Une journée sur la Zad urbaine de Rouen - expulsée vendredi matin

7 novembre 2014 / Emmanuel Daniel



« Cette ZAD urbaine permet de donner corps à nos rêves de liberté et d’égalité sans attendre le grand soir. » Elle aura duré deux jours : la police l’a évacuée vendredi à l’aube.


La ZAD urbaine de Rouen a été évacuée par la police vendredi matin à partir de 4 h 30.

Voici le récit de la journée de jeudi et un témoignage de l’esprit qui animait l’action.


- Rouen, témoignage

La ZAD de Rouen prend de l’ampleur. Alors que nous fêtions ce matin jeudi notre deuxième lever de soleil sur la place occupée près du Palais de Justice, de nouveaux visages sont venus grossir les rangs. Une quarantaine de lycéens nous ont rejoint et d’autres doivent arriver dans la journée. Des curieux, des utopistes, des punks à chiens et des révoltés viennent participer aux assemblées, aider à la construction, manger un morceau ou boire un café avec nous. Quelques-un(e)s décident même de passer tout ou partie de la nuit sur place. Au total, plus d’une centaine de personnes étaient présentes à la mi-journée.

Pourtant, dans la nuit du mercredi au jeudi, nous avons appris que la mairie réclamait l’expulsion du camp auprès de la préfecture. L’information a été confirmée dans la journée par un avis officiel d’expulsion. Mais cette nouvelle ne semble inquiéter personne ici. « On les attend » me glisse une jeune femme emmitouflée dans ses vêtements de laine. « Ça ne change rien pour nous. On savait très bien qu’ils allaient venir à un moment ou à un autre », abonde un militant chevronné.

Une détermination et une confiance dans nos forces et notre capacité de mobilisation qui se sont vérifiées dès le début de journée. Une nouvelle cabane est en construction et l’espace est en cours de réorganisation en prévision du festival de ce jeudi soir. En effet, nous avons décidé d’organiser un événement festif afin d’encourager de nouvelles personnes à rejoindre la place et à se l’approprier. Car les passants osent rarement rentrer sur le camp d’eux-mêmes, malgré nos efforts pour les mettre à l’aise et les invitations à nous rejoindre inscrites sur les murs et le sol. Ils attendent d’y être invités, comme s’ils ne se considéraient pas légitimes. Comme si cet espace nous appartenait, à nous, les premiers occupants.

C’est vrai, l’espace nous appartient. Mais l’idée est de faire comprendre que le « nous » englobe celles et ceux qui ont envie de participer à la construction du mouvement. Toutes les envies sont acceptées, toutes les colères aussi. Cet espace n’est la propriété de personne en particulier, pas même de la mairie, c’est la propriété de tous ceux qui désirent le voir et le faire vivre.

L’esprit de la ZAD


- La venue des lycéens -

Cette occupation permet de se réapproprier nos vies et nos villes, de ne pas laisser à d’autres le soin de décider à notre place ce à quoi elles doivent ressembler. « Personne ici n’a décidé qu’il y ait des boutiques Orange ou Carrefour dans le centre-ville. Si on veut construire une cabane ici, une cantine là ou d’accrocher une affiche, faisons-le ! », illustre une des participantes au cours d’une des assemblées qui ont lieu chaque jour à 13 et 20 h pour décider de l’organisation de la vie sur place et des moyens de rayonner à l’extérieur.

Même si c’est la mort de Rémi Fraisse qui est à l’origine du rassemblement, le mouvement d’occupation ne se limite pas à l’expression d’une colère. L’esprit de la ZAD, présent depuis le début et notamment symbolisé par les cabanes, se renforce, ou plutôt apparaît plus clairement. L’idée que cet espace occupé doit servir d’expérimentation pour des formes d’organisation horizontales, égalitaires, solidaires et coopératives est aujourd’hui exprimée alors qu’elle était jusque là sous-jacente.

Ici, nous pouvons décider de ce qui nous concerne, sans avoir besoin de demander l’autorisation à un élu ou à un patron. C’est ce qui m’a tout de suite plu avec l’idée d’occupation de place. Cette ZAD urbaine permet de donner corps à nos rêves de liberté et d’égalité sans attendre le grand soir. Elle offre la possibilité de mettre en pratique dès maintenant des relations humaines, des moyens d’échanger et de s’organiser que l’on peut juger irréalistes ou farfelus tant que l’on n’y a pas goûté.

Mais cette volonté d’ouverture et de construction collective ne se fait pas sans heurts. Des personnes avec des sensibilités politiques, des caractères et des parcours de vie différents sont ici amenées à se côtoyer et à composer. Chose dont nous n’avons plus l’habitude aujourd’hui. Ainsi, le soir sur le campement, les questions de nuisances sonores et d’ébriété se posent. A nous d’être créatifs et de trouver les moyens de les régler sans avoir à appeler la police.

