Ouragan aux États-Unis : dans un village dévasté, la débrouille des habitants
Donna Ray Norton, en masque et combinaison, est venue aider les sinistrés et transporte des débris à Marshall (États-Unis), le 4 octobre 2024. - © Edward Maille / Reporterre
Donna Ray Norton, en masque et combinaison, est venue aider les sinistrés et transporte des débris à Marshall (États-Unis), le 4 octobre 2024. - © Edward Maille / Reporterre
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Le passage de l’ouragan Hélène a tué plus de 226 personnes aux États-Unis. Dans un village de Caroline du Nord, les sinistrés se sont tout de suite organisés pour s’entraider et veiller aux besoins des autres.
Marshall (Caroline du Nord, États-Unis), reportage
La rue est couverte de boue. À l’une de se extrémités, il ne reste que les gravats de certains bâtiments emportés par les eaux. Des morceaux de bois et objets en tout genre débordent des devantures des boutiques restées sur pied. Certains murs sont de travers. Dans le village de Marshall, dans l’ouest de la Caroline du Nord, la rivière French Broad a débordé pendant les pluies extrêmes qui ont touché le sud-est des États-Unis fin septembre. Au total, la tempête issue de l’ouragan Hélène a fait plus de 226 morts et des centaines de personnes disparues, selon les chiffres diffusés le 6 octobre.
À Marshall, petite commune de moins de 1 000 habitants, seuls le clocher d’une église et le deuxième étage des habitations dépassaient de l’eau. Si la plupart des habitants ont pu être évacués, au moins deux personnes sont mortes, déplore une conseillère municipale. En ville, les récits sont encore flous : celui d’un homme qui aurait refusé d’évacuer. Les secours n’ont pas pu l’atteindre. L’eau a déchiré sa maison et l’a emporté. Les réseaux de téléphone et d’internet étant coupés, seuls des points de connexion avec le satellite Starlink leur permettent de découvrir sur internet l’ampleur des dégâts dans ces montagnes des Appalaches.
Devant les colonnes du tribunal, des stands de distribution ont été installés spontanément par les habitants des environs venus prêter main-forte et nettoyer le village. On trouve notamment de la nourriture, des outils, des masques et des combinaisons pour se protéger des potentiels produits toxiques. Sarah Scully, 44 ans, le drapeau américain sur sa casquette, distribue des bouteilles d’eau. « La moitié de la ville a été emportée. Je connais des personnes toujours coincées chez elles dans la montagne, d’autres qui ont dû nager pour sauver leur vie, ou se sont perdues dans le courant. »
Devant elle, des tractopelles et camions d’habitants déblaient des tas de meubles, boue et morceaux de murs. Juste devant la rivière, Josh Copus, 44 ans, les yeux cernés sous sa tignasse, retire les cloisons, comme ils le font tous ici, pour éviter que les murs ne moisissent. « Vous avez entendu ? L’état du pont [submergé par les eaux] a été validé [par les autorités]. Un soulagement », lance-t-il aux autres venus aider.
« Je me suis retrouvé à coordonner l’envoi de dynamite pour désenclaver une région »
La plupart des personnes présentes vivent plus haut dans la montagne, et leur maison n’a pas été touchée, contrairement à celles du centre-ville, au bord de la rivière. Quelques talkies-walkies permettent de coordonner le travail des bénévoles avec le QG. Plus haut sur une route sinueuse, un parking et un local de matériel de construction ont été reconvertis en centre d’opération. Des tableaux à feutres sont remplis d’organigrammes. Des bénévoles sont formés aux consignes de sécurité, avant d’être emmenés au « downtown » (centre-ville) en pick-up.
Kevin essaie de finir son repas. À chaque bouchée, une personne arrive, cette fois-ci pour une flaque importante à côté de bassines. Une longue barbe, les bras couverts de tatouages de fleurs, il supervise toute cette logistique. Ce sont lui et ses associés d’une entreprise de bâtiment qui accueillent tout ce monde. « On est venu en début de semaine voir comment on pouvait aider, explique-t-il. Puis on a installé un barbecue pour proposer de la nourriture. On était quatre au début. » Le jour d’après, près de 250 personnes sont venues l’aider. Puis 300. Puis 500, « au moins ». « C’est assez dingue de voir autant d’énergie », dit-il.
