Reportage — Pédagogie Éducation
Plumes, bois et tissus : quand les collégiens découvrent les activités manuelles
Un atelier plumasserie sous la houlette d'Anne Kalonji, au collège Paul Verlaine à Paris. - © Baptiste Thomasset / Reporterre
Un atelier plumasserie sous la houlette d'Anne Kalonji, au collège Paul Verlaine à Paris. - © Baptiste Thomasset / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Depuis 2021, l’association De l’or dans les mains fait découvrir des métiers manuels aux collégiens. Elle promeut « l’intelligence de la main » à l’école, également vue comme une nécessité face à l’urgence écologique.
12e arrondissement de Paris, reportage
« Une dernière règle : on ne souffle surtout pas autour de la table. » Dans la salle de permanence du collège Paul Verlaine dans le 12ᵉ arrondissement de Paris, Anne Kalonji initie un petit groupe d’élèves à la plumasserie. Les collégiens manipulent avec précaution les plumes colorées de faisans, de dindes et de poules, dont ils apprennent à nommer les parties : le rachis, la barbe, l’étendard… Aucun d’entre eux ne connaissait l’existence de ce savoir-faire pratiqué par moins de cent personnes en France, mais les voici absorbés par leur collage sur papier dans un silence religieux.
L’atelier est organisé par l’association De l’or dans les mains qui intervient depuis 2021 dans une quarantaine de collèges avec son programme « Je découvre les métiers manuels ». Dans chaque établissement, les élèves de 5ᵉ rencontrent six artisans de leur territoire et s’essayent aux savoir-faire du bâtiment, du textile, de la menuiserie, du métal, de la céramique ou des métiers d’art.
Depuis la disparition de l’éducation manuelle et technique au collège à partir de 1984, remplacée par les cours de technologie, « les apprentissages théoriques ont pris toute la place à l’école », déplore Gabrielle Légeret, 32 ans, fondatrice et directrice de De l’or dans les mains.
Grâce à son association, les élèves apprennent à fabriquer un objet de leurs mains et, pour quelques heures, ce sont la dextérité manuelle et l’intelligence pratique qui sont valorisées par l’école. De quoi offrir un sentiment de fierté aux adolescents et leur redonner confiance en leurs capacités.
« On est surpris par la concentration de certains élèves qui ont des profils moins scolaires », dit Martial Jouanin, principal du collège Paul Verlaine. Chaque atelier est également l’occasion d’aborder une notion du programme scolaire : le théorème de Pythagore pour dessiner un patron de couture, de la chimie pour fabriquer un bol en céramique ou de l’histoire de l’art en colorant des vitraux.
« Qui est tenté par un métier manuel ? »
Ce programme de dix heures s’inspire des pays d’Europe du Nord, comme l’Estonie, la Finlande et le Danemark, où jusqu’à six heures de cours pratiques par semaine sont obligatoires dans les écoles élémentaires et secondaires.
« Ces systèmes scolaires reconnaissent le lien entre apprentissage profond, expérimentation et créativité, explique Paule Faivre-Tavignot, qui commence un projet de recherche sur les enseignements manuels à l’école, financé par De l’or dans les mains. Ils ont fait le choix de réduire le volume des cours théoriques et sont aujourd’hui parmi les mieux notés en Europe sur les performances de mathématiques et de lecture. »
« Qui est tenté par un métier manuel ? » Une seule main se lève dans la classe. Benjamin aime le dessin et la couture mais regrette de ne pas avoir d’artisan dans son entourage. C’est le cas de 43 % des participants au programme qui n’ont jamais rencontré d’artisans avant les ateliers.
« Il y a urgence à faire connaître nos métiers mais aussi à convaincre les professeurs et les parents que l’on peut s’épanouir et bien gagner sa vie en travaillant de ses mains », défend Anne Kalonji qui déplore qu’un « CAP soit devenu un gros mot ».
