Migrants : « Le changement climatique est une persécution que nous, Occidentaux, infligeons aux plus vulnérables »

28 juin 2018 / Entretien avec François Gemenne

Alors que se déroule jeudi 28 et vendredi 29 juin un sommet européen sur la question des migrations, le chercheur François Gemenne met à bas quelques idées reçues. Non, il n’y a pas d’invasion. Non, le tri entre migrants n’a aucun sens. Oui, les migrations sont un phénomène structurel et inévitable. Et nous, Occidentaux, en sommes responsables, de par la « persécution » que nous infligeons aux plus vulnérables par nos modes de vie prédateurs.

François Gemenne est chercheur en sciences politiques, rattaché à l’université de Liège et enseignant à Sciences Po. Ses recherches sont essentiellement consacrées aux migrations et aux déplacements de populations liés aux changements de l’environnement, notamment aux catastrophes naturelles, ainsi qu’aux politiques d’adaptation au changement climatique.


Reporterre – La crise de l’Aquarius a relancé le débat européen sur les migrations. Un sommet doit d’ailleurs se tenir prochainement à Bruxelles. On entend beaucoup parler du « tri » qu’il faudrait effectuer entre réfugiés politiques et migrants économiques, de l’« appel d’air » qu’il ne faudrait pas créer en accueillant les naufragés. Que vous inspire cette situation ?

François Gemenne - Il y a un an environ, le Journal du dimanche avait titré « Voilà comment Collomb veut faire un tri des migrants ». À l’époque, cela avait fait hurler toute la classe politique. Même Collomb avait dû se justifier en parlant d’une petite facilité de langage. Aujourd’hui, cette expression de « tri » est passée dans le langage courant. Plus personne n’est choqué par l’idée de « trier » les migrants. De même, toute une série de mots qui nous paraissaient inacceptables et propres au lexique de l’extrême droite il y a peu font désormais partie de notre vocabulaire. Tout le monde à gauche comme à droite parle de « l’appel d’air ». Dans un an, on parlera sans problème du « grand remplacement ». Dans deux ans, on séparera les enfants des parents à la frontière extérieure de l’Europe. Tout recule à vitesse grand V. L’extrême droite impose extraordinairement rapidement toutes ces mesures, tout son agenda, tout son champ lexical.



Pourquoi ?

La gauche et la droite ont capitulé sur ce sujet. L’immigration est considérée comme une anomalie, un problème à résoudre. Il n’y aurait donc pas besoin de réfléchir à un réel projet politique pour y répondre. L’extrême droite est la seule force politique à développer un projet politique en matière d’asile et d’immigration — certes détestable — mais cohérent. Et les derniers gouvernements démocrates en Europe pensent que le meilleur moyen de lutter contre l’extrême droite c’est d’appliquer ses mesures.



Y compris en France ?

Y compris en France. Plusieurs articles du projet de loi Asile et Migration sont à l’origine des mesures de l’extrême droite. Partout dans le monde, des mesures sont directement inspirées par l’extrême droite, et vont même parfois plus loin. Il y a quinze ans, même le Front national [désormais Rassemblement national] n’aurait pas demandé à séparer enfants et parents dans des centres de rétention.



Harald Welzer, dans son livre « Les guerres du climat », explique que les sociétés occidentales seraient prêtes à abandonner leur idéaux démocratiques et de respect des droits de l’homme pour conserver leur confort matériel. Serions-nous prêts à reculer sur les libertés fondamentales pour nous « protéger » de l’immigration ?

« Il y avait une marche vers le progrès, la consolidation de la démocratie. Aujourd’hui, c’est l’inverse »

Très clairement. Il n’y a plus de consensus entre gauche et droite sur les droits de l’homme. C’est devenu une question partisane. Aujourd’hui, celui qui aborde ce sujet est catalogué comme une sorte de « bobo, gauchiste, proche des islamistes ». Ce n’est pas pour rien que les États-Unis sortent du Conseil de l’ONU sur les droits de l’homme. Ce recul est très inquiétant, car jusqu’ici, on a vécu dans l’illusion d’une consolidation de la démocratie. Il y avait une marche, un progrès inéluctable des droits humains. Aujourd’hui, c’est l’inverse. De plus en plus de gens — singulièrement parmi les jeunes — se disent prêts à accepter, voire à soutenir, un régime autoritaire.



