VIDÉO- François Sarano : « La loi de la jungle est la loi de la paresse »

Durée de lecture : 5 minutes

29 février 2020 / Propos recueillis par Hervé Kempf



François Sarano est un océanographe et un plongeur exceptionnel. Depuis des décennies, il parcourt les mers du globe, accompagnant les expéditions de Jacques-Yves Cousteau, puis la réalisation du magnifique film de Jacques Perrin, Océans. Il vient de publier, avec Coralie Schaub, Réconcilier les hommes avec la vie sauvage.

Nous avons voulu le rencontrer. François Sarano nous a raconté avec une faconde extraordinaire ses rencontres avec les cachalots, les requins, les baleines bleues, et l’univers magique des océans. Il livre aussi une vision très originale de la nature et de la société. Nous espérons que vous savourerez cet entretien avec un homme que la vie avec les animaux a conduit à un humanisme profond.


Dans cette vidéo, François Sarano nous plonge d’emblée dans sa rencontre inoubliable avec Éliott, le cachalot, qui est « venu nous étudier » (1’35’’). Il raconte « ce moment de grâce, de bien-être, en harmonie avec le monde (...). Avec ce cachalot, nous avons pu vivre un moment de paix, même si on ne se comprend pas » (4’54’’).

Au XXe siècle, les populations de cachalots ont été massacrées, jusqu’à 30.000 cachalots tués par an dans les années 1960. Le moratoire de la chasse a enfin été décidé - parce qu’il n’y avait presque plus de cachalots. Et depuis, les nouvelles générations n’ont plus peur des hommes, on peut les rencontrer (8’10’’).

Les animaux marins constituent de véritables sociétés

Les sociétés de cachalots sont très complexes : les individus structurants sont les femelles « nounous qui gardent les petits pendant que les mères plongent » dans les abysses chercher la nourriture (8’47’’). Les nounous protègent près de la surface les petits des prédateurs tels que les orques ou les globicéphales.

Les cachalots communiquent beaucoup par caresses : « Chaque jour, ils se retrouvent et se roulent les uns sur les autres, ils se caressent pendant des heures. Aucun mot ne dit ce que dit la caresse » (10’53’’).

François Sarano a côtoyé bien d’autres animaux marins. Il raconte ce « moment merveilleux » quand il avait été soulevé par la nageoire caudale d’une baleine bleue, qui, bien sûr, le sentait parfaitement : « Les animaux marins sont très délicats » (14’50’’). Il compare les différentes sociétés, celles des baleines à dents très différentes de celles des baleines à fanons, celles des dauphins - « d’amour libre et anarchiques » (17’) -, celles des cachalots et des globicéphales, très structurées.

« Les dents de la mer, c’est la paix ! »

Le plongeur dément aussi les mythes sur les requins : « Les dents de la mer, c’est la paix ! » (20’30’’) : il a vécu un « moment de bonheur intense, posé sur la nageoire du grand requin blanc ».

D’ailleurs, les animaux ne mangent pas plus que ce dont ils ont besoin. Et quand ils sont rassasiés, ils baguenaudent, ils trainent, ils dorment, ils jouent : « La loi de la jungle, c’est la loi de la paresse, la loi de la frugalité. Parce que, quand on a satisfait ses besoins, on a du temps libre. Les cachalots cultivent l’inutile » (24’38’’). Nous, les humains, nous courons en permanence « parce que nous avons peur de ne pas assez accumuler. Mais la vie sauvage n’accumule pas, c’est une idée de capitaliste, ça ! ».

« Si nous voulions adopter la loi de la jungle, après le petit déjeuner, nous dormirions, nous ferions des câlins, nous irions jouer aux cartes » (26’20’’).

L’erreur fondamentale des riches

Sarano explique ensuite que la nature est bien plus basée sur la coopération que sur la compétition. Il vaudrait mieux parler de « diversification naturelle que de sélection naturelle » : « La nature fait une sélection positive, elle est d’une tolérance incroyable. Chacun a son atout et vit et se développe sur la planète. Mais nous, plus on sélectionne, plus on réduit nos potentialités, plus on se fragilise ».

Cela conduit le biologiste marin a réfléchir à la société humaine d’aujourd’hui : « On devrait penser à une seule chose : comment offrir à nos enfants un monde de paix à onze milliards d’habitants ? C’est une erreur fondamentale des riches de croire qu’ils vont pouvoir s’isoler dans un château-fort, dans un monde qui est maintenant si petit, si universel qu’on ne peut plus échapper aux échanges avec les autres » (31’). Quant aux migrants, « ils apportent des choses extraordinaires » et il faut les accueillir.

L’océan résistera mieux que le monde terrestre au changement climatique

François Sarano est un témoin de l’évolution de l’état écologique de la mer. « En quarante ans, elle s’est beaucoup appauvrie. On voit du plastique partout. Il y a peu de requins. Mais dans les endroits que l’on a placés en réserve, la mer s’est enrichie. Quand on prend de bonnes mesures, ça marche à tous les coups ! » (36’20’’).

L’océanographe ne cède pas au pessimisme : « Si nous nous levons et obtenons de bonnes mesures, on va retrouver une mer plus riche que ce que nous avons connu ». En tout cas, « je ne peux pas avoir à dire : nous savions et nous n’avons rien fait. Je n’ai plus le droit de renoncer ».

« Si nous arrêtons la destruction, très rapidement, la vie reviendra. La résilience de l’océan - qui est le berceau du vivant, la matrice originelle - est immense » (41’20’’). Et face au changement climatique, « l’océan résistera beaucoup mieux que le monde terrestre ».


• Vous pouvez vous engager pour l’océan avec François Sarano au sein de l’association qu’il anime, Longitude 181

• Et le lire dans un livre d’entretiens avec Coralie Schaub, Réconcilier les hommes avec la vie sauvage





Lire aussi : Un plan pour « sauver l’océan » en dix ans

Source : Propos recueillis par Hervé Kempf, Thomas Baspeyras et Marion Susini pour Reporterre

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