Quand les étudiants en commerce inventent des start-up favorables au climat

Durée de lecture : 6 minutes

1er juin 2015 / Emilie Massemin (Reporterre)

36 heures pour inventer une start-up bénéfique pour le climat. C’est le défi lancé par le master développement durable d’HEC à une vingtaine d’étudiants. Objectif : faire évoluer les mentalités des futurs dirigeants d’entreprises. Mais peut-on réellement concilier commerce et protection de l’environnement ?


- Jouy-en-Josas (Yvelines), reportage

Dans les salles de travail du bâtiment S, ce week-end des 23 et 24 mai, les claviers crépitent et les tableaux blancs se couvrent d’anglicismes - « business model », « target » et autres « potential challenges ». Nul regard ne s’égare sur le parc verdoyant du campus d’HEC Le Château, à Jouy-en-Josas (Yvelines). Le temps presse : les vingt-et-un étudiants d’HEC (Ecole des hautes études commerciales) et d’ailleurs, répartis en cinq équipes, disposent d’à peine trente-six heures pour inventer une start-up à impact positif sur le climat dans le cadre d’un « Climatup » organisé par l’association Code for Climate et des étudiants du master « Sustainability and Social Innovation » (SSI) d’HEC.

Alors que le stress monte aux étages, les « mentors » prennent le soleil sur la terrasse. Ils sont neuf à rendre régulièrement visite aux équipes pour répondre à leurs questions, parmi lesquels Fouzi Benkhelifa, directeur associé du cabinet Explicit, Romain Peton, chef de projet développement durable à l’agence de communication BETC, Anne de Bethencourt, chargée de mission économie circulaire à la Fondation Nicolas Hulot, Jérôme Giannesini, avocat en droit fiscal chez WTS France, Ronan Lemarchand, ingénieur électricité à Cegelec, et Igor Shishlov, chercheur à CDC Climat. Leur incombe aussi la tâche de décerner les cinq prix prévus, dont quatre sont sponsorisés par Danone (par ailleurs membre de la décriée Alliance for a Climate Smart Agriculture), Explicit, BETC et la Fondation Nicolas Hulot.

Au premier rang, les membres du jury : Jérôme Giannesini, Igor Shishlov, Fouzi Benkhelifa, Anne de Bethencourt et Romain Peton

Pour ces purs produits de l’économie capitaliste, lutter contre le changement climatique consiste avant tout à mener son business avec pragmatisme. « Je dis souvent aux étudiants qu’il ne faut pas parler de développement durable pour vendre un produit présentant un intérêt environnemental, car on devient vite technique et ennuyeux », déclare ainsi Romain Peton.

Mais ils l’assurent, entrepreneuriat et climat sont tout à fait compatibles. « Pour lutter contre le changement climatique, il faut combiner tous les efforts : la réglementation, les investissements du secteur privé, et les changements de comportements », estime Igor Shishlov.

Appli anti-gaspi, potager intérieur et stockage d’énergie

A 17 h, tous se dirigent vers l’amphithéâtre pour les présentations. Greenbox, le premier projet, vise à l’installation de batteries chez les particuliers pour qu’ils stockent l’électricité qu’ils produisent. Vient ensuite Foodplicity, une plate-forme qui permet d’éviter le gaspillage alimentaire en mettant en relation des personnes cherchant à acheter de la nourriture moins cher et d’autres disposant d’un trop-plein de denrées, proches de la date de péremption. Puis Fresh Square, un module permettant de cultiver des fruits et légumes bio chez soi de manière automatisée. Le quatrième groupe propose une plate-forme de labellisation citoyenne, Green Citizen. Wishfull, une plate-forme d’échange pour les cadeaux inutilisés, clôt les exposés.

