de Londres, pas moins de 200 000 fûts de déchets enrobés de ciment, de bitume ou de résine ont été balancés dans la zone par plusieurs pays européens. « À la fin des années 1970, on voyait à la télévision les campagnes de Greenpeace, les Zodiac et les barils qui tombaient à la mer. C’est une image qui m’est restée », se souvient Javier Escartín.
Patrick Chardon, lui aussi, a été frappé par « le contraste entre l’image du nucléaire comme une énergie d’avenir, propre, et le fait que ses déchets aient été rejetés au fond de l’océan ». Puis, plus rien. Les colis ont été oubliés dans leur cimetière marin pendant trois décennies, sans que les évaluations régulières des sites promises n’aient jamais été réalisées.
La première campagne de Nodssum, menée en juin-juillet 2025, a donc consisté à cartographier les zones de largage et à faire de premiers prélèvements. Elle a permis de repérer 3 355 fûts répartis sur 163 km², à près de 5 000 m de profondeur. La deuxième campagne, qui s’est déroulée en mai et juin, est allée directement au contact des déchets au cours d’une vingtaine de plongées à bord du Nautile. Ses résultats ont été dévoilés jeudi 2 juillet : des fûts fortement dégradés qui laissent s’échapper des substances radioactives.
« La première surprise, c’est la biodiversité »
Pour découvrir cette contamination, les scientifiques ont mesuré la radioactivité à différentes distances des fûts, y compris dans les matériaux qui s’en sont échappés. Des analyses en laboratoire devraient permettre d’obtenir des mesures plus précises, mais « nous avons déjà détecté des radionucléides qui ne correspondent pas à ceux habituellement présents dans cette zone, notamment à cause des anciens essais nucléaires : du cobalt 60 et du plutonium 239-240, ainsi que des concentrations conséquentes de césium 137 et d’américium 241 », rapporte Patrick Chardon.
Le chercheur ne s’attend pas à des découvertes catastrophiques : « Le fond marin en question, ce n’est pas Tchernobyl. On est sur un site de stockage de déchets de très faible à faible activité. »
« La première surprise, c’est la biodiversité », insiste Javier Escartín. À l’époque où les décisions d’immersion ont été prises, elles se justifiaient par la croyance « qu’il n’y avait pas d’écosystèmes d’intérêt dans les grands fonds marins », rappelle Patrick Chardon. Or, la mission scientifique a découvert que les fûts avaient été adoptés comme récifs artificiels par des anémones, des coraux, des crabes, des holothuries et de nombreux poissons.
« Les organismes sont friands de ce type de support parce qu’il leur procure un avantage écologique, notamment pour capter leur nourriture, poursuit le chercheur. Il y a donc une balance à trouver entre le négatif apporté par la radioactivité et le positif, entre guillemets, de la présence d’un support pour le développement de la biodiversité. »
Quantifier précisément la radioactivité
Cette présence animale ouvre une multitude de questions. Comment la radioactivité circule-t-elle dans ces écosystèmes ? Jusqu’où se diffuse-t-elle ? Et quelles sont ses conséquences pour les habitants des plaines abyssales ? Les deux campagnes en mer ont permis d’amasser des milliers d’images, plusieurs centaines d’échantillons et des relevés sonar couvrant des dizaines de kilomètres carrés, grâce auxquels les chercheurs ont cartographié les fûts.
Ces matériaux vont être analysés pendant plusieurs mois par une équipe pluridisciplinaire. La première tâche est de quantifier précisément la radioactivité et de recenser les radionucléides présents, « dont certains sont complexes à mesurer », précise Patrick Chardon. Il s’agira ensuite d’étudier la manière dont ils contaminent le vivant, notamment par le biais de micro-organismes et de la chaîne alimentaire. Et quelles modifications génétiques éventuelles l’exposition à la radioactivité entraîne.
Faut-il conclure, en voyant cette vie foisonnante, que balancer des fûts au milieu des océans est un mode de gestion acceptable des déchets radioactifs ? « C’est une question que nous nous sommes posée dès le début du projet, admet Patrick Chardon. Si nos résultats montraient que ces déchets n’ont pas de conséquences sur l’environnement, est-ce que certains ne s’en serviraient pas pour défendre un retour des immersions de déchets au fond de la mer ? »
Pour le scientifique, la réponse est clairement non : « Sur le long terme, ce n’est pas une pratique qu’il faut envisager. L’idée de déverser des déchets radioactifs dans un milieu naturel est totalement aberrante. Nous connaissons encore très mal les grands fonds marins, et pourtant nous y avons ajouté des déchets issus des activités humaines. Or, ces écosystèmes ont aussi le droit d’exister pour eux-mêmes. »
Ces recherches fondamentales restent cependant très utiles. Ces fûts ne sont en effet pas les seuls rebuts radioactifs à reposer dans le silence et l’obscurité des fonds marins. S’y cachent des déchets radioactifs dont l’immersion illégale en Méditerranée est attribuée à des mafias italiennes, mais aussi des sous-marins nucléaires.
L’essor de l’exploitation des nodules polymétalliques, qui consiste à récupérer, au fond des océans, de petites concrétions rocheuses riches en métaux stratégiques comme le nickel, le cobalt, le manganèse et le cuivre, pourrait aussi remettre de la radioactivité en circulation dans l’océan profond. « Jusqu’à présent, on ne disposait pas des outils ni des méthodologies permettant d’appréhender ces conséquences et d’essayer de les quantifier. C’est vraiment tout l’intérêt de ce volet méthodologique », se réjouit Patrick Chardon.