Un chercheur refuse la prime du ministère

Durée de lecture : 5 minutes

29 septembre 2010 / Sylvestre Huet

Le biologiste Alain Trautman est un des meilleurs chercheurs français. Et un homme libre. Il a refusé la prime que voulait lui accorder le ministère de la recherche, afin de dénoncer le système d’individualisation des rémunérations.


Cet été le biologiste Alain Trautmann a été récompensé par la médaille d’argent du CNRS 2010 (Centre national de la recherche scientifique). Une distinction qui honore un chercheur « pour l’originalité, la qualité et l’importance de ses travaux, reconnus sur le plan national et international ». En théorie, cette médaille ne s’accompagne d’aucune prime financière. Mais la ministre Valérie Pécresse a ordonné aux directions des organismes de recherche d’accorder de manière automatique aux bénéficiaires une "prime d’excellence scientifique", qui peut aller jusqu’à 15 000 euros par an durant trois ans, dans le cadre de sa politique de rémunération plus individualisée des chercheurs.

Cette décision et cette politique ont soulevé des protestations au CNRS, avec une pétition, mais qui ont parfois pris la forme assez originale du refus individuel de ces primes. Ce refus peut être de principe, comme cette liste de chercheurs, ou cette lettre de Didier Chatenay. Mais elle prend tout son sens lorsque des chercheurs décorés refusent la prime qui va avec la médaille. Alain Trautmann, tout juste élu au Conseil Scientifique du Cnrs - et qui vient d’accorder une interview à Sciences2 sur le fonctionnement de l’Agence nationale de la recherche dont il dénonce l’opacité - a donc mis ses actes en accord avec ses principes. Voici la lettre qu’il a envoyé à monsieur Alain Fuchs, le Président du CNRS :

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« Monsieur le Président du CNRS,

J’ai bien reçu votre courrier en date du 9 juillet, dans lequel vous me félicitez pour la médaille d’Argent du CNRS qui vient de m’être décernée. Je vous remercie pour ce courrier, et suis évidemment heureux de cette distinction, attribuée par la direction du CNRS sur proposition de mes collègues. Le fait que j’ai refusé de demander la prime associée à cette médaille, pour une question de principe, ne diminue en rien ma fierté de faire partie du CNRS, qui m’a donné la possibilité de travailler dans de bonnes conditions, en particulier de liberté scientifique. Je vous prie de croire, Monsieur le Président, à mes salutations très cordiales et respectueuses. »

Alain Trautmann

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Voici la lettre envoyée au président du CNRS et à ses collègues de la section du Cnrs dont il dépend.

« Monsieur le Président du CNRS, Monsieur le Président de la section 24, Mesdames et Messieurs les membres de la section 24 du Comité National,

J’ai pris connaissance de la décision de la direction du CNRS d’attribuer en 2010 une "prime d’excellence scientifique" à 660 chercheurs et des modalités de mise en œuvre de cette attribution, en particulier pour les chercheurs qui n’en bénéficient pas automatiquement.

Je vous fais part de mon désaccord complet avec cette décision qui dénature totalement l’objectif de revalorisation des traitements et des carrières de tous les chercheurs CNRS. L’attribution d’une prime à une proportion infime des 11.600 chercheurs travaillant au CNRS constitue une insulte envers l’immense majorité de leurs collègues qui sont régulièrement évalués positivement par le comité national.

Depuis un an, les différentes composantes du comité national, le conseil scientifique, les CSI et les sections du comité national se sont prononcées sans ambiguïté contre la mise en place de la PES. Les motions des sections énoncent de très nombreuses propositions pour une réelle revalorisation des carrières de la grande majorité des chercheurs et appellent à une large concertation sur les moyens d’un tel objectif. La Conférence des présidents de sections du Comité national (CPCN) a adopté le 20 avril 2010 deux motions annexées à mon courrier.

Malgré tous ces avis, la direction a décidé de n’entendre aucune de ces propositions, d’imposer une procédure qui ne dispose d’aucune légitimité et qui ne répond en rien aux besoins clairement identifiés. Avec la création de commissions ad hoc, elle affiche son mépris pour le comité national qui a le soutien de la communauté des chercheurs et dont le travail sur la durée est l’un des facteurs essentiels des succès du CNRS. En nous demandant de remplir un dossier de PES sans nous informer d’aucune des modalités du fonctionnement de la sélection, elle nous demande de céder à l’arbitraire et à l’opacité.

C’est pourquoi j’ai décidé de refuser de déposer une demande de PES.

J’appelle tous mes collègues à refuser de s’engager dans un tel processus d’individualisation des rémunérations dont on ne peut que prévoir qu’il génère des effets délétères sur l’organisation collective de la recherche et des laboratoires. J’appelle les membres de la section du comité national dont je dépend à :

- refuser en toutes circonstances de participer aux comités ad hoc que veut imposer la direction,

- dénoncer la procédure de candidature spécifique qui constitue une négation du travail d’évaluation constant réalisé par les sections,

- exiger à nouveau pour 2010 l’attribution systématique d’une prime à tous les nouveaux entrants et à eux seuls.

En espérant que vous pourrez prendre en considération ma position au sujet de la prime d’excellence scientifique, je vous prie d’agréer, chers collègues, l’expression de ma sincère considération. »

Alain Trautmann

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Par ailleurs, un chimiste, Didier Dubois, a refusé la légion d’honneur accordée sur le quotas du ministère de la recherche lors de la promotion du 14 juillet. Il veut ainsi protester contre la politique de Valérie Pécresse.



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Source : http://sciences.blogs.liberation.fr...

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