Un jardin pour les morts qui apaise les vivants

Durée de lecture : 7 minutes

6 octobre 2017 / Benoît Vandestick (Reporterre)

Aux Jardins de mémoire, au bord du golfe du Morbihan, c’est au pied d’un arbre que reposent les cendres des défunts. Et que se recueillent leurs proches, apaisé par ce lieu plus chaleureux et vivant que les froids columbariums.

  • Bono (Morbihan), reportage

Il est près de 16 heures quand David arrive aux Jardins de mémoire, dans la commune du Bono, dans le golfe du Morbihan. Accompagné de sa fille et d’amis, il sort de sa voiture quelques instruments de musique ainsi qu’une malle remplie de décorations. Et puis l’urne, aussi, contenant les cendres de sa femme, Christine. « Nous commencerons la cérémonie dans une heure », annonce le jeune homme à Lionel Maguer, propriétaire du lieu. Une centaine de personnes a été conviée à participer à ce moment, où les cendres de Christine seront enfouies au pied d’un arbre, au milieu de ce site cinéraire. « Nous sommes ici dans un lieu unique en France, et même en Europe », fait remarquer Lionel. Environ un millier d’arbres s’épanouissent dans ce jardin de 4,5 ha. Au pied de chacun reposent les cendres d’une ou plusieurs personnes. Comme dans un cimetière, chaque arbre est décoré selon le désir de la famille et des amis : photos, statuettes de Bouddha ou de saints, marbres gravés, fleurs et objets personnels viennent rappeler à chacun la nature de l’endroit. Des bancs et des chaises, aussi, pour s’assoir et contempler les voiliers navigants sur le bras de mer qui borde le jardin.

A Bono, dans le Morbihan, les morts dorment au pied des arbres.

Cet après-midi, le soleil printanier s’impose sur le golfe du Morbihan et de nombreux visiteurs en profitent pour se rendre auprès de leur arbre. « Pensez à bien arroser ! Ça sèche vite en ce moment », conseille le propriétaire à une femme arrivant sur le lieu, un pot de fleurs dans les bras. Cet homme de 64 ans, adepte de lecture et passionné d’anthropologie, vient ici tous les jours : « J’ai créé cet endroit en 1998, raconte-t-il. J’avais récupéré l’urne d’un ami qui souhaitait que ses cendres soient dispersées au pied d’un arbre, dans son jardin, au bord de la mer. Mais son terrain avait été vendu par la famille et j’ai trouvé ce lieu qui correspondait au souhait de l’arbre et de la mer. » À ce moment, il s’agissait d’un terrain agricole. « Je me suis dit que si j’étais confronté à cette situation, d’autres pouvaient aussi l’être, ajoute Lionel. J’ai donc décidé de monter mon entreprise et de créer un jardin cinéraire. »

« Maman aimait les fleurs et la campagne, papa aimait la mer » 

Il faut débourser 3.800 euros pour posséder un arbre aux Jardins de mémoire, puis compter 120 euros par an de frais d’entretien. L’arbre n’est pas limité à la dépose d’une urne. Il peut servir à toute la famille et même aux amis. « La famille du défunt choisit l’essence de l’arbre et l’emplacement selon les disponibilités, explique le propriétaire. On m’annonce ensuite la date de la dispersion afin que je creuse un trou qui accueillera l’urne biodégradable. » Les cendres se dispersent en quatre à cinq mois. L’arbre s’en nourrit. « La dispersion sous terre permet de s’assurer que les cendres sont bien au pied de l’arbre et offre un vrai lieu de recueillement, contrairement à la dispersion aérienne, qui est parfois traumatisante pour les proches du défunt », souligne Lionel Maguer. La famille peut ensuite créer un petit espace au pied de l’arbre, mais ne s’occupe pas de la taille. C’est le travail de Lionel et de ses deux employés, Damien et Baptiste.

Aux Jardins de mémoire, dans la commune du Bono, dans le golfe du Morbihan, les cendres des défunts reposent au pied d'un arbre.

Équipé d’une débroussailleuse, Damien prend soin de couper l’herbe à proximité des arbres et bordures. « Je passe beaucoup de temps à tondre en cette saison », rapporte le jeune homme, coiffé de dreadlocks blondes. Employé depuis 6 ans, il entretient le jardin avec la préoccupation de protéger l’environnement. « Nous n’utilisons pas de traitements chimiques, mais des moyens naturels autorisés en agriculture biologique, explique-t-il. Par exemple, il y a quelques arbres attaqués par les pucerons en ce moment. Alors, nous employons des bandes adhésives qui empêchent les fourmis de venir protéger les pucerons. » La taille des arbres est broyée en copeaux qui servent d’abord de paillis avant de devenir de l’engrais. « Nous n’utilisons pas non plus de désherbant pour le parking, ajoute le jardinier. Je tonds simplement sur les cailloux et ça fait un joli parking enherbé. » Seul bémol écologique : les quelques oliviers importés d’Espagne. Pas d’arbre centenaire, toutefois.