Pourquoi des milliers de citoyens sont-ils séduits par des thèses xénophobes ?

Les opinions sont dominées par la peur, et par la conviction qu’il y a une crise profonde à résoudre. Les populistes européens parlent de crise migratoire, et véhiculent l’idée d’une invasion qui menacerait nos valeurs, notre culture, nos emplois. Et nos dirigeants ont parfaitement compris quel profit électoral ils pouvaient tirer d’une posture autoritaire assumée. Nous sommes de plus en plus gouvernés par des monstres. Stephen Miller, le conseiller de Trump qui a initié l’idée d’une séparation entre les enfants et leurs parents à la frontière mexicaine, a 32 ans, c’est un Machiavel moderne. Il espère qu’en divisant profondément l’opinion publique américaine, les gens vont finir par soutenir Trump, par peur de la division et besoin de se rassembler. L’idée de séparer les enfants migrants n’est donc pas liée à la question migratoire, mais c’est une stratégie pour gagner les élections de mi-mandats.

Les migrants sont des boucs émissaires, ou des pions sur l’échiquier politique. À propos de l’accueil de l’Aquarius, les gouvernements italien et français ont joué un coup. Sauf que tout ceci se fait sur le dos d’hommes, de femmes et d’enfants qui sont en grand danger. Les migrants sont un punching ball facile, car ils ne votent pas, ils ne manifestent pas, et leur cause mobilise peu de personnes.



Avons-nous tort d’avoir peur ?

« Nos sociétés sont aujourd’hui traversées par une fracture de la mondialisation »

Nos sociétés sont aujourd’hui traversées par une « fracture de mondialisation ». Séparant une élite qui profite de tous les avantages de la mondialisation, et une frange majoritaire de notre société qui se sent abandonnée. Le « village global » des années 1990 n’est pas advenu. Ils ont peur d’être broyés par cette élite pour qui les frontières ne représentent plus rien. Car, pour la majorité de la population, les frontières apparaissent comme le dernier rempart pour protéger leur niveau de vie, leur emploi, leur retraite.

Ils voient tout ce qui se trouve de l’autre côté comme une menace. Parce qu’ils définissent leur identité collective par l’intérieur de la frontière. Elle est un symbole qui s’adresse non pas à ceux qui sont à l’extérieur, mais à ceux qui sont à l’intérieur. On nous avait promis l’avènement d’une citoyenneté mondiale, mais c’est l’inverse qui se produit : les gens se définissent avant tout comme citoyen de l’intérieur de leurs frontières.



On substitue en quelque sorte la peur de l’étranger à la lutte sociale. Car ce qui menace le plus nos sociétés, c’est la prédation exercée par les plus riches.

Cette prédation est globalisée et associée à la mondialisation. Paradoxalement, les luttes sociales ou les luttes écologistes ne sont plus pensées que dans le strict cadre national. Plus personne ne parle de « l’internationale socialiste ». C’est assez dramatique.

Sur la question écologique, on assiste à un retour très fort de toutes une série d’initiatives locales. Ce qui éclipse en partie la dimension globale et la nécessité d’un combat international contre le changement climatique. On va acheter des fruits et légumes chez le producteur d’à côté, mais on va à côté partir en week-end en avion au bout du monde. Je ne veux pas vouer aux gémonies les initiatives locales. Mais le local ne va pas sans le global.



On nous parle beaucoup d’invasion : est-ce le cas ?

Non, même s’il y a effectivement eu en 2014, en 2015 et dans une moindre mesure en 2016, des flux plus importants que d’habitude. Un peu supérieurs à ceux qu’on a connu pendant la guerre des Balkans dans les années 1990.

Toute l’attention des médias, des opinions publiques et des politiques s’est focalisée sur la crise en Méditerranée, en oubliant que l’essentiel de l’immigration en Europe continuait à arriver par avion, par des voies parfaitement légales pour des études, pour des regroupements familiaux et des questions professionnelles. Au plus fort de la crise, ceux qui traversent la Méditerranée ne représentent qu’un quart des immigrants annuels en Europe. Depuis le début de l’année 2018, on est autour de 45.000 à 50.000 traversées. À titre de comparaison, la France délivre 200.000 permis de séjour par an.

