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ReportageAbeilles

Trop de ruches ? L’afflux estival inquiète des apiculteurs du plateau de Millevaches

La transhumance apicole s'intensifie sur le plateau de Millevaches, au grand dam des apiculteurs locaux.

Le plateau de Millevaches, dans le Limousin, attire des apiculteurs de tout le pays. Du printemps à l’automne, ils transhument des centaines de ruches au milieu des abeilles locales, malgré les risques pour la biodiversité. 

Plateau de Millevaches (Limousin), reportage

À 800 mètres d’altitude sur le plateau de Millevaches, la bourdaine est en pleine floraison. Les terres acides et la pluviométrie de ce territoire aux confins de la Corrèze, de la Creuse et de la Haute-Vienne lui confèrent une certaine rareté — on ne la trouve qu’ici en Limousin, en Sologne et partiellement dans les Landes. Sur ces arbustes buissonnants, de minuscules fleurs s’ouvrent pour offrir leur nectar aux butineuses.

« La miellée a commencé, ça y est ! » dit Thierry Fedon par-dessus le bruit des abeilles qui s’agitent autour de son voile. Un novice en la matière parlerait d’un bourdonnement, lui sait reconnaître le son de celle qui s’envole, celle qui s’apprête à piquer… L’apiculteur de 58 ans a découvert le métier enfant, en suivant les pas de son père sur « le plateau » dont il est devenu l’une des figures. Et un témoin de sa transformation. 

© Louise Allain / Reporterre

La transhumance apicole a toujours existé ici, comme ailleurs, mais semble s’intensifier depuis environ trois ans. « Une politique de pillage ! » s’emportent des locaux. « Des pratiques mercenaires. Sans éthique », juge Thierry Fedon. Au printemps, des éleveurs d’abeilles originaires de tout le pays (du sud où le pollen se raréfie à cause des aléas climatiques, de l’Aveyron, de la Charente, de la Haute-Loire ou encore de l’Indre), viennent profiter des atouts du territoire.

Ruchers sauvages

Ils s’implantent après un simple accord verbal avec le propriétaire de la parcelle ou, c’est arrivé, de façon « sauvage » au bord d’un chemin forestier. Sans forcément se demander si des colonies ne butinent pas déjà dans le secteur. Ni si les ressources florales sont suffisantes pour accueillir plusieurs dizaines de ruches (chacune abrite en moyenne 40 000 individus).

L’apiculteur Thierry Fedon vit autour des abeilles du plateau de Millevaches depuis son enfance. © Yohan Bonnet / Reporterre

« Dans l’imaginaire collectif, le plateau de Millevaches est une zone protégée mais en réalité, nous n’avons plus autant de ressources mellifères qu’il y a plusieurs dizaines d’années », souligne Élodie Haaz, chargée de mission agriculture et alimentation au parc naturel régional (PNR) de Millevaches.

La lande sèche à bruyère ne représente plus que 1,5 % des 320 000 hectares du parc. Elle était majoritaire au milieu du siècle dernier — les espaces étaient maintenus par le pâturage — avant d’être altérée par les pratiques agricoles et sylvicoles.

L’ensemble des ruches disposées au même endroit s’appelle un rucher. © Yohan Bonnet / Reporterre

« Autrefois, il y avait plus de ruches sur le plateau mais elles étaient mieux réparties. Les transhumants étaient là pour la bruyère callune à la fin de l’été, mais comme il n’y en a presque plus… Aujourd’hui, ils viennent principalement pour la bourdaine entre mai et juin. C’est surtout cette période qui pose problème », considère Thierry Fedon, à la tête de 1 500 ruches.

Cette essence donne au miel une couleur ambrée et un goût régressif de bonbon. Certains n’en font qu’une étape sur leur circuit, filant ensuite vers la lavande. D’autres restent jusqu’au début de l’automne pour tirer profit des floraisons successives.

La bourdaine donne au miel une couleur et un goût particuliers. © Yohan Bonnet / Reporterre

Il y a deux ans, Éric a vu débarquer des camions chargés de 100 à 150 ruches à côté de chez lui, au pied du plateau de Millevaches. Une coopérative de producteurs en a posé 1 200 sur trois communes voisines. « Pourquoi s’embêter à chercher plus d’emplacements qui pourraient réduire la concentration ? Ce sont des considérations pratiques. Quand on transhume, c’est plus simple de tout avoir au même endroit », déplore le Corrézien.

« Il y a besoin de faire évoluer les esprits »

Si la plupart des apiculteurs n’acceptent de témoigner que sous couvert d’anonymat, craignant d’attiser les tensions, le professionnel installé en Limousin depuis 1997 ne « demande qu’à être embêté » car « il y a besoin de faire évoluer les esprits ».

