Revue Terrain

Durée de lecture : 3 minutes

10 avril 2013 / par Villalard



« L’imaginaire écologique n’est pas purement fantasmé, mais parvient souvent à s’ancrer dans des pratiques quotidiennes concrètes »


L’écologie existe-t-elle ailleurs que dans l’inconscient contemporain ? C’est la question que pose l’intrigant numéro de la revue d’ethnologie Terrain, en consacrant son dossier à « l’imaginaire écologique ». Car si l’écologisme semble imprégner maintenant la culture des classes moyennes des pays occidentaux, il échoue à transformer réellement les rapports sociaux.

C’est de ce constat que sont parties les coordonnatrices du numéro, Vanessa Manceron et Marie Roué, chercheuses : « Quel lien l’écologisme établit entre le réel et le possible, entre le projet et le changement social ? », demandent-elles.

Au fil des différentes enquêtes, il apparaît que l’imaginaire écologique n’est pas purement fantasmé, mais parvient souvent à s’ancrer dans des pratiques quotidiennes concrètes. Geneviève Pruvost (CNRS) montre ainsi, dans une investigation auprès de jeunes et moins jeunes ménages ayant choisi de s’installer à la campagne dans les Cévennes et en Aveyron, que si l’utopie est moins vive que celle qui a irrigué les communautés fragiles des années 1970, l’ancrage territorial et l’engagement concret sont plus forts chez ces néoruraux écolos : reconversion graduelle à partir d’une situation prospère, choix de l’autonomie et de la sobriété, appropriation de savoir-faire manuels (autoconstruction, maraîchage) participent de choix de vie qui ne prétendent que modestement transformer le monde, mais impliquent intégralement les existences.

CULTIVER SON JARDIN

« La conversion du travail en art de vivre et en action collective visant au »bien-vivre ensemble« constitue la trame des récits de vie qui se donnent à voir comme des expériences à portée de main (...) », écrit Pruvost, qui ajoute que, « comparativement à l’idéal hippie, on voit se dessiner une autre configuration, ancrée dans le couple, centrée sur l’insertion professionnelle, la vie familiale, la construction d’un terrain et la construction d’une maison ».

En somme, l’écologisme aurait choisi de cultiver son jardin faute de pouvoir radicalement bouleverser le monde.

En ce sens, selon Manceron et Roué, il exprimerait le « dilemme contemporain : comment être à la fois ancré dans un lieu que l’on transforme à son échelle, et être un écocitoyen du monde ; comment simplifier les modes de vie et embrasser la grande complexité planétaire ; comment créer un monde commun en ignorant tout, ou à peu près tout, des mondes sociaux et relationnels dans lesquels vivent les autres humains, parfois ultramobiles, tels les migrants, et de ce qu’ils font avec l’écologie quand ils veulent bien s’en saisir ? C’est peut-être là finalement que se loge la véritable utopie contemporaine : faire du local un modèle de fonctionnement global et faire tenir ensemble les espaces sociaux disparates et cloisonnés qui le composent ».

Mais c’est oublier que l’écologisme est aussi un espace du conflit politique majeur entre deux conceptions du monde, que les anthropologues pourraient saisir à Notre-Dame-des-Landes, dans les « camps action climat », ou dans les luttes où une culture anarchiste et radicale s’hybride avec des militants environnementaux plus classiques.

N’y a-t-il pas là un imaginaire moins paisible que celui qu’analyse la revue ? En matière de conflit, Terrain préfère s’interroger sur la contradiction opposant les écologistes luttant contre des projets industriels d’implantation d’éoliennes et les entreprises qui, au nom d’une écologie techniciste, les imposent aux paysages et transforment ce qu’on appelle la nature. C’est esquisser l’idée que, derrière l’écologie, se profile le spectre néolibéral, ou capitaliste, dont l’écologie contemporaine n’a certes pas fini de se déprendre.

Hervé Kempf

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Terrain n° 60, « L’imaginaire écologique », éditions de la Maison des sciences de l’homme, 172 p., 20 €.






Source : LeMonde.fr

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