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EnquêteMines et métaux

Gerard Barron, l’homme qui veut faire fortune en pillant les abysses

Gerard Barron, PDG de The Metals Company, tient un nodule polymétallique, le 5 juin 2025. Il veut extraire des abysses des tonnes de minerais, grâce à l'aide de Trump.

Grâce à Donald Trump et sous couvert de greenwashing, Gerard Barron est l’une des figures de l’exploitation des abysses, très décriée. Le riche PDG veut y extraire des minerais, quitte à tout y détruire.

Certains médias lui trouvent un air de Sean Penn. D’autres de Patrick Dempsey, le bien connu Docteur Mamour de la série Grey’s Anatomy. Mais pour les créatures des abysses, son visage est avant tout celui de la destruction.

Veste en cuir, chevelure savamment coiffée-décoiffée, Gerard Barron n’a pas la dégaine type des patrons d’entreprises minières. Le quinquagénaire natif d’Australie est pourtant à la tête d’une des plus en vue, et probablement des plus risquées : The Metals Company. Basée à Vancouver (Canada), cotée au Nasdaq (la bourse étasunienne), l’entreprise est l’un des fers de lance de l’exploitation des abysses, aux côtés de la Britannique UK Seabed Resources et de la Belge Global Sea Mineral Resources.

Lancée en 2011 sous le nom de DeepGreen Metals, rebaptisée en 2021, l’entreprise a investi plus de 600 millions de dollars (511 millions d’euros), depuis sa création, afin d’extraire un jour du ventre de la mer des centaines de millions de tonnes de nodules polymétalliques, des galets de la taille d’une patate riches en cobalt, nickel, cuivre et manganèse. L’exploitation de la zone de Clarion-Clipperton, une immense zone de fracture géologique au beau milieu du Pacifique, lui rapporterait selon ses estimations plus de 30 milliards de dollars (26 milliards d’euros) en vingt-cinq ans.

Les bateaux de The Metals Company envoient des robots gratter les abysses pour y extraire les nodules polymétalliques. © The Metals Company

Pour ce faire, The Metals Company a d’abord noué — tel que le préconise l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) — un partenariat avec l’État de Nauru, île micronésienne laissée exsangue par l’exploitation de son phosphate. Las ! Conspuant la prétendue « lenteur » des négociations internationales en cours pour mettre au point un Code minier, Gerard Barron a opté pour le passage en force.

Fin mars, son entreprise révélait négocier avec l’administration Trump afin de démarrer ses machines excavatrices au plus vite. Un mois plus tard, le président étasunien annonçait ouvrir l’exploitation minière dans les grands fonds, y compris dans les eaux internationales. [1]

Les nodules extraits par les robots-pelleteuses de The Metals Company serviraient par exemple à produire des batteries pour des véhicules électriques. Capture d’écran/YouTube/The Metals Company

La manœuvre, considérée comme « extrêmement inquiétante » par les ONG, devrait animer les discussions de l’assemblée générale de l’AIFM, qui se tient à Kingston (Jamaïque) jusqu’au 25 juillet. Le 21 juillet, le Conseil de l’organisation internationale annonçait ouvrir une enquête afin de déterminer si les entrepreneurs miniers — notamment la filiale micronésienne de The Metals Company, Nori — respectaient le cadre juridique international.

Le soutien de l’administration Trump — dont l’un des hauts responsables, Howard Lutnick, a longtemps été directeur général du principal banquier de The Metals Company — a redonné du souffle à une entreprise au bord du gouffre. Son dernier rapport financier montre qu’elle se trouvait en 2024 presque à court de liquidités, avec seulement 43 millions de dollars de réserves (37 millions d’euros, ce qui est peu dans ce secteur). Avant que l’annonce surprise de Donald Trump ne lui redonne des couleurs, le cours de ses actions avait dégringolé.