Nicolas, étudiant en biologie à l’Université Paris-Diderot et porteur du projet Green Citizen, découvre à cette occasion l’approche business de la question climatique. « En tant que conseiller régional IDF jeunesse sur la question du climat, j’ai plutôt l’habitude de lancer des appels à projets, explique-t-il. Là, la finalité est totalement différente. Il faut que la start-up rapporte de l’argent en s’adaptant au changement climatique. C’est instructif, car cela permet de mieux comprendre le mode de fonctionnement des entreprises. »

« Arrêter d’opposer écolos bobos et grandes méchantes entreprises »

Pour Magalie, étudiante du master SSI, à l’origine de l’idée Foodplicity, il est « évident que l’entrepreneuriat peut se concilier avec le climat. Il faut arrêter de voir le changement climatique comme un problème d’écolos bobos, face aux grandes méchantes entreprises. Les gens qui sont à la tête des entreprises ont une conscience et veulent donner du sens à leur travail. »

Magalie et Alexandra travaillent sur le projet Foodplicity.

Reste à espérer que cette bonne volonté essaime, à l’heure où de grosses entreprises – responsables d’une part non négligeable des émissions de gaz à effet de serre mondiales – affichent leur participation au Business & Climate Summit et au financement de la COP 21 dans une vaste opération de greenwashing.

« L’objectif à terme est d’intégrer la question du développement durable dans tous les cursus d’HEC, répond à cela Marie-Laure Piednoir, étudiante du master SSI et responsable de l’événement. Nous visons l’organisation de cinq autres Climatup dans les cinq prochaines années. La COP 21 est l’étincelle qui a donné naissance à cette initiative, mais nous voulons que la mobilisation se poursuivre au-delà. »

Marie-Laure Piednoir

Les étudiants du master prévoient également une grande conférence en octobre sur le thème « business et climat ». Sont invités des représentants de grandes entreprises comme Danone, Unilever et Carrefour. Pauline Vialatte, étudiante du master SSI responsable de l’événement, se défend de toute dérive de type greenwashing. « Cette question sera évidemment abordée, affirme-t-elle. Les élèves auront préparé leurs questions avec soin. Des consultants indépendants plus engagés participeront à la discussion. » Avec le souhait que, peut-être, « HEC appelle à un accord ambitieux pour la COP 21 ».


CODE FOR CLIMATE VEUT MOBILISER LE DIGITAL SUR LA QUESTION CLIMATIQUE

Coorganisatrice de l’événement, la toute jeune association Code for Climate. Créée en février 2015 par Diego Le Gallou, elle organise des rencontres de type Climatup pour mettre en relation des personnes aux profils variés (développeurs, graphistes, managers, scientifiques) et donner naissance à des projets entrepreneuriaux ayant un impact positif sur le climat.

Diego Le Gallou

Prochain objectif : « Créer de véritables hubs internationaux où les acteurs du climat et du digital pourront se rassembler autour de nous », explique Diego Le Gallou. Des équipes sont en cours de formation à Lausanne (Suisse), Beijing (Chine), Sao Paulo (Brésil) ou encore Washington (États-Unis). Code for Climate prévoit un événement international en octobre 2015.

Diego Le Gallou s’engage pour la cause climatique après les attentats du 11 septembre, sensible aux analyses des Verts sur la « guerre du pétrole ». Déçu par ses expériences à Europe Écologie Les Verts (EELV) et au Programme des Nations Unies pour l’Environnement (UNEP), il s’intéresse en 2014 à l’entrepreneuriat digital. « Je crois en cette démarche parce qu’elle repose sur la grandeur d’âme du porteur de projet, mais surtout sur son sens de l’intérêt personnel. Dans notre société très individualiste, les gens sont attachés au fait de lancer leur boîte. Pourquoi ne pas rendre cet individualisme utile ? » s’interroge-t-il sans cynisme.

A une remarque sur l’aspect anti-écolo du digital, Diego Le Gallou fait amende honorable mais assume : « Il est vrai qu’à ma manière je promeus des technologies issues d’industries sales. Mais elles présentent un tel pouvoir de changement que ce serait folie pour les militants de s’en passer. »


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Lire aussi : Comment les étudiants d’HEC se mobilisent-ils pour la COP 21 ?

Source et photos : Emilie Massemin pour Reporterre

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