123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Législatives 2024

Shift project, Fresque du climat... Ces associations écologistes muettes sur l’extrême droite

La Fresque du climat, ici à Montpellier, explique qu'elle ne donnera « aucune consigne de vote ».

Plusieurs organisations dédiées à la décarbonation, se disant « apartisanes », ne donnent aucune consigne explicite pour contrer l’arrivée aux manettes de l’extrême droite.

Si, « comme partout dans la société », la dissolution de l’Assemblée a provoqué un certain émoi pour nombre d’associations dédiées à la décarbonation, leur leitmotiv est de se revendiquer « apartisan » — comme l’a écrit l’association la Fresque du climat. Dans un long courriel à ses 80 000 animateurs, elle explique qu’elle ne donnera « aucune consigne de vote ». Comment le justifier à quelques jours d’une possible accession du Rassemblement national au pouvoir ?

Contactée plusieurs fois par Reporterre, elle nous renvoie à sa publication sur Linkedin qui invite à l’étude des programmes des candidats. « Les 30 juin et 7 juillet, rappelons-nous que dans la lutte contre le dérèglement climatique, chaque dixième de degré gagné est essentiel et donc que chaque action et chaque choix compte. » Zéro mention d’un front anti-RN.

Un appel à voter « avec discernement »

L’association 2 tonnes qui propose des ateliers pédagogiques pour réduire son empreinte carbone, a publié un appel à mobilisation sur son site et auprès de ses 10 000 animateurs : là encore, pas d’appel explicite à contrer le RN mais un appel à voter « avec discernement dans cette situation écologique et sociale urgente » selon Pierre-Alix Lloret-Bavai, son cofondateur. Le texte contient une bonne dose de circonvolutions. Extrait. « Nous invitons chacun et chacune à se saisir de ce vote pour en faire le fruit d’une décision éclairée et assumée, prenant en compte ses convictions, et s’appuyant sur une analyse la plus factuelle possible des différentes options et de leurs implications. » Et aussi : « Votons, et soyons maîtres de nos votes ; Faisons voter autour de nous ; Provoquons le dialogue. »

Le Shift et les Shifters ne font pas non plus barrage contre le RN. Ils invitent à regarder ces élections « dans la perspective du changement climatique et de notre dépendance aux énergies fossiles ». Fort de 30 salariés, 80 financeurs et 25 000 aficionados réunis dans l’association les Shifters, le groupe de réflexion estime être parvenu à une position de « pivot » qui lui permet de toucher un monde jusqu’alors rétif aux questions climatiques et énergétiques : celui de l’économie et des secteurs les plus émetteurs. « Nos organisations se situent à la croisée des ONG, de la recherche, du public et du privé. Elles regroupent une diversité d’opinions politiques rassemblées sur les questions climatiques. Notre ambition : parler à tous les corps intermédiaires, précise Jean-Noël Geist, responsable des affaires publiques et relations Shift-Shifters.

La situation « tarabuste un peu » Jean-Marc Jancovici

Il y avait bien un kit de présentation des enjeux climat pour les élections européennes mais pour les législatives, l’organisme n’a « pas eu le temps » de remettre le couvert pour une « analyse fine » des programmes, selon M. Geist. Le Shift validerait-il la position du RN, entre la construction de vingt EPR et le démantèlement des éoliennes ? « Non, nous ne validons rien car nous n’avons pas publié d’analyse détaillée des programmes. »

Pour autant, le Shift a étrillé dans le passé les programmes du RN [1]. Sans prendre aujourd’hui une position ferme : il y a deux semaines, son patron, l’ingénieur totémique Jean-Marc Jancovici, était interviewé par Vinz Kanté du podcast Limit auquel il confiait que la situation le « tarabuste un peu » et que « la dégradation du climat social liée à l’incompréhension de la cause profonde de ce qui est en train de nous arriver est la porte ouverte à des malentendus qui peuvent nous emmener très loin. […] C’est un domaine dans lequel chacun est renvoyé à ses intuitions et ses convictions. »