Ici, tout est discuté, questionné, remis en question. Même la forme que doivent prendre les discussions collectives est sujet de débat. A l’ouverture d’une assemblée, une personne propose d’utiliser un bâton de parole pour faciliter les échanges. La proposition provoque des soupirs et de nombreuses réactions. « On se croirait dans une série américaine », raille une militante. « Ca permet à ceux qui n’osent pas prendre la parole de la prendre et d’être écoutés », répond un autre. « C’est hyper codé, hyper rigide, dans la vraie vie, on ne discute pas avec des bâtons », lance un troisième.

Finalement, décision est prise de se « faire confiance » et de veiller à ce que personne ne se coupe la parole. Le test a été plutôt concluant en termes de respect des tours de parole même si seul un tiers des quarante personnes présentes se sont exprimées. Je fais néanmoins le pari, en m’appuyant sur mes expériences dans des lieux similaires, que les plus frileux finiront par retrouver confiance en eux et se sentiront aussi légitimes à participer aux discussions et prises de décisions que les « militants professionnels » présents sur le camp, habitués à prendre la parole en public et doués dans la formulation de leurs idées.


- "Heureux soient les fêlés, car ils laissent passer la lumière" -

La manière de s’organiser est également une question épineuse sur place. Alors que certains misent sur la libre initiative et le bon sens de chacun, d’autres estiment qu’il est nécessaire de décider collectivement de la plupart des sujets qui concernent le camp. Voici un exemple qui illustre cette situation. Dès la première assemblée, nous nous sommes interrogés sur le nom à donner à la première cabane. Plusieurs noms ont été proposés et marqués à la craie sur les palettes. Mais le lendemain matin, sans qu’aucune décision collective n’ait été prise, je réalise que la cabane avait été nommée « L’ACABane », en référence au slogan ACAB (all cops are bastards – tout les flics sont des bâtards), cher à certains occupants. Ce message et cette manière de s’imposer n’a pas été du goût de tous.

Quand la question a été évoquée en assemblée, les protagonistes se sont offusqués de ce reproche. « On peut se mettre d’accord pour ne pas tomber dans ce qui nous hérisse le poil mutuellement dans les textes communs que nous publions. Mais ici, le lieu est divers et il ne faut pas chercher à l’homogénéiser, mais plutôt laisser les gens dire les choses avec leurs mots, telles qu’ils les ressentent », a objecté l’un d’eux.

Cette proposition n’a pas convaincu tout le monde mais elle a au moins eu le mérite d’inciter ceux qui n’étaient pas d’accord avec la pancarte à prendre des initiatives et à créer des affiches et des slogans qui leur ressemblent afin de ne pas laisser trop de place aux messages qu’ils ne cautionnent pas. Mais je ne doute pas que des questions tout aussi clivantes se reposeront bientôt. Tant mieux, elles nous permettent de mieux nous comprendre, d’enrichir nos réflexions de points de vue différents et d’apprendre à construire ensemble malgré nos sensibilités différentes.

Je ne sais pas combien de temps tiendra la ZAD du Palais de Justice. Quand cet article sera publié, nous serons peut-être déjà expulsés. Qu’importe, l’esprit de la ZAD lui continuera à vivre. Nous reprendrons des places, ici ou ailleurs. Car quand on a goûté à la liberté, il est très dur de revenir en arrière.


PAS ICI COMME JOURNALISTE, MAIS EN TANT QUHUMAIN

Vous aurez peut-être noté l’utilisation du « nous » dans cet article. Je suis journaliste, pourtant ce n’est pas en tant que détenteur de carte de presse que je suis venu sur cette place mais en tant qu’humain désireux d’agir contre un système qui nous tue, souvent à petit feu, parfois subitement, comme ce fut le cas pour Rémi Fraisse. Au-delà de ma colère, c’est le désir de vivre « comme si nous étions déjà libres », sans attendre que l’on nous y autorise qui m’a amené a participer à cette action, depuis ses préparatifs jusqu’à sa mise en oeuvre.

Il m’était insupportable de regarder d’autres construire le monde de demain en me contentant de le raconter J’ai donc décidé de faire les deux en considérant que l’on peut être acteur d’un événement tout en le racontant de manière subjective mais honnête. Personne n’est objectif, les journalistes n’échappent pas à cette règle. Nous voyons tous le monde à travers nos grilles de lecture, en fonction de nos expériences et de notre culture politique. Un journaliste « politique » influence les personnes qu’il interview par ses articles et ses paroles au même titre que moi en prenant part à cette occupation. Lui aussi côtoie les sujets de ses articles quotidiennement et partage avec eux des codes, des façons de penser et de vivre. La neutralité n’existe pas. Chaque journaliste prend parti, en choisissant son journal, ses sujets, les personnes qu’il interviewe et les citations qu’il met en avant. Pour ma part, j’ai choisi d’assumer mon engagement et de dire clairement au lecteur d’où je parle et quelle point de vue je défends.




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Source : Emmanuel Daniel pour Reporterre

Emmanuel a choisi de suivre ce mouvement, non en tant que journaliste ayant un regard distancié sur l’événement, mais en tant que personne qui y est engagée. Lire aussi à ce propos Notre Dame des Landes : humain ou journaliste ?.

Photos :
. chapô et lycéens : Emmanuel Daniel.
. FR3 Haute Normandie

Lire aussi : À Rouen, la ZAD urbaine s’installe dans le paysage.

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