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Une mégaprison à Haren ? Mais enfermer n’améliore pas la sécurité de la société

21 octobre 2016 / Des opposants à la prison



Si elle voit le jour, la mégaprison de Haren deviendrait la plus grande de Belgique. Une Zad défendant les terres agricoles et le site naturel du Keelbeek a été évacuée, mais l’opposition reste forte et vivace. Les auteurs de cette tribune expliquent pourquoi, selon eux, ce projet est contraire à l’intérêt général.

Quelques-uns des opposants à la prison et partisans du Keelbeek libre : Jean-Baptiste Godinot, Élisabeth Grimmer, Stéphanie Guilmain, Valentine, Luk Vervaet, Laurent Moulin, Dominique Gihousse, Jérôme Pelenc, Renaud Jean-Louis.


Il y a un an, la Zad de Haren, installée sur le terrain du Keelbeek [1], a été évacuée brutalement par une centaine de policiers. Le gouvernement fédéral espère toujours construire à Haren la plus grande prison du pays, en détruisant 19 ha de terres arables et naturelles. L’expulsion a été jugée illégale, mais à notre grande surprise, le ministre de l’Intérieur n’a pas été inquiété.

Après l’expulsion, le terrain a été grillagé et il est gardé en permanence par les vigiles d’une société privée. Les activités ont continué, et la bataille juridique s’est intensifiée. Le 11 décembre 2015, le permis d’environnement délivré pour la construction de la prison a été rejeté. Parmi les motifs : la sous-évaluation des incidences de la mégaprison sur la mobilité, et l’absence de recherche d’un site alternatif.

L’objectif annoncé du projet de mégaprison est de trouver une solution au problème de surpopulation carcérale à Bruxelles, et de remplacer les trois anciennes prisons de la capitale : celles de Saint-Gilles, de Forest et de Berkendael. Le but semble louable au regard de la vétusté des prisons existantes, mais, si l’on creuse la question, on se rend compte que ce projet est contraire à l’intérêt général.

Plus on construit de prisons, plus on les remplit 

D’abord, les criminologues ont établi que la construction de nouvelles prisons ne permet pas d’endiguer la surpopulation carcérale : plus on en construit, plus on les remplit. Et les pauvres sont massivement surreprésentés en détention. Non parce qu’ils commettent plus de délits, mais parce qu’ils sont plus sanctionnés tout au long de la chaîne pénale.

Ensuite, s’il est indispensable d’assurer des conditions dignes de détention aux détenus, qui sont condamnés à une peine de privation de liberté, mais pas de leurs droits humains fondamentaux, le choix de Haren soulève des problèmes insolubles.

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La Zad du Keelbeek avant l’expulsion.

Localisée dans l’extrême nord-est de Bruxelles, à 13 km du palais de justice au lieu de 3 km pour les prisons actuelles, Haren est enclavée et très mal desservie par les transports en commun. Cela a plusieurs impacts directs.

D’abord, les visites des familles aux détenus deviendraient un chemin de croix. Or, le maintien des contacts entre le détenu et ses proches est un critère essentiel de sa réinsertion. Ensuite, les droits de la défense risqueraient aussi d’en pâtir : les avocats des détenus en préventive [2] doivent faire des allers-retours fréquents entre le palais de justice et la prison.

Enfin, le coût de construction et d’exploitation de la prison envisagée se ferait sous la forme d’un partenariat public-privé (PPP), à un coût estimé à environ 3 milliards d’euros sur 25 ans d’exploitation… Cette dépense extravagante assèchera durablement les finances du ministère de la Justice, compromettant ses missions de service public et la mise en œuvre de politiques de prévention et de réinsertion dignes de ce nom. Pour un prix que l’on peut raisonnablement estimer très inférieur, il est possible de rénover la prison existante de Saint-Gilles (ce travail a d’ailleurs déjà commencé, tandis que la prison de Berkendael est dans un état correct), ce qui permettrait de maintenir la proximité avec le palais de justice et de préserver le site exceptionnel de Haren.

Une majorité des personnes interrogées a compris que la prison est l’école du crime 

Au printemps, les agents pénitentiaires (gardiens de prison) se sont une nouvelle fois mis en grève pour protester contre leurs conditions de travail et la diminution des effectifs, que le gouvernement prévoit de réduire encore plus. Le danger devenant certain, le ministre de la Justice a trouvé les moyens de réduire le nombre de détenus pour limiter la surpopulation dans les cellules et la tension qui en découle. Ce qui semblait impossible ne l’était subitement plus. Et le problème supposé insurmontable de la surpopulation carcérale est apparu pour ce qu’il est : un choix politique.

Notons que « l’opinion publique », convoquée à tire-larigot pour justifier les politiques sécuritaires, n’a aucunement constitué un frein à la réduction de la population carcérale cet été. Mieux : en pleine grève, un sondage a démontré qu’une majorité des personnes interrogées a compris que la prison est l’école du crime, le terreau de la récidive, une fabrique à exclusion, et que cela n’améliore pas la sécurité de nos sociétés.

Désormais, le projet de mégaprison de Haren n’a plus aucune justification.

Mais d’où ce projet vient-il ? Son origine semble se situer à Saint-Gilles, commune que le bourgmestre (PS), Charles Picqué, rêve de transformer en « petit Montmartre » bruxellois. Se débarrasser de la prison, de ses haut-parleurs et de ses pauvres : c’est son leitmotiv de plus d’une décennie. Triple bénéfice visé : les pauvres laissent place aux « bobos », lesquels font entrer davantage de taxes et de revenus dans les caisses de la commune, qui réaliserait de surcroît une énorme plus-value foncière en transformant l’ancien bâtiment carcéral en logements et services.

La prison de Haren devait être mise en service en 2016, mais la mobilisation tous azimuts a permis de retarder de trois ans ce projet. La bataille continue et ne cesse de se renouveler et de se réinventer. Depuis le 3 septembre, le terrain est de nouveau occupé, des nouveaux recours sont lancés et un contre-projet est en cours de développement. La rentrée devrait voir le dossier avancer sous l’impulsion intéressée de ses promoteurs, mais nous comptons bien, à nouveau, le stopper. Ils veulent couler le Keelbeek et la justice dans le béton de la mégaprison. Quels idéalistes !

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Le potager de la Zad.

APPEL À DONS DE LA PART DES OPPOSANTS À LA PRISON

Les recours en justice contre le projet de mégaprison demandent d’importants moyens, toute aide financière est la bienvenue ! Nous vous invitons à 
faire un don sur le compte « Keelbeek en justice » : BE 35-973140960-737 avec la mention « don recours contre prison ». Merci de votre générosité ! Aidez-nous à diffuser cet appel !

Pour plus d’informations sur la lutte :





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[1Le Keelbeek est un espace vert de dix-neuf hectares situé dans le nord-est de Bruxelles. Lire ou relire l’article de Reporterre « À Bruxelles, une ZAD s’organise contre un projet de mégaprison ».

[235 % des détenus en Belgique sont des prévenus, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas encore été jugés.


Lire aussi : À Bruxelles, une ZAD s’organise contre un projet de méga-prison

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos : Comité de Haren
. chapô : le terrain réservé au projet de prison interdit d’accès et surveillé.

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