Damien, l’un des jardiniers.

Outre le plaisir de voir le jardin évoluer au fil des saisons et des ans, Damien apprécie le côté social de son travail : « Je vois souvent les mêmes personnes en semaine et on discute, on sympathise, témoigne-t-il. Les gens me disent qu’ils se sentent bien ici, pas comme dans un cimetière. Certains viennent se promener et amènent aussi les enfants. D’autres en profitent pour faire un footing le long de la côte ou promener les chiens. » À quelques mètres de là, Françoise Jourdain est venue pique-niquer avec sa famille, auprès de l’arbre où reposent les cendres de ses parents. « On a un arbre ici depuis février, relate-t-elle. On a choisi de mettre les cendres au jardin, car c’est un très bel endroit, où l’on aime venir. Maman aimait les fleurs, la campagne et papa aimait la mer. C’est un compromis pour les deux. » Françoise y voit aussi une autre façon d’aborder la fin de vie : « Mes cendres reposeront là aussi. Je vois ça comme un soulagement pour mes enfants quand je m’en irai, car ils savent que j’adore cet endroit et ils pourront venir s’y recueillir et y passer un moment agréable. C’est vraiment serein. »

« Mais à quoi ça sert d’avoir un arbre privatif ? » 

À l’extrémité du jardin la plus éloignée du bras de mer, à côté du parking, aucun arbre n’est encore planté. « Il reste encore de la place pour 500 arbres avant que le terrain ne soit rempli, dit Lionel. En ce moment, je reçois un peu plus d’une demande par jour. Donc, dans un an, nous ne pourrons plus accueillir. » Et après ? « Impossible d’ouvrir un autre lieu, car la loi interdit dorénavant la création de sites cinéraires privés. »

Adoptée en 2008, cette loi a été proposée par le sénateur socialiste Jean-Pierre Sueur après la création d’un jardin cinéraire (Les Arbres de mémoire) par un entrepreneur, près d’Angers. Pour le sénateur, il s’agissait de garantir à tous l’accès aux cendres : « De même qu’on ne peut pas faire de cimetière privé, les urnes doivent être conservées ou dispersées dans un lieu ayant la caractéristique du cimetière public. La conservation des urnes dans des lieux privés a pour conséquence de priver certaines personnes d’aller se recueillir sur les restes du défunt. » Un avis que ne partage pas Bruno Favennec, assis avec sa femme auprès de l’arbre où reposent les cendres de sa belle-sœur. « Chacun vient voir l’arbre quand il veut, dit-il. C’est important pour nous de pouvoir venir dans cet endroit plutôt qu’un columbarium. On en a besoin. Il faut vraiment que d’autres endroits comme celui-ci puissent ouvrir. »

« On peut faire en sorte que les cimetières soient plus paysagers, propose M Sueur. Mais à quoi ça sert d’avoir un arbre privatif ? » Pour Lionel Maguer, le propriétaire des Jardins de mémoire, la question de la fin de vie est à l’image de la société : « Le problème de la mort se réduit à de la gestion de déchets et on ne prend pas en compte les besoins des familles. » S’il ne compte pas créer de nouveau jardin, il est prêt à soutenir les citoyens qui voudront se lancer. « Je ne cherche pas à m’enrichir davantage, confie-t-il. Et je pense que l’avenir des sites cinéraires est associatif. » Pour Lionel, l’effort que certains usagers font pour venir jusqu’aux Jardins de mémoire montre l’importance que cet endroit a pour eux. « Il y a des gens qui viennent de Lyon, de Lille, d’Allemagne, de Belgique, énumère-t-il. S’ils avaient trouvé une alternative plus près de chez eux, ils ne viendraient pas ici. »

La cérémonie de mise en terre de l’urne de Christine se termine. Les enfants ont décoré l’urne et les musiciens ont joué. David et sa fille habitent en Belgique et devront faire la route à chaque fois qu’ils voudront se rendre au pied de l’arbre. « Ça fait de la distance, commente David. Mais il n’y a pas d’autre endroit comme ça ailleurs. »

La cérémonie de la mise en terre des cendres de Christine, la femme de David.

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Lire aussi : Cercueils en carton et corps rendus à l’humus : le cimetière devient écolo

Source : Benoît Vandestick pour Reporterre

Photos : © Benoît Vandestick/Reporterre
. chapô : les Jardins de mémoire, dans le Morbihan.

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