En tant que propriétaire du local, il a été propulsé chef des opérations. « Je me suis retrouvé à coordonner l’envoi de dynamite pour désenclaver une région, alors qu’on était juste venus faire des hot-dogs. »
Amos McGregor, lui, gère l’acheminement du matériel. L’inondation finie, le musicien de 51 ans est arrivé dans le centre-ville pour évacuer ses instruments de musique. Il a fait du café, en a proposé aux autres. « Quelqu’un a demandé de m’occuper de la circulation et ils avaient besoin d’un poste de premiers secours », raconte-t-il, alors qu’un camion et sa remorque s’arrêtent pour savoir où décharger ses palettes de bouteilles d’eau. « On n’a pas de fourche pour décharger les palettes... », regrette-t-il.
« Tout le monde reste soudé »
« Quand j’étais petit, Marshall était la quintessence du petit village, avec son église, sa pharmacie, un cabinet d’avocat », souffle Bob Franklin, 57 ans, dont la famille est installée dans la région depuis le XIXe siècle. Puis le village a décliné, avant l’arrivée il y a une vingtaine d’années de nouveaux résidents, surtout des artistes, attirés par l’immobilier moins cher, et qui ont entraîné l’ouverture de restaurants, bars et apporté de la musique. « Marshall prospérait enfin », dit l’habitant.
Avec des associés, Josh Copus a passé cinq ans à rénover une ancienne prison pour en faire un restaurant et un hôtel. « J’aime cet endroit de tout mon cœur, mais avec le changement climatique, est-ce qu’on peut toujours avoir un village ici ? Et si cette “inondation historique” devenait la norme ? Si ça arrivait de nouveau, je ne pourrais pas recommencer et tout reconstruire. » Il s’émerveille toutefois des voisins venus prêter main-forte. Comme Donna Ray Norton, 42 ans, en masque et combinaison, qui transporte les débris. « J’ai pleuré quand j’ai vu le village pour la première fois [après les inondations], dit-elle. Je suis heureuse de voir que tout le monde reste soudé en ces temps difficiles. »
Vers 17 heures, une centaine de personnes s’attroupent devant le tribunal. « De quoi avez-vous besoin ? » interroge une dame. Du matériel de nettoyage ou des vêtements de protection, répond un autre. « Quelqu’un a vu la Fema ? », l’agence fédérale responsable de répondre à de telles catastrophes, demande encore un autre habitant, inquiet que le village soit laissé pour compte. Cette réunion, d’abord improvisée, est devenue quotidienne.
Des rires parmi les décombres
En fin de journée, des repas chauds sont offerts, les sinistrés savourent une bière dénichée ici et là, et des rires se font entendre. Si le village de Marshall reprend peu à peu contact avec le monde, d’autres régions sont encore isolées et les secours peinent à y accéder. « J’ai pu avoir mon fils au téléphone après cinq jours », explique Kerstin, 54 ans, installée sur une table bricolée avec une planche. Son fils habite dans une autre vallée. « Il a sauvé une femme qui n’avait pas mangé depuis cinq jours », raconte-t-elle.
L’artiste dispose d’un studio au centre-ville. Après avoir essayé de récupérer ce qu’elle pouvait, elle a constaté des irritations sur sa peau qui était en contact avec la boue. Elle montre sa cheville, couverte de boutons rouges. Elle n’est pas la seule à avoir eu ses réactions après le contact avec la boue. « J’ai aussi des problèmes respiratoires. » Certains évoquent une possible contamination à cause d’une usine de PVC située en amont de la rivière. Les habitants ont effectué des prélèvements et attendent les résultats. Ce qui est sûr : des stations d’épuration ont été ensevelies par la crue.
Un peu plus loin, Travis Boswell, 43 ans, les épaules sculptées qui dépassent de son débardeur, le visage fin, discute en profitant d’une bière. Les larmes montent aux yeux du père de deux filles de 6 et 8 ans en évoquant les centaines de personnes venues aider. L’autre jour, pendant une réunion, des enfants ont ri et fait du bruit. « On s’est demandé si on devait les faire taire, puis on s’est dit que ces rires étaient la raison qui nous poussait à continuer. »