Viande, culture et climat

Durée de lecture : 3 minutes

9 novembre 2009 / Hervé Kempf


Dans son autobiographie, Gandhi raconte ce qu’il appelle « une tragédie ». Il est alors adolescent, et son meilleur ami veut l’habituer à manger de la viande. La famille de Gandhi est de religion hindoue, dans sa variante vaishnava, et le régime végétarien y est de règle. Comment enfreindre une coutume d’autant plus naturelle que les parents de Gandhi, à qui il voue une véritable dévotion, n’imaginent pas une seconde de s’en éloigner ? « Nous sommes un peuple faible parce que nous ne mangeons pas de viande, lui dit son ami. Les Anglais peuvent nous dominer parce que ce sont des mangeurs de viande. » Gandhi, qui se sent alors chétif et est déjà animé, même s’il ne le sait pas encore, d’une farouche volonté d’indépendance pour son pays, se force donc, quelque temps, à manger de la viande. Il se libérera assez aisément de cette sujétion, tant la question de l’alimentation – à laquelle il va donner une dimension spirituelle dépassant largement l’enjeu hygiénique – va devenir pour lui essentielle.

Que nous dit cette histoire la semaine où le décès de Claude Lévi-Strauss nous rappelle l’impérieuse nécessité d’un regard sur les autres cultures pour comprendre la nôtre ? Que se nourrir n’est pas un acte métabolique, mais d’abord un fait culturel. Autrement dit, que l’infinie variété des façons de s’alimenter n’est que le reflet de l’infinie variété des cultures. Gandhi le montre bien en opposant clairement les coutumes d’une Angleterre impériale et d’une Inde alors asservie.

Faut-il, par respect de toute vie, s’abstenir de manger de la viande, comme le font les hindous ? A tout le moins, on peut se rappeler la pratique de ces peuples amérindiens qui s’excusent auprès de l’animal chassé de lui prendre la vie. Ou se remémorer cette culture paysanne française toute proche encore, qui établissait des liens complices entre l’homme et l’animal, comme en témoigne le fil qui va du Roman de Renard aux contes de Marcel Aymé.

Mais notre culture, aujourd’hui, quelle est-elle ? Elle ingurgite par millions de tonnes les produits d’immenses usines à viande, où l’animal n’est plus qu’une sorte à peine particulière de matière première. En lui déniant toute dignité, notre culture affiche son mépris du monde qui lui est extérieur, et qui n’est pas seulement biologique.

Mais revenons à une considération plus en accord avec l’esprit de l’époque. Selon le rapport Livestock’s Long Shadow, publié par la FAO en 2006, l’élevage est dans le monde la source de 18% des émissions de gaz à effet de serre. 18 % ! Presque un cinquième. Pour lutter contre le changement climatique, il ne faut pas seulement faire du vélo, mais aussi manger beaucoup moins de viande. Oui, c’est moins brillant que de planter des éoliennes ou du nucléaire partout. Et – horreur ! – cela ne crée pas de profit monétaire. Mais c’est d’un résultat plus certain.




Source : Cet article a été publié dans Le Monde du 8-9 novembre 2009.

Lire aussi : L’élevage reste la principale cause de la déforestation en Amazonie http://www.reporterre.net/spip.php?...

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