Mobilisation contre la réforme des retraites : « Le 5 décembre n’est qu’une étape »

Durée de lecture : 9 minutes

6 décembre 2019 / Marie Astier et NnoMan Cadoret (Reporterre)

Les mobilisations contre la réforme des retraites ont permis un début de convergence des luttes, des hôpitaux aux écologistes en passant par les pompiers. Mais la manifestation parisienne laisse un goût doux-amer : une forte participation, ternie par des charges répétées des forces de police.

  • Paris, reportage

Avant même le début officiel de la manifestation parisienne, prévu pour 14 h jeudi 5 décembre, l’espace devant la gare de l’Est est entièrement occupé par une très dense foule. Ballons et traditionnelles banderoles syndicales côtoient d’autres causes. Déjà, la diversité des pancartes reflète celle des colères. « Emmanuel Macron, président des Patrons » lance l’une. « Travaille, consomme, pollue et ferme ta gueule », répond une autre, fabriquée maison. « Redonnez-nous nos services publics », demande une troisième tandis qu’encore une autre s’adresse à Emmanuel Macron, lui suggérant de prendre sa retraite. Quelques dizaines de militants écologistes d’Extinction Rebellion se sont aussi donné rendez-vous derrière une banderole proclamant que « le capital use les humains et la planète ».

« Cette réforme des retraites nous demande de travailler plus, c’est absurde », explique Pépito, membre d’XR mais aussi syndicaliste CGT en grève. « Cela veut dire produire plus alors que les ressources de la planète sont finies ! Ce sont les mêmes qui cassent le code du travail et ne prennent pas les mesures pour lutter contre le changement climatique. » Il espère bien que le mouvement va durer : « Demain, je serai encore en grève. »

À Paris, entre 65.000 et 250.000 manifestants

Cette première journée de mobilisation contre la réforme des retraites a été un succès du point de vue des chiffres : 1,5 million de manifestants dans toute la France selon la CGT, plus de 800.000 selon le ministère de l’Intérieur. Dans la fonction publique d’État, la CGT a estimé le taux de grévistes à 45 %, contre 33 % selon le gouvernement. Les chiffres de la manifestation parisienne sont, eux, très divers selon les sources : de 65.000 manifestants selon l’Intérieur à 250.000 selon la CGT.

Des militants d’Extinction Rebellion à la manifestation du 5 décembre.

« Cela fait vingt ans que je suis dans le même lycée, je n’ai jamais vu une mobilisation pareille, beaucoup de collègues font grève pour la première fois », constate Philippe, professeur de sciences économiques et sociales à Sartrouville. Les enseignants paraissent très nombreux dans le cortège bloqué boulevard Magenta en ce début d’après midi. « Il n’y a pas que les retraites, il y aussi le reste, notamment la réforme du lycée l’an dernier », poursuit sa jeune collègue Cécile, professeure d’anglais dans le même établissement. « On a fait beaucoup de mobilisations ponctuelles ces dernières années et ça n’a pas donné grand-chose. Là, on va essayer de durer », espère-t-elle.

Fanny, aide-soignante, a la même espérance. Elle a été de toutes les grèves pour les hôpitaux, et vient cette fois-ci soutenir « la mobilisation des autres corps de métier. On est tous touchés par cette réforme », constate-t-elle. Dans son secteur, elle observe « qu’on n’avait jamais eu autant de cadres de santé, de médecins, de professeurs, et même quelques directeurs d’hôpital avec nous, il faut maintenir cette cohésion », se réjouit-elle.

« Le 5 décembre n’est qu’une étape », approuve Camille, le mégaphone en bandoulière, sous une banderole au mystérieux acronyme de Claq, ou Comité de libération et d’autonomie queer. « Depuis un an on construit avec d’autres luttes, on a notamment décidé de rejoindre les Gilets jaunes. On essaye de se visibiliser comme trans-pédés-gouines-queer, et de montrer qu’on ne se satisfait pas de miettes de droits comme le mariage homosexuel. On tient une critique générale sur les différentes manières dont on est exploités. »

« On part sur une grève générale, jusqu’à ce que mort du capitalisme et du patriarcat s’ensuivent ! »

À quelques pas de là, Bernard, bien visible dans sa tenue de pompier, saisit un tract d’XR. « Je prends des infos un peu partout, pour ne pas m’arrêter à ce que l’on entend à la télé », explique-t-il. Il s’oppose au régime universel de retraites. « Tous les métiers n’ont pas la même pénibilité, estime-t-il. On sait que quel que soit l’incendie, les fumées sont toxiques. Pourtant on n’a aucun suivi. Regardez les collègues qui sont intervenus à Lubrizol » Il ne tient plus le compte des journées de grève : « On se bat depuis plusieurs mois pour nos conditions de travail. »

Alors que le cortège s’élance lentement, les étudiants, d’humeur insurrectionnelle, chantent en cœur, d’un ton dynamique et déterminé : « Macron nous fait la guerre, et sa police aussi, mais on reste déter’ pour bloquer le pays ! » Juste derrière la banderole, Tiffaine est étudiante en théâtre à l’Université Paris VIII de Saint-Denis. « La réforme des retraites, on sait qu’on va être les plus touchés car on n’est pas encore sur le marché du travail », s’inquiète-t-elle, avant de reconnaître que « du côté des facs, le mouvement n’en est qu’à ses débuts. La direction de Paris VIII a fermé l’université, cela nous empêche de nous organiser. » À côté d’elle, Noémie reste confiante : « Une dizaine de lycées parisiens ont été bloqués ! »

Les pompiers étaient eux-aussi mobilisés.