Je ne nie pas le fait qu’il y ait eu un afflux important. Mais surtout, cet afflux s’est concentré sur certaines zones de tension en Grèce, en Italie, à Malte, en Hongrie. Localement les autorités ont été dépassées par la situation. Rien ne préparait les mairies de Lesbos, de Lampedusa ou d’autres à devoir faire face d’un coup à des milliers de gens en détresse. Le problème est que les gouvernements européens ont confié les rênes de leur politique migratoire aux passeurs, qui décident combien de gens arrivent, quand et où. Forcément cela s’est fait de façon complètement désorganisée. D’où ces images de submersion, ou d’invasion.



Aujourd’hui, les dirigeants européens, Emmanuel Macron en tête, mettent en avant le « tri » qu’il faudrait effectuer entre « bons » et « mauvais » migrants, autrement dit entre réfugiés politiques et migrants économiques. Cette distinction a-t-elle un sens ?

Curieusement, cette « crise des réfugiés » a fait ressortir cette dichotomie, qu’on pensait en voie de disparition depuis les années 1990. Les travaux de recherche ont en effet mis en évidence que les gens ne migrent plus d’un pays A vers un pays B pour une raison précise, comme cela a pu être le cas dans les années 1950 au moment où la Convention de Genève a posé les grandes bases du droit d’asile et du droit des réfugiés. Aujourd’hui, les migrations sont étalées dans le temps et éclatées géographiquement. Les gens ne vont plus d’un pays A vers un pays B, mais passent par C et par D, avec des détours par Z et par Y. C’est ce que certains chercheurs appellent la migration mixte. Les motifs de migration se juxtaposent les uns les autres, s’influencent mutuellement. Donc, cette dichotomie qu’on avait établi dans les années 1950 entre réfugiés politiques, protégés par la Convention de Genève, et migrants économiques ne marche plus du tout aujourd’hui.

La négociation de la Convention de Genève en 1951 ressemblait à une négociation de marchand de tapis. Il s’agissait de régler la question des réfugiés juifs au sein de l’Europe après la Seconde guerre mondiale, entre la France, les États-Unis, l’Angleterre et la Russie. La Russie bolchévique avait proposé d’élargir dans les critères des réfugiés la question des « persécutions économiques », dans l’idée de pouvoir accueillir les victimes du capitalisme. La France, les États-Unis et l’Angleterre ne l’ont pas accepté, mais si la négociation avait tourné différemment, on parlerait aujourd’hui de réfugiés économiques. Et, la persécution économique aurait été retenue comme un critère de droit d’asile.

Alors que les négociateurs précisaient explicitement que la Convention n’avait pas vocation à s’appliquer aux réfugiés futurs mais uniquement aux Juifs déplacés en Europe, cet instrument est aujourd’hui devenu l’alpha et l’oméga du droit d’asile et des politiques migratoires.

Les gouvernements ont ressorti cette dichotomie, non pas pour décrire la réalité empirique des migrations mais pour justifier leur politique migratoire. C’est une façon de rendre acceptable aux opinions publiques le fait qu’on va en accepter certains et en laisser d’autres.

Mais de plus en plus de personnes sont aujourd’hui déplacées par la dégradation de l’environnement, notamment par les impacts du changement climatique. Les migrants environnementaux sont-ils des réfugiés politiques, des migrants climatiques ? Les facteurs économiques, politiques et environnementaux s’imbriquent les uns dans les autres. Les crises en Afrique de l’Est, liées à des sécheresses, à des famines, peuvent fragiliser des gouvernements, créer des troubles sociaux et amener à des conflits.

« Cela n’a pas de sens de catégoriser les gens en migrants climatiques, politiques, économiques »

Arrive-t-on pour autant à isoler le facteur climatique ? Peut-on parler de réfugiés climatiques ?

Cela n’a pas de sens d’isoler un facteur des autres. Cela n’a plus de sens de catégoriser les gens. Il s’agit de catégories politiques, qui ne décrivent pas la réalité empirique. Certains doivent avoir droit à une protection spécifique, parce qu’ils sont persécutés ou parce qu’ils fuient une guerre. Mais l’essentiel est de comprendre l’imbrication des facteurs et des problématiques.