Aux côtés des artisans, les collégiens se confrontent à d’autres parcours professionnels qui tordent le cou à l’imaginaire associant réussite sociale et études académiques. C’est parfois le premier pas nécessaire pour s’intéresser aux filières professionnelles, encore largement perçues comme des choix d’orientation subis et réservés aux élèves refusés en filière générale.
Cette sensibilisation se révèle d’autant plus essentielle à l’heure de la transition écologique et de ses besoins massifs en compétences manuelles. Parmi les 2,8 millions de personnes à former d’ici 2030 dans les secteurs clés de la transition (BTP, énergie, industrie, agriculture), 90 % ont des profils de techniciens et d’ouvriers, estime ainsi le Secrétariat général à la planification écologique. Dans le même temps, près de 300 000 entreprises artisanales risquent de fermer dans les dix prochaines années, faute de relève.
« On a moins besoin de développeurs que de personnes capables d’adapter nos maisons au dérèglement climatique »
« On a moins besoin de développeurs que de personnes capables d’adapter nos maisons au dérèglement climatique ou de fabriquer et réparer des objets qui durent », résume Gabrielle Légeret, aussi coordinatrice de l’ouvrage collectif En finir avec les idées fausses sur les métiers manuels et l’artisanat, publié en août dernier aux éditions de l’Atelier.
Plus largement, la pratique manuelle à l’école diffuse des savoir-faire de résilience incontournables dans un contexte de raréfaction des ressources, et sensibilise les élèves aux conséquences de leurs modes de vie. « C’est quand on n’a pas conscience de la matérialité des choses que l’on peut acheter sans scrupules des produits fabriqués à l’autre bout de la planète dans des conditions sociales et environnementales épouvantables », dit Gabrielle Légeret.
350 collèges sur liste d’attente
En seulement quatre ans, De l’or dans les mains a mobilisé plus de 600 artisans auprès de 5 000 jeunes. L’équipe de 13 salariés s’est dotée de 5 antennes régionales mais 350 collèges restent encore sur liste d’attente à la rentrée 2025. Ce succès s’explique en partie par la quasi-gratuité du dispositif pour les établissements.
Ces derniers déboursent en moyenne une dizaine d’euros (via le Pass culture) sur un coût global de 130 euros par jeune incluant la rémunération des artisans. L’association finance son activité grâce à des mécènes privés, principalement des fondations d’entreprises, qui représentent 75 % de son budget, ainsi que par des financements publics (15 %).
L’ambition à l’horizon 2028 est d’accompagner 10 000 élèves par an, autant en zones rurales qu’en centre-ville, et dans les établissements privilégiés comme dans ceux des réseaux d’éducation prioritaire. Une attention destinée à ne pas reproduire les inégalités sociales et territoriales assignant les plus défavorisés aux métiers manuels.
En parallèle, De l’or dans les mains porte un plaidoyer pour faire entrer les savoir-faire manuels dans les programmes scolaires. En juin 2024, son manifeste « Replacer l’intelligence manuelle au cœur du système éducatif » a été signé par près de 400 associations, chercheurs, artisans et professionnels de l’éducation, donnant de la force à sa revendication principale : « L’apprentissage par la matière n’est pas une discipline supplémentaire mais un changement de paradigme à opérer. »
« L’air du temps n’est pas encore aux réformes structurelles », reconnaît Gabrielle Légeret, nommée référente jeunesse du plan gouvernemental en faveur des métiers d’art en mai 2023 par l’ex-ministre de la Culture Rima Abdul Malak. Mais la trentenaire ne se laisse pas décourager par le contexte d’austérité budgétaire et d’instabilité gouvernementale : « Je suis convaincue que la pratique manuelle à l’école fait partie des quelques sujets qui peuvent dépasser les clivages partisans », dit-elle.
Concentré sur son collage, Benjamin suggère lui aussi de « remplacer quelques cours par ce genre d’ateliers », et sa proposition rencontre l’enthousiasme de ses camarades qui ne manquent pas d’idées pour la suite : couture, sculpture sur bois, cuisine, chocolaterie…