Notre Dame des Landes : bonne mobilisation, l’expulsion n’a pas eu lieu

Durée de lecture : 6 minutes

23 avril 2014 / Nicolas de La Casinière (Reporterre)

Alerte à l’expulsion de Saint Jean du Tertre ! Le message a couru sur la toile et sur le fil, hier. Dès l’aube, ce matin, une centaine de personnes étaient là - et Reporterre. Les gendarmes ne sont pas venus. Récit.


- Saint-Jean-du-Tertre (Loire-Atlantique), reportage

Cinq heures du matin. Des lucioles sillonnent les chemins creux. Des lampes frontales d’opposants rejoignent la ferme menacée d’expulsion, passant les barricades d’engins agricoles, de solides barres de béton de chantiers de travaux publics, de pneus, de tracteurs. « Les traces blanches sur la route, c’est des poteaux électriques en béton, qu’on traîne avec nos tracteurs » signale un paysan. L’appel à mobilisation pour défendre la ferme s’est fait du jour au lendemain. À la demande d’AGO (Aéroport Grand Ouest, consortium dominé par Vinci), propriétaire de certains terrains dont cette ferme, le tribunal de grande instance de Nantes a ordonné mardi l’expulsion de la ferme de Saint Jean du Tertre, occupée depuis le 14 avril. À effet immédiat.

D’où des chaînes de courriels, de textos, d’alertes sur les réseaux militants, paysans, zadistes, citoyens, aux alentours, de reprises sur les médias attentifs comme Reporterre. L’alerte a été lancée avant la décision de justice prononçant l’expulsion : « Malgré les annonces du gouvernement visant à ne pas débuter les travaux avant l’épuisement des recours juridiques, la société AGO et l’État menacent de détruire une nouvelle maison ».

Thermos, raquettes et barricades

Et chacun rapplique avec ses bottes, sa loupiote, son thermos de café chaud... La rosée mouille les bas de pantalons. Des fumigènes dépassent d’un sac à dos. Les raquettes de tennis censées renvoyer les grenades lacrymogènes sont à nouveau de sortie. Certains sont venus dormir sur place. Toute la nuit, des voitures ont rameuté du monde. Les routes convergeant vers la ferme étant toutes barrées et barricadées, les derniers soutiens se garent à la ferme voisine de Bellevue, l’exploitation agricole réinvestie en janvier 2013 par le collectif paysan Copain, juste après le départ de son occupant.

Les infos s’échangent dans la nuit : personne n’a vu de convois de fourgons bleu marine de la gendarmerie. Pas non plus aperçu de camionnette EDF qui viendrait démonter le compteur. Même si une intervention des électriciens publics est bien programmée dans la commune voisine. Les éclats gyrophares sur la route près du bourg de Notre Dame ? Un gars en retard pour embaucher à cinq heures du matin et qui s’est pris le fossé jusqu’à renverser sa voiture sur le flanc. « Et il va comment ? - Un peu groggy, il répétait toujours la même chose, mais sinon avait l’air d’aller ».

Report d’expulsion

Mais question expulsion, ce ne sera pas ce matin. « L’opération qui était effectivement calée dès mardi matin, a été annulée vers 20 heures au plus haut niveau de l’État. Cinq escadrons de gendarmes mobiles ont alors été démobilisés », note Ouest-France. Les 510 militaires ne se sont donc pas venus dans le bocage. Pas cette fois en tous cas. Les abords de la ferme se découvrent au point du jour, détaillant les silhouettes de frondaisons pétillant de chants d’oiseaux du petit matin.

« On va rester là. On n’a pas d’infos sur des mouvements de gardes mobiles, mais on surveille tout le temps », explique un zadiste lors d’une prise de parole après le lever du jour. Il manque un préalable, la venue d’un huissier signifiant l’imminence de l’expulsion mais elle peut être faite en même temps, « c’est vrai qu’aujourd’hui, il n’aurait pas pu passer en voiture. Mais ce sera peut-être demain, ou après demain... » commente une zadiste. « Du coup c’est un appel permanent à soutenir la ferme, tous les jours qui viennent. Ça peut être deux heures de temps en temps, avant d’aller au boulot, une matinée tous les quinze jours, tout est bienvenu... », explique Vincent du collectif Copain.

Le préfet en croisade contre l’impunité

La préfecture a fait savoir dans la matinée « qu’aucune intervention n’est prévue sur le site à ce stade. Le jugement de mardi a constaté l’occupation illicite de la ferme. Le déroulement de la procédure est la notification de la décision de justice aux occupants ».

La veille, le ton du communiqué de la préfecture avait tenté de préparer le terrain de l’opinion en présentant une intervention militaire destinée à « tirer les conséquences d’une nouvelle provocation des zadistes », la ferme ayant été selon la préfecture « investie par effraction et le chemin d’accès bloqué par un tracteur et une remorque (...) Cette procédure n’a donc aucun rapport avec le début des travaux de l’aéroport, qui attendent l’épuisement des contentieux en cours. Mais le report des travaux ne donne pas l’impunité pour des agissements qui relèvent de la délinquance ».

"La ferme est un outil de travail"

Appartenant à AGO, la ferme de Saint-Jean-du-Tertre, située sur la commune de Vigneux-de-Bretagne, a été reprise le 14 avril dernier, après le départ des locataires. C’est le point le plus haut de la zone humide menacée par le projet. Les terres entourant la ferme sont exploitées par un paysan qui vit dans la commune limitrophe. La préfecture avait jugé « fallacieux » le maintien d’une pratique agricole sur le site par les opposants  : « Toutes les terres entourant ces bâtiments ont été confiées gracieusement par le concessionnaire AGO à des exploitants dans le cadre d’une convention d’usage. Il n’y a donc pas d’interruption d’exploitation. »

Pour les opposants, la réoccupation vise dans un premier temps à développer un stockage de céréales et un atelier de mécanique agricole. « Notre présence n’est pas que pour défendre la ferme, c’est aussi un outil de travail qui pourra servir si le projet est abandonné ».

Salades, taules et racines

Quelques salades pointent déjà leur verdure, gardé par des bouquets de menthe. Les toitures de l’ancienne salle de traite, ont été soufflées par les méchantes tempêtes de l’hiver. « Pour retaper les bâtiments, on fait appel à des matériaux de construction, tôles, bois, visserie... ». L’esprit n’est pas à en faire un éphémère camp retranché mais bien d’inscrire l’occupation dans la durée. Dans le périmètre de la Zad de Notre-Dame-des-Landes, les projets misent depuis quelques mois sur l’enracinement. La chanson a d’ailleurs jailli dès la fin de la prise de parole « sur les terres de Notre Dame des Landes, la résistance s’enracine », entonnée par son auteur, Dominique Loquais à qui on doit une chanson sur le Larzac écrite en 1970, et reprise à plein poumons sur le causse.

Une leçon peut être tirée de l’épisode. C’est que les dissensions qui ont pu apparaître après la manifestation à Nantes le 22 février n’ont pas laissé de plaie durable : " Les discussions ont pu être vives mais c’est très bien, ça a permis de clarifier les positions. Et on n’a perdu personne en chemin", confie un paysan membre du collectif Copain.

- La ferme de Saint Jean du Tertre -


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Source et photos : Nicolas de La Casinière pour Reporterre.

Lire aussi : La Commission européenne siffle la fin de partie pour l’aéroport de Notre Dame des Landes.


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