Nodules de manganèse. H. Grobe/AWI/CC BY-SA 4.0

Depuis, l’entreprise se frotte les mains. « Les étoiles s’alignent », se réjouissait en mai Gerard Barron au micro du podcast « The Northern Miner ». À la suite de la publication du décret de Trump, The Metals Company a récolté 37 millions de dollars (31 millions d’euros) « auprès d’actionnaires très importants ». « Nous voyons se dessiner devant nous une voie vers l’obtention de permis [d’exploitation commerciale] », triomphait-il.

Disert lorsqu’il s’adresse à des interlocuteurs pro-mines — en janvier, il décrivait sur le site mining.com l’élection de Donald Trump comme la « meilleure nouvelle » possible —, Gerard Barron l’est moins avec d’autres médias. Lorsque Reporterre lui a proposé un entretien, en mai, afin qu’il puisse répondre aux critiques émises sur les conséquences environnementales de ses activités, The Metals Company s’est contentée de nous renvoyer vers une tribune du média The Economist vantant les mérites de cette industrie. On a connu plus ouvert au dialogue.

Les abysses seraient « un désert » sans vie

Pour comprendre le personnage et sa vision du monde, il reste les archives. Avant de devenir PDG de The Metals Company, Gerard Barron a fondé et dirigé Adstream, un fournisseur de technologies et de services publicitaires qui lui a permis de faire fortune. Encore aujourd’hui, l’entrepreneur vit très confortablement. En 2022, d’après des documents obtenus par le New York Times, l’Australien s’est versé 14,2 millions de dollars (12 millions d’euros) en salaires et stock-options.

Gerard Barron a mis un premier pied dans le secteur minier en 2001, en devenant l’un des principaux investisseurs de Nautilus Minerals. L’entreprise aspirait, en partenariat avec le gouvernement de Papouasie-Nouvelle-Guinée, à extraire des minerais à 6 000 mètres de profondeur dans la mer de Bismarck. Ce projet, abandonné en 2019 après des années de tentatives infructueuses, a été décrit par le Premier ministre papou comme un « fiasco total ». L’État océanien y a perdu plus de 157 millions de dollars (136 millions d’euros), jamais récupérés.

Gerard Barron s’est remis en selle avec DeepGreen Metals, devenue The Metals Company. Les débuts ont été mitigés, peu d’investisseurs osant soutenir cette activité risquée sur le plan environnemental comme économique — les montants à avancer sont massifs, et le retour sur investissement incertain. En 2017, d’après une enquête du Wall Street Journal, Gerard Barron a décidé de refondre en profondeur son image. Les activités de The Metals Company devaient désormais être présentées comme « vertes », et les minerais océaniques comme essentiels à la transition énergétique. Une agence de marketing a même été recrutée afin qu’il soit perçu comme « le Elon Musk des abysses », surnom dont l’affublent très régulièrement les médias.

Gerard Barron (au centre) sur une montagne de nodules polymétalliques en 2023. X/The Metals Company

À l’entendre, l’exploitation minière des abysses serait « la solution à la crise climatique » ; les fonds marins, eux, seraient « un désert » sans vie, comparable à « un green de golf parsemé de balles » ; « Mère Nature » aurait créé les nodules polymétalliques « comme si elle disait : “Bon, vous avez mis le bazar sur Terre, venez me chercher !” » ; les machines excavatrices extrairaient lesdits nodules « en les aspirant délicatement, comme un aspirateur »In fine, l’exploitation des abysses aurait « l’impact planétaire et humain le plus faible » qu’il soit. Exploiter l’océan permettrait de sauver les forêts tropicales où l’on extrait aujourd’hui cobalt, nickel, cuivre et manganèse.

Dans le monde futuriste de Gerard Barron et The Metals Company, tel qu’il se dessine dans leurs vidéos promotionnelles, la pollution minière n’existe pas. Les usines de raffinage sont d’un blanc ardent et entourées de forêt. On n’exploite pas les fonds, non : des bateaux au design épuré y envoient des robots aux airs de « gentils fantômes », d’après la description du cabinet d’architecture spécialement engagé pour donner un aspect « cool » à l’exploitation minière en eaux profonde.