Pour certains apiculteurs du plateau comme Éric, «  il y a besoin de faire évoluer les esprits  ». © Yohan Bonnet / Reporterre


Sur le territoire, « c’est un sujet brûlant », témoigne un autre sédentaire. Le PNR s’est emparé du débat après l’épisode vécu par Éric Lacotte. Des réunions d’échange entre principaux concernés, élus et groupements de défense sanitaire des trois départements ont abouti à la rédaction d’une « charte de bonnes pratiques »… Dont l’application dépend de la bonne volonté de chacun.

Il y a quelques semaines encore, un nouveau communiqué du parc appelait à repenser la cohabitation apicole et alertait sur la sursollicitation des ressources, alors que des riverains étaient sollicités pour l’emprunt d’un bout de leur terrain en échange d’un carton de miel à la fin de la saison.

Certains apiculteurs n’ont pas hésité, par le passé, à installer leurs ruches chez des riverains ou sur le bord d’une route. © Yohan Bonnet / Reporterre

Personne ne sait si la coopérative au millier de ruches est revenue mais depuis, une scission s’est créée entre les locaux et les transhumants originaires d’autres régions. « Ça a entraîné de gros problèmes. Les petits, les gros : tout le monde est mis dans le même panier. Nous, cela fait dix ans que l’on vient au même endroit, on n’a pas l’impression de déranger qui que ce soit », se défend un couple basé à plus de 200 km, qui a posé 80 ruches fin mai.

« Les consommateurs veulent du naturel, pas de la grande culture »

« Comme on vend tout en direct, il faut de la diversité sur la table sinon on n’a pas de clients. Chez nous, il n’y a que du colza et du tournesol, parfois du châtaignier. Les consommateurs veulent du naturel, pas de la grande culture », disent-ils.

Les fleurs de bourdaine sont rares et recherchées par les apiculteurs. © Yohan Bonnet / Reporterre

Au-delà de la cohabitation tendue entre apiculteurs, celle entre abeilles domestiques et sauvages interpelle. Ces dernières ne produisent pas de miel mais assurent une grande partie de la pollinisation du territoire. Il y aurait un millier d’espèces en France, 20 000 à travers le monde. Pour connaître leur population en Limousin, le PNR Millevaches a initié un inventaire l’année dernière, dans le cadre du programme européen LIFE Wild Bees, auquel il participe.

Des ruchers trop denses peuvent mettre les insectes en compétition autour des ressources alimentaires. « S’il y a un manque chez les abeilles domestiques, l’humain peut intervenir en compensant. Mais, lorsqu’il s’agit des sauvages… Elles ne peuvent pas combattre. C’est la domestique qui gagne », explique Delphine Audureau, vétérinaire dotée d’un diplôme en pathologies apicoles.

Les abeilles sauvages risquent d’être victimes d’une surpopulation d’abeilles domestiques, explique la vétérinaire Delphine Audureau. © Yohan Bonnet / Reporterre

L’experte, membre de l’association sanitaire apicole départementale de Haute-Vienne (ASAD 87), a travaillé avec le PNR autour des risques d’une telle situation : « Comme pour toute production animale, deux facteurs sont à prendre en compte. La concentration des effectifs : plus il y a de ruches au mètre carré, plus il y a de risques de transmettre des maladies. S’il n’y a pas assez de ressources, les différentes colonies vont aller sur les mêmes fleurs. Ensuite, le transport : des ruches qui vont à droite, à gauche, sont plus susceptibles d’introduire sur le territoire des pathogènes bactériens ou parasitaires », développe-t-elle.

La concentration et les déplacements massifs de ruches augmentent les risques sanitaires. © Yohan Bonnet / Reporterre

Pourtant, aucune législation n’existe pour limiter la taille et la proximité des ruchers. Les transhumants sont seulement tenus de déclarer leurs mouvements d’un département à un autre auprès de la Direction départementale de la protection des populations, accaparée par la gestion des maladies transmissibles aux humains comme la tuberculose bovine ou la grippe aviaire.

« On aimerait une réglementation qui protège notre travail et la biodiversité. On est complètement désarmés », soupire Éric Lacotte, dont le fils de 25 ans vient d’intégrer le Gaec. 

Pas assez d’abeilles, c’est mauvais pour la biodiversité. Mais trop au même endroit n’est pas bon non plus. © Yohan Bonnet / Reporterre

Chez la majorité des apiculteurs locaux, la règle informelle des 24 ruches maximum par ruchers est admise. C’est cette recommandation que tente de diffuser le PNR Millevaches. Aux éleveurs d’abeilles, sédentaires comme transhumants, aussi bien qu’aux élus, riverains et agriculteurs souvent démarchés.

« On met des abeilles partout désormais, en ville, sur les toits, sous prétexte que c’est sympa. Mais il ne faut pas faire n’importe quoi », commente un professionnel de haute Corrèze qui s’est fixé une limite de 18 ruches par ruchers. « Moi, les pollinisateurs, j’y fais gaffe. »

© Yohan Bonnet / Reporterre
© Yohan Bonnet / Reporterre

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