Normalisation de l’extrême droite

En jetant des passerelles entre les questions climatiques et la sphère des grandes entreprises, la Fresque, le Shift ou les Ateliers 2 tonnes ont réussi là où les associations écologistes traditionnelles ont échoué. Centrées sur la pédagogie et la décarbonation, travaillant au sein d’entreprises ou de services de l’État, elles considèrent qu’elles prendraient trop de risques sur leurs objectifs en se mouillant. « Le Shift porte une telle aura chez les gens de droite qu’un positionnement clair pourrait entacher son travail. Il est bon de garder une posture universaliste, qui permet d’embarquer tout le monde » se désole un Shifter auprès de Reporterre tout en notant que les temps ont changé. « En 2002, il eut été parfaitement possible de se revendiquer “apartisan” tout en appelant à faire barrage. Mais le RN s’est normalisé et on se fait embarquer dans la fenêtre d’Overton [2] comme tout le monde. »

Certains s’avouent toutefois « stupéfaits » par ce positionnement délibérément flou. « Le projet de l’extrême droite va à rebours des conditions matérielles d’une décarbonation », s’étrangle Cédric Philibert, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et spécialiste des questions d’énergie.

Faire profil bas pour conserver son association

En effet, décarboner ne se résume pas à augmenter les moyens de production via des réacteurs nucléaires, c’est aussi une transformation massive des usages : imposer le véhicule électrique, mettre le paquet sur l’isolation des bâtiments, déployer les renouvelables, reconsidérer les modes de vie et de consommation. « Tous ces enjeux sont clairement ignorés par le RN ! » Voire dénigrés par l’aile climatonégationniste du mouvement.

Face au RN qui arrive, trois stratégies cohabitent : faire barrage, surfer sur la vague avec celles et ceux qui seront nommés tout en travaillant à des îlots d’alternatives ou bien souffler dans les voiles de la transition énergétique quel que soit le contexte politique. « Donner des consignes de vote n’est pas la seule façon d’avoir de l’impact », confirme Pierre-Alix Lloret-Bavai. « Derrière un non-positionnement se cache une multitude de points de vue et notamment des stratégies de long terme, plus efficaces et plus intelligentes qu’un simple appel à voter », analyse un autre militant à l’interface d’organisations climat et justice sociale. Certains ont plus intérêt à faire profil bas pour conserver leur association sur le long terme.

« Tout l’arsenal légal pour dézinguer les organisations est prêt »

D’après lui, l’urgence est déjà à l’après-8 juillet. « Les dirigeants d’associations anticipent un monde avec le RN au pouvoir. C’est peut-être ça le véritable enjeu car tout l’arsenal légal pour dézinguer les organisations civiles est prêt : les risques humains, physiques, légaux ou de perte de financement sont réels. Macron a très bien travaillé. »

Le monde qui arrive porte en lui les germes d’une grande déstabilisation parmi la base militante ou les membres de ces associations. « Comment travailler ensemble, quel que soit le positionnement, interroge Armonia Pierantozzi, cofondatrice de l’école Fert’îles dédiée à la coopération. « Entre ceux qui se sont affichés contre et d’autres qui travaillent au sein d’institutions, il y a un enjeu de coopération pour avancer au-delà de nos désaccords. Nous devrons toutes et tous composer avec la réalité. Et aussi prendre soin des enjeux humains, de la potentielle détresse chez les militants, les équipes, et la communauté de la transition en général. »

Le 4 juillet, Le Shift project a profité de l’entre deux tours pour finalement prendre une position plus claire et appelle à voter dimanche. « Apartisan, le Shift Project n’est pas apolitique pour autant », conclut la note qui accompagne leur passage en revue des programmes des trois principaux partis en lice pour le second tour : Ensemble, le NFP et le RN.

Certes, il laisse à celles et ceux qui liraient leur analyse « le soin d’en tirer leurs conclusions » et reste dans le strict domaine qui est le sien : le climat et l’énergie. Et sur ce point, le RN pèche plus que les autres… Ses propositions en matière d’énergie (ralentissement du déploiement des énergies renouvelables, déploiement nucléaire au-delà des niveaux les plus forts proposés par RTE) « constituent un pari qu’on peut qualifier d’extrêmement risqué, contre-indiqué par la logique prudente du PTEF ». Autre exemple, en termes de mobilité, le RN va « à l’encontre de l’électrification du parc automobile et donc de la décarbonation de la mobilité ».

legende