Pourtant, vous avez coordonné un Atlas des migrations environnementales...

Parler de migrations environnementales permet de souligner le rôle croissant de l’environnement comme facteur de migration et de déplacement. Mais on aurait pu parler d’un atlas des migrations, tout court.



Pendant des années, on a évoqué le chiffre de 250 millions de réfugiés climatiques en 2050. Ce chiffre n’a donc plus de sens ?

On peut donner des chiffres au niveau local, pour dire telle catastrophe a déplacé tant de milliers de personnes. Mais je ne m’avancerai pas à donner un chiffre global.



Si la question environnementale est liée aux autres facteurs de migration, peut-on encore parler de réfugiés climatiques ?

L’idée de réfugiés climatiques a seulement une vocation pédagogique pour souligner, auprès des gouvernements et auprès des opinions, l’importance de l’environnement comme motif de migration. Cela ne doit pas devenir une catégorie politique.

Je défends le terme de réfugiés climatique, car au cœur du concept de « réfugiés » se trouve l’idée de persécution. Il est important de parler de « réfugiés » plutôt que de « migrants climatiques », pour souligner le fait que le changement climatique est une forme de persécution consciente que nous, Occidentaux, infligeons aux plus vulnérables. A chaque fois que nous émettons des gaz à effet de serre, nous créons une persécution politique à l’encontre des plus vulnérables.



Parce que nous émettons plus de gaz à effet de serre qu’un habitant d’Érythrée ?

Oui. Et parce que nous savons pertinemment les effets que cela provoque. Nous nous rendons coupables d’une persécution. Nous en sommes collectivement responsables. C’est une question de justice climatique. Paradoxalement, les migrations dites environnementales sont considérées à la fois comme une catastrophe à éviter à tout prix, mais aussi comme une solution d’adaptation à encourager pour les populations les plus vulnérables. On est dans une situation très schizophrénique.



Dans quel sens est-ce une adaptation ?

On considère qu’il y a intérêt à ce que les gens bougent dès maintenant pour se mettre à l’abri. Par cette migration anticipative, on va identifier une série de zones qui seront demain inondées ou asséchées, et encourager les habitants à se déplacer dès à présent. Il y a aussi l’idée de migrations saisonnières ou pendulaires pour permettre aux personnes de diversifier leurs revenus, pour alléger la pression démographique sur les ressources pendant certaines saisons. En Afrique subsaharienne, pendant la saison sèche, des gens vont en ville trouver un petit boulot dans la construction par exemple, toucher des revenus additionnels et les ramener à leur famille. De la même manière, les migrants à l’international vont renvoyer des remises d’épargne qui constituent une forme d’assurance pour la famille restée au pays dans l’hypothèse de mauvaises récoltes.

La migration comme stratégie d’adaptation est une idée très présente dans les négociations internationales sur le climat. Elle est reconnue depuis le cadre de Cancùn en 2010, puis dans le Fonds vert. Gérard Collomb ne serait certainement pas très heureux de savoir qu’une partie de l’argent que la France va donner au Fonds vert va servir à encourager les migrations !



Comment expliquer ce paradoxe ?

Il y a une fracture complète entre les ministères de l’Intérieur, en charge des politiques migratoires, et les ministères de l’Environnement. Ce sont deux mondes différents, dans tous les pays. Mais au niveau national, les premiers l’emportent toujours sur les seconds.



Mais cette stratégie d’adaptation est-elle une bonne réponse ?

C’est une réponse qui est problématique à certains égards, notamment parce qu’elle tend à considérer les migrants comme des pions qu’on peut déplacer, d’une zone A vers une zone B. C’est nier la liberté individuelle, y compris la liberté de rester là où l’on est. De surcroît, certains gouvernements pourraient en profiter pour déplacer manu militari des villages entiers en prétextant une mise à l’abri.

Surtout, cela dépolitise la migration, en gommant le caractère de persécution qu’on inflige à ces populations. Il est essentiel de ne pas mettre de côté les causes de cette migration : nos émissions de gaz à effet de serre.

  • Propos recueillis par Hervé Kempf et Lorène Lavocat
  • La seconde partie de l’entretien sera publiée demain dans le quotidien de l’écologie !


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Source : Hervé Kempf et Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Éric Coquelin/Reporterre
. chapô : France 24

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