Cette approche technosolutionniste se retrouve dans la composition du conseil d’administration de l’entreprise. Parmi ses membres, on trouve Steve Jurvetson, dont les sociétés d’investissement et de capital-risque soutiennent notamment Tesla, le pionnier de l’informatique quantique D-Wave, ainsi que des projets de développement de la fusion nucléaire et de l’intelligence artificielle. D’autres membres travaillent ou ont travaillé dans l’industrie pétrolière, ou plus étonnamment pour Marine Stewardship Council, label censé garantir le caractère « durable » des produits de la mer.

Les allégations selon lesquelles les projets de The Metals Company seraient sans effet sur la biodiversité marine — qui s’appuient sur des études financées par l’entreprise — sont contredites par bon nombre de scientifiques indépendants. Loin du « désert » décrit par Gerard Barron, les abysses abritent des écosystèmes foisonnants, dont tout reste encore à découvrir.

L’affirmation de Gerard Barron selon laquelle les abysses « se remettent rapidement » de leur ratissage est tout aussi questionnable. Une des plus récentes études sur le sujet, publiée dans la revue Nature, montre que l’extraction minière a des répercussions sur la vie marine pendant des décennies. « Nous pouvons affirmer avec une confiance absolue […] que l’exploitation minière en eaux profondes modifiera les fondements biologiques, biochimiques et géochimiques de la vie dans les océans », affirme Judith Gobin, biologiste marine renommée et professeure à l’université des Indes occidentales, dans un rapport publié en mars.

L’appui de Trump

Les essais effectués par The Metals Company ne sont pas rassurants. En 2023, un test de son arsenal minier dans l’océan Pacifique a généré un important nuage de sédiments. Cette turbidité peut tuer les poissons en bouchant leurs branchies, explique à Reporterre le biologiste Daniel Pauly. Elle libère également dans l’atmosphère les gaz à effet de serre piégés dans les sédiments.

En juillet 2024, une étude avançait que de l’« oxygène noir » — à la source de la vie sur Terre — pourrait être produit dans les tréfonds de l’océan. Découverte balayée par Gerard Barron, qui l’a taxée de « pur non-sens » au micro de « The Northern Miner », avant d’accuser les scientifiques d’avoir mal utilisé leurs instruments de mesure. L’équipe à l’origine de cette étude avait pourtant indirectement été financée par The Metals Company, via sa filiale Nori. Au cours du même échange, l’entrepreneur s’est targué de travailler avec des scientifiques « libres de publier leurs résultats ». Ils le sont vraisemblablement moins quand leurs conclusions ne vont pas dans le sens escompté.

Des nodules dans la zone de Clarion-Clipperton. Capture d'écran/YouTube/The Metals Company

L’Australien dénigre tout autant les États — comme la France — opposés à cette industrie. Les 37 gouvernements en faveur d’un moratoire ? Ils seraient « victimes de l’influence d’associations environnementales ». Ambassadeur français pour les pôles et les enjeux maritimes, Olivier Poivre d’Arvor se souvient d’avoir été approché par Gerard Barron lors du Forum des îles du Pacifique, en 2024 : « Il m’a demandé de surseoir [au moratoire], et de faire en sorte que le Code minier puisse être adopté, raconte-t-il à Reporterre. En disant assez clairement que si ce n’était pas le cas, ils iraient quand même [dans les fonds marins]. »

Avec Donald Trump, Gerard Barron a vu ses rêves exaucés. Son discours a évolué en conséquence. Les minerais abyssaux ne sont plus tant présentés comme une solution au changement climatique, mais comme des matériaux « critiques pour l’énergie, les infrastructures et la défense », contribuant à « propulser une nouvelle ère de puissance industrielle américaine ».

« Attendez-vous à un flux important d’actualités de The Metals Company au cours de l’année à venir », affirme-t-il. Pour l’entreprise, les nouvelles seront peut-être bonnes. Pour l’océan, sûrement beaucoup moins.

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