Mémoire, transmission et lutte... Arrêtons d’opposer les générations
- © Étienne Gendrin / Reporterre
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Plutôt que des générations séparées, l’anthropologue Tim Ingold défend une filiation humaine entremêlée. Dans son dernier essai, il dénonce le court-termisme technophile de notre époque qui nous coupe des héritages des anciens
X, Y, Z, millenials et maintenant Alpha… Vous aussi, vous vous perdez dans l’incessante succession des générations sociales, de leurs noms cryptiques et de leur découpage arbitraire ? Vous n’êtes pas les seuls. C’est contre cette tendance croissante au séquençage des générations que s’élève l’anthropologue britannique Tim Ingold dans son dernier essai, Le Passé à venir (Le Seuil).
À ses yeux, la découpe à la hache des générations sociales n’est pas qu’une simple question de mode ; sur un plan philosophique, la division en générations successives coupe la continuité biologique de l’engendrement, fruit de milliers de lignées humaines. Pour illustrer son propos, l’anthropologue oppose l’image de la pile, figurant l’accumulation de générations sans lien entre elles, à l’image de la corde, complexe assemblage de torons et de lignées humaines dans lequel chacune a besoin des autres pour trouver sa place dans le vaste monde.
Favoriser la « perdurance » entre générations
Dans l’image de la pile, la seule transmission entre générations humaines est d’ordre matériel : on hérite de ses ancêtres des biens, matériels ou immatériels. À l’inverse, dans l’image des cordes entremêlées, passé, présent et futur se confondent, de sorte que chaque nouvelle lignée reprend et prolonge le geste vital des lignées qui l’ont précédée et, à son tour, le transmet aux lignées qui la suivront. Cette énergie qui traverse l’histoire humaine, c’est ce qu’Ingold appelle la « perdurance », soit « un processus vital qui se poursuit dans le chevauchement des générations, là où l’héritage coupe le cycle de vie d’une génération à l’autre ».
Le lien entre chaque lignée humaine dépasse la seule question de l’héritage qu’elle laisse à ses prochains. Poser la question des générations, c’est interroger notre rapport à l’histoire. Et de ce point de vue, l’anthropologue revendique ouvertement suivre la voie de la tradition. À ses yeux, celle-ci ne signifie nullement vivre dans un passé idéalisé, mais « se laisser guider de nouveau par la lumière et les vies de ceux qui nous ont précédés ».
L’auteur critique un courant de pensée qu’il qualifie de « Génération Maintenant ». Si l’essai peine à historiciser les phénomènes qu’il décrit, on comprend, à la manière dont Ingold la présente, que ladite génération tire ses racines de la révolution industrielle et de ses espoirs d’émancipation matérielle par la science et la technique. Elle s’accomplit pleinement aujourd’hui, à l’heure de la fuite en avant des élites technophiles face au dérèglement climatique.
« La Génération Maintenant est guidée par des objectifs à court terme »
« La Génération Maintenant est guidée par des objectifs à court terme qui ne garantissent pas que la vie puisse perdurer au-delà d’un avenir déjà en vue dit-il. Face à la catastrophe environnementale qui se profile, elle n’a d’autre réponse que de rêver de géo-ingénierie et de solution technologique ultime, ou de partir en quête de nouveaux abris sur d’autres planètes, laissant l’essentiel de l’humanité se débattre pour survivre sur une Terre irrémédiablement endommagée. »
Sortir de « La Génération Maintenant »
On mesure d’ores et déjà les dégâts des précédentes Générations Maintenant : réchauffement climatique, pollution des eaux, déforestation, oppressions raciales, sexuelles et sociales. Depuis deux siècles, chaque génération prétend relever une série de défis et, ce faisant, met en branle une batterie de moyens outrepassant largement la continuité biologique du vivant. Niant les leçons du passé, cette génération est elle-même niée par la suivante, et laisse quantité de ruines à la surface de la Terre.
Tim Ingold reprend l’image de l’« Ange de l’Histoire » décrit par le philosophe Walter Benjamin. Contemplant « l’enchaînement cataclysmique des solutions ultimes imposées, génération après génération, au nom du progrès », l’Ange se détourne du cours linéaire de l’Histoire pour « revenir sur le tournant catastrophique de la modernité » et ainsi « retrouver le chemin de la tradition ».
Au fond, le livre Le Passé à venir pose une question éminemment philosophique : le mythe du Progrès a-t-il tué « l’élan vital » ?
À rebours de la philosophie matérialiste des Lumières, Ingold se rattache en effet au courant du vitalisme qui postule le principe d’une énergie traversant l’ensemble du vivant. « Élan », « souffle », « aspiration »… autant de mots qui traduisent chez le Britannique l’idée d’une nature — littéralement, ce qui naît — exubérante, débordante de possibilités, que la pensée scientifique et technique moderne éteint à force de vouloir la faire entrer dans des cases.
Gagner en humilité
Dans l’un de ses rares exemples concrets, l’essayiste oppose ainsi la soutenabilité des éleveurs de rennes du peuple des Samis à celle des parcs éoliens que le gouvernement norvégien implante dans leur territoire traditionnel, sur la péninsule de Fosen, au centre du pays.
Malgré leurs préoccupations environnementales affichées, les éoliennes reproduisent un mode de vie industriel nécessitant l’extraction de millions de tonnes de ressources de par le monde, quand rennes et Samis se contentent des ressources, si maigres soient-elles, de la toundra scandinave. Et pourtant, c’est l’humilité des seconds qui, selon l’auteur, l’emportera sur la vanité des premières : « Longtemps après la disparition [des éoliennes], les rennes continueront à migrer, et les gens les suivront, comme la nuit suit le jour et les saisons se succèdent ».
Pour que la vie continue, à la manière des rennes dans l’hiver norvégien, à se frayer un chemin, l’anthropologue enjoint à se débarrasser du « syndrome d’Attenborough », du nom du célèbre naturaliste et présentateur télévisé David Attenborough, dont chaque émission présentait des espèces menacées à travers la planète, sans jamais évoquer le sort des peuples humains qui les côtoyaient. C’est ici que la plume d’Ingold se fait la plus acerbe et polémique.
Face au conservationnisme ambiant, qui présuppose l’intervention humaine pour sauver le plus d’espèces en voie d’extinction, l’auteur critique des « politiques [de protection de la nature qui] enlèvent à la nature sa natalité, son potentiel d’engendrement et donc son avenir ».
Favoriser les logiques d’engendrement
Lui-même plaide au contraire, dans la lignée des travaux d’Ivan Illich, pour « l’établissement de relations durables de convivialité, de vivre ensemble, qui permettent à des créatures de différentes sortes de mener leur propre existence tout en restant attentives et sensibles aux comportements des unes et des autres ».
S’inscrivant dans les pas de l’antimodernisme d’un Bruno Latour et de l’antinaturalisme d’un Philippe Descola — deux auteurs dont il est proche —, Tim Ingold s’attaque jusqu’au concept de « science », qui, « en partitionnant le monde, agit comme une machine d’extinction qui vise en permanence à empêcher la puissance de la nature d’engendrer, de donner naissance ».
En d’autres termes : il n’y a de sixième extinction de masse que si l’on n’appréhende le vivant qu’en le dénombrant espèce par espèce et non dans des processus vitaux globaux. Qu’importe les pertes prises au cas par cas tant qu’on parvient à maintenir vivante la flamme de la vitalité.
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Le Passé à venir. Repenser l’idée de génération, Tim Ingold, aux éditions Le Seuil, collection « La Couleur des idées », avril 2025, 240 p., 18,9 euros. |