Sur le côté du cortège, Charlotte distribue des autocollants « Rêve générale ». Elle travaille à la Bibliothèque nationale de France, ou BNF, et sort de huit mois de grève tous les samedis, ayant permis d’obtenir des CDI pour plusieurs précaires de l’institution. Ils sont prêts à remettre le couvert. « On part sur une grève générale, jusqu’à ce que mort du capitalisme et du patriarcat s’ensuivent ! » plaisante-t-elle.

Autre combat syndical qui dure, celui des salariés de l’Ibis hôtel Batignolles. « Cela fait bientôt cinq mois qu’on est en grève, indique Aboubakar Traoré, délégué CGT. On est employés par un sous-traitant qui se fait beaucoup d’argent sur le dos des salariés, avec des heures supplémentaires non payées et des cadences infernales. Aujourd’hui, on soutient les camarades ! »

Plus discrets que les syndicats, l’éventail des partis de gauche est aussi présent, du NPA au Parti socialiste en passant par le Parti communiste. Europe écologie les Verts (EELV) a aussi déployé ses vertes banderoles, et le nouveau secrétaire général du parti, Julien Bayou, distribue volontiers les interviews. « Si le mouvement social dure, ce sera de la faute du gouvernement », avertit-il, espérant que ce désaveu des dirigeants se traduira dans les urnes lors des municipales.

Autre combat qui dure, celui des salariés de l’Ibis hôtel Batignolles. Ici : Aboubakar Traoré, délégué syndical.

Alors que la manifestation a commencé depuis près de deux heures, elle a peu avancé, et se retrouve bloquée sur le boulevard Magenta, ne pouvant déboucher sur la place de la République. La fumée d’un incendie devant la Bourse du travail laisse échapper une épaisse fumée noire, qui se mélange à celles des gaz lacrymogènes et des fumigènes. Des CRS, matraque à la main, passent au milieu de la foule au pas de course, sous les huées, et fondent sur les quelques dizaines de militants cagoulés au milieu des nuages. Le début du cortège tente de faire demi-tour et s’engouffre dans les rues adjacentes pour éviter les affrontements. La foule s’éparpille dans les rues à l’arrière de la place, certains chantent « tout le monde déteste la police » tandis que d’autres discutent avec les CRS. Une partie finit la manifestation dans les cafés alentours, d’autres se demandent comment rejoindre le trajet officiel, censé les mener jusqu’à la place de la Nation.

« On est dans un pays démocratique, on a le droit de manifester », s’insurge Stéphanie, inspectrice du travail syndiquée chez FSU. « Si on ne peut plus défiler, ce sera le blocage ! » Carine, elle, avait prévu le coup. Elle a un drapeau blanc dans une main et porte un tee-shirt « droit de manifester ». « En 1995, on pouvait aller jusqu’au bout, se souvient-elle. Je trouve cela extrêmement douloureux et angoissant de ne plus pouvoir manifester paisiblement ».

« Je trouve cela extrêmement douloureux et angoissant de ne plus pouvoir manifester paisiblement. »

Pendant ce temps, le cortège continue d’affluer depuis le boulevard Magenta vers la place de la République. Après plusieurs mouvements d’allers et retours, les pompiers présents parmi les manifestants décident d’intervenir. Casque doré sur la tête, vêtus de leur tenue de travail, ils avancent en ligne, pas à pas, sous les applaudissements du cortège et face aux policiers, qui finissent par leur céder le passage. La foule peut enfin s’engouffrer sur la place de la République. Dans un coin de la place, les street medics ont installé leur camp et protègent les blessés, tandis que d’autres négocient avec les forces de l’ordre une évacuation. De l’autre côté, bruits assourdissants et nuages signalent des affrontements.

La CGT a appelé jeudi soir à « poursuivre la mobilisation sociale et l’élargir »

Le pas s’est accéléré, le passage à République est rapide, les effluves de gaz lacrymogènes rendent l’air légèrement piquant. Le mot se passe : « Il y a déjà des gens à Nation ! » Le boulevard Voltaire est ouvert, les manifestants qui restent s’y engagent, alors que le jour commence déjà à décliner. La foule s’est clairsemée, l’ambiance festive et chaleureuse décline avec la luminosité. Seuls les étudiants, toujours en rang serrés, chantent encore. À l’arrivée, la place de la Nation est parsemée de manifestants qui rangent drapeaux et pancartes. Les bars se remplissent, la nuit est tombée.

Vers 18 h, les forces de l’ordre entament de nouveau des manœuvres, se positionnent près du boulevard Voltaire alors que les étudiants arrivent. Grenades assourdissantes, explosives et lacrymogènes retentissent. Derrière, le cortège syndical suit et n’atteint le point d’arrivée de la manifestation qu’à 19 h 30.

Malgré les déboires de la manifestation parisienne, la CGT salue une mobilisation historique et a appelé jeudi soir à « poursuivre la mobilisation sociale et l’élargir, tout en l’inscrivant dans le temps ». Sud Éducation a invité les assemblées générales (AG) à voter la grève reconductible, ce qu’avait déjà fait l’AG Éducation nationale d’Île-de-France hier jeudi soir. Au niveau national, les syndicats CGT, FO, CFE-CGC, Solidaires, FSU, ainsi que les syndicats d’étudiants et les organisations de jeunesse se réunissent aujourd’hui pour décider de la suite des actions.

Le mouvement social atteindra-t-il la même ampleur que celui de 1995 ? La mobilisation avait alors obtenu le retrait de la réforme des retraites prévue par le « plan Juppé ». La référence était dans de nombreux discours hier. Le contexte pourrait paraître similaire : une réforme qui touche presque tous les secteurs, et un mécontentement qui gronde déjà depuis de nombreux mois…


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Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Nnoman Cadoret/ Reporterre
sauf manifestante en blanc : © Ingrid Bailleul/